La Gare du Nord : vers un nouveau centre commercial ?

Le permis de construire autorisant la rénovation de la gare du Nord devrait être délivré en février. Mais depuis plusieurs mois, la contestation prend de l’ampleur autour de ce futur chantier. Si le plan actuel aboutit, il pourrait bien marquer une étape majeure dans la transformation du nord de Paris en grande zone commerciale, à l’image de son centre.

« Est-ce que vous avez enten­du par­ler des travaux de la gare du Nord ? »

Nous avons posé cette ques­tion aux per­son­nes qui patien­taient sur le parvis de la gare pour com­mencer notre enquête. Le moment s’y prê­tait plutôt bien, ceux qui patien­tent à cet endroit ne sont pas pressés. Ils atten­dent sou­vent seuls un train de grande ligne et ne sont pas fâchés de tuer le temps pour causer avec nous de l’avenir du quarti­er. A côté, les vendeurs de cig­a­rettes à la sauvette abor­dent les pas­sants, jouant au chat et à la souris avec la police qui par­fois s’en mêle. Au bout de quelques échanges, l’une de nos inter­locutri­ces mar­que une pause, pensive :

« Oui… c’est pas cette gare qui a été ven­due ? » nous a‑t-elle demandé.

Une privatisation insidieuse

Était-ce de sa part une con­fu­sion entre la pri­vati­sa­tion de la SNCF, qui fait son petit bon­homme de chemin, et celle des aéro­ports ? Non, pas du tout : elle aurait plutôt rai­son ! Car, en 2018, la SNCF a signé avec une fil­iale d’Auchan (Ceetrus, pour les intimes) un accord assez com­pliqué en vue de créer une nou­velle société nom­mée Sta­tioNord : celle-ci dirig­era les travaux et l’exploitation com­mer­ciale de la gare pen­dant, 46 ans. Or, Auchan détient la majorité des parts de la nou­velle société. En échange de cette prise de con­trôle, Auchan avance les 600 mil­lions d’euros néces­saires au plan de rénovation. 

Les travaux con­cerneront surtout la gare de sur­face (grandes lignes), alors que l’explosion du traf­ic qui est cen­sée les jus­ti­fi­er con­cerne prin­ci­pale­ment le RER enfoui au troisième sous-sol. En effet, les travaux de la Gare du Nord visent avant tout à agrandir la par­tie com­mer­ciale de la gare (pas­sant de 36 000 m² à 110 000 m², dont 50 000 m² de com­merces). Agran­disse­ment réal­isé par l’ajout d’une aile com­por­tant cinq étages à l’est.

« Le plan de la SNCF et d’Auchan est d’ailleurs d’appliquer les mêmes recettes à ses voyageurs qu’aux Halles : les oblig­er à pass­er devant des dizaines de vitrines »

Le flux de voyageurs a certes de quoi aigu­is­er l’appétit de la grande dis­tri­b­u­tion (700 000 à 900 000 atten­dus par jour). Auchan a de bonnes raisons de rêver d’une rente comme celle prélevée par le groupe Uni­bail à Châtelet-Les Halles, une sta­tion plus loin au sud. Le groupe Uni­bail est le maître absolu des Halles, gare et mal­heureuse­ment cen­tre com­mer­cial incon­tourn­able au cœur de Paris. La foule qui s’y presse pour accéder aux trans­ports en souter­rain est for­cée de pass­er devant des dizaines de bou­tiques de vête­ments, de chaus­sures, etc. 

Le plan de la SNCF et d’Auchan est d’ailleurs d’appliquer les mêmes recettes à ses voyageurs qu’aux Halles : les oblig­er à pass­er devant des dizaines de vit­rines pour sor­tir de la gare, y entr­er ou pren­dre leur cor­re­spon­dance ; extor­quer ce qui peut encore l’être du « temps de cerveau disponible » des citadins et inciter à la con­som­ma­tion compulsive. 

Mais il y a du neuf : la mairie s’oppose à présent à ce plan (dont l’esprit, la marchan­di­s­a­tion à out­rance, ne lui avait jusqu’à présent jamais posé problème). 

«Éco-citoyenneté»  façon Auchan et police

Soyons justes ! À sa décharge, la patronne de Sta­tioNord, Aude Landy-Berkowitz, explique dans le jour­nal Les Échos (20 sep­tem­bre 2019) que ses détracteurs ont tout faux, qu’Auchan et la SNCF veu­lent faire de la gare du Nord la « pre­mière gare éco-citoyenne ». N’a‑t-on pas l’intention de dessin­er un jardin en haut du nou­veau bâti­ment ? En plus des com­merces, ne prévoit-on pas des espaces de spec­ta­cle et de cowork­ing ? De la novlangue, du 1984 tout craché, certes. Mais l’adjectif « éco-citoyen » ne veut pas rien dire. Il exprime, croyons-nous, le désir d’un espace sans con­flict­ual­ité, asep­tisé…  Une vie prise dans les flux de la marchan­dise, dev­enue flu­ide à l’image des marchan­dis­es qui défi­lent dans les vitrines. 

On a les rêves qu’on peut quand on est au som­met de la pyra­mide Auchan !

La phil­an­thropie d’Auchan s’appuie cepen­dant sur un appareil répres­sif tou­jours plus écras­ant dans ce quarti­er. Le pro­jet de réno­va­tion de la gare s’inscrit ain­si dans une vision poli­cière : il est là pour cor­riger la déviance de cer­tains de ses habi­tants. Inter­rogé par le Monde (23 juin 2019), l’architecte de Sta­tioNord, Denis Val­ode, n’en fait pas mys­tère : « Avec toutes les activ­ités que pro­pose la gare, il y aura en per­ma­nence des gens qui vien­nent pour des choses nor­males. Ceux qui vien­nent pour des choses anor­males seront un peu repoussés. Les ter­rass­es des restau­rants ouvrent en out­re sur les zones d’ombre… Cela crée une forme d’autocontrôle social. C’est mieux que des ron­des de police ! » Il est vrai que les ron­des de police sont fréquentes autour de la gare du Nord. C’est le lieu qu’avaient choisi les soci­o­logues Fabi­en Jobard et René Lévy en 2012 pour réalis­er leur enquête de ter­rain sur les con­trôles d’identité. Cette enquête avait prou­vé empirique­ment l’existence des con­trôles au faciès.

«Leur petit com­merce ne cadre pas avec la pro­preté atten­due d’un espace «éco-citoyen» où l’on pour­rait con­som­mer à loisir sans souf­frir la vue de la misère»

La prin­ci­pale déviance enreg­istrée dans le quarti­er, par­mi les « choses anor­males » que l’architecte se pro­pose de repouss­er, c’est la vente de cig­a­rettes à la sauvette. Selon une source à la pré­fec­ture de police, qui a tra­vail­lé la ques­tion, ceux qui s’adonnent à ce com­merce n’ont pas des pro­fils de délin­quants ; ils sont sou­vent « en sit­u­a­tion irrégulière », vien­nent d’arriver en France et cherchent un moyen de sub­sis­tance à court terme. Leur présence est « désagréable pour les riverains » mais ne crée pas un « cli­mat de dan­ger ». Le but de la police n’est pas de les chas­s­er mais de « main­tenir la qual­ité de vie des riverains, de faire en sorte que le quarti­er reste calme et que ce ne soit pas le bor­del partout. » De l’aveu même de la police, ceux que Val­ode (l’architecte) appelle les « anor­maux » sont donc avant tout des mis­éreux, dont le pro­fil les rap­proche davan­tage de la «men­dic­ité» que de la délinquance. 

Mais voilà, leur petit com­merce ne cadre pas avec la pro­preté atten­due d’un espace « éco-citoyen » où l’on pour­rait con­som­mer à loisir sans souf­frir la vue de la mis­ère, sans avoir sous les yeux la réal­ité du sys­tème économique qui promeut ce type d’expérience. Comme à l’époque colo­niale, l’aspect sécu­ri­taire du pro­jet con­siste à dépein­dre les locaux comme déviants afin de légitimer leur expul­sion, pour créer des espaces gou­vernés par la seule règle du capitalisme. 

Pour ne pas oubli­er que la vio­lence la plus som­maire se cache tou­jours der­rière ce genre d’entreprise, on peut compter sur Emmanuel Gré­goire, pre­mier adjoint à la mairie de Paris, qui s’est récem­ment dit prêt à « déclencher les feux de l’enfer » pour assainir ce quarti­er de ses mis­éreux, qu’il com­pare volon­tiers à des « abcès » dans une inter­view don­née au Monde (15 avril 2019).  La pos­ture guer­rière de l’édile – façon Apoc­a­lypse Now – sert l’intérêt de Sta­tioNord. Mais à l’approche des élec­tions munic­i­pales de savants cal­culs élec­toraux l’inspirent sans doute davan­tage que toute autre chose. 

Une perspective divergente

Il y a assuré­ment des bagar­res, du traf­ic, entre la Gare du Nord et La Chapelle. Mais comme nous l’explique Abdo, un réfugié soudanais que nous avons ren­con­tré dans un café des envi­rons, ce quarti­er abrite, pro­tège des mil­liers de gens venus de très loin : Afrique de l’Est (Soudan, Soma­lie, etc.) à La Chapelle ; Indi­ens rue du faubourg Saint-Denis. Ils s’y « captent » comme dit Abdo, y man­gent par­fois au restau­rant pour se rap­pel­er leur pays d’origine, etc. Grand rem­place­ment alors ? Pour l’heure, c’est eux qu’on veut juste­ment rem­plac­er… Et qu’on n’aide guère à trou­ver une place dans la société. 

Abdo, du reste, aurait bien quelques idées pour empêch­er les trafics et autres nui­sances : la régu­lar­i­sa­tion des deman­deurs d’asile, inter­dits d’emploi, con­traints à tomber dans ces petits écarts à la loi. En effet, qui pour­rait vivre pen­dant des mois avec l’allocation pour deman­deurs d’asile (200 euros) ? « Tout est une ques­tion de papiers. On a envie, dit-il, d’une vie tran­quille, sta­ble ; de gag­n­er notre vie, d’avoir des droits au chô­mage, à la retraite [putain, le salaud !].» 

Non seule­ment les prob­lèmes de ce quarti­er pop­u­laire de Paris ne sauraient être réso­lus que par de bonnes mesures sociales, mais tou­jours d’après Abdo la police arrangerait peu les choses : elle lais­serait faire les bagar­res et har­cèlerait les pas­sants racisés à coups de con­trôles d’identité arbi­traires et humiliants. Lui se dit « tout le temps, tout le temps » arrêté « parce que j’ai un beau vélo. Donc quand ils me voient avec, les policiers pensent que je l’ai volé et ils me dis­ent : T’as un beau vélo… Tu tra­vailles ? » etc. Mais ça les regarde pas ! » Tan­dis que de leur côté les ser­vices d’hygiène con­trôleraient beau­coup les restau­rants indi­ens et africains.

Protéger un bout de ville pas encore complètement assujetti

Con­tre le futur chantier de la Gare du Nord et le dur­cisse­ment annon­cé de la répres­sion dans ses envi­rons, il est urgent de se mobilis­er. Non pas pour per­pétuer des trafics ou des débor­de­ments indé­ni­ables, mais pour pro­téger un bout de ville pas encore com­plète­ment assu­jet­ti au cap­i­tal­isme polici­er, enfin, nous voulons dire, à l’utopie éco-citoyenne. 

D’autant plus que le groupe Auchan asso­cié à l’État et à la SNCF n’en est pas à sa pre­mière défaite. À Gonesse dans le Val d’Oise, il pré­tendait con­stru­ire un immense cen­tre com­mer­cial (Europac­i­ty) : peine per­due.  Les châteaux en Espagne des puis­sants qui sont des grands pro­jets inutiles peu­vent être évités. D’autant plus que la réno­va­tion de la Gare du Nord est engagée dans un compte à rebours : la gare doit être prête pour des jeux olympiques en 2024, voire dès juin 2023 pour une grande com­péti­tion de bal­lon ovale (coupe du monde). « Des com­merces et des jeux ! »

Antoine Pérouse et Zakaria Ben­dali pour Le Chif­fon

Illus­tra­tion : Quentin Nozet

Pho­togra­phie : Gary Libot

 


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