Nanterre pas ton sport ! Un match avec les supporters de la JSF Nanterre

Un petit rat s’est faufilé dans les tribunes du Palais des Sports Maurice Thorez, à Nanterre, aux côtés de la Mafia Kop Vert. Ce groupe de supporters de l’équipe de basket locale montre que le sport est un moment de convivialité et de rencontres pour tous, mais il semblerait que cette réalité s'estompe à l’heure où les grands clubs parisiens vendent à prix d’or leurs places en tribune...

Au quarti­er général de la Mafia Kop Vert, groupe de sup­port­ers de la JSF Nan­terre, un dimanche de sep­tem­bre, 14 heures :

- Quelqu’un reprend du saucis­son ? Il faut le finir… Allez ! Va fal­loir décaler !

- Eh, ça va, Mic­ka, on a bien le temps de finir notre pastis tranquillement ?

- Tu le fini­ras devant le stade, le pastis ! Le match com­mence dans deux heures, il faut encore qu’on y aille et qu’on mette tout en place…

- Ok, passe le saucis­son alors, je vais le tuer ! Flo ! Viens, on se pose un peu sur ta caisse pour finir le pastaga !

Grand remue-ménage. Le fils d’Alexandra court avec des sacs-poubelle, David rassem­ble les gob­elets, Flo cherche son portable, Mar­co finit le saucisson.

Au milieu de ce joyeux bor­del, un bébé dort dans une pous­sette. Très vite, les tables sont lavées, les déchets triés, les gob­elets rincés. Dehors, la pluie com­mence à tomber sur les tours de béton gris­es de Nan­terre. Mais ici, dans un petit pré­fab­riqué cou­vert de graffs col­orés, une voix s’élève :

- J…S…F…N….

Une ving­taine d’autres se joignent immé­di­ate­ment à la première :

- On chante pour toi… On se casse la voix… Où tu es, nous sommes là…

Puis, tin­ta­marre prodigieux. Des pieds tapent le sol et des mains les tables tan­dis que les voix chantent à tue-tête :

- … Et c’est la M‑K-V… C’est la M‑K-V… C’est la M‑K-V !

Le chant retombe, Mic­ka annonce :

- C’est bon, on a tout ? Tout le monde a pris son T‑shirt ?

Et Alexan­dra complète :

- Vous pour­rez tou­jours les pren­dre au Palais, sinon ! Mais véri­fiez que vous avez bien votre abon­nement et n’oubliez pas de sign­er la pétition !

Un enfant arrive avec un stylo :

- Allez ! Don­nez-moi des autographes !

Une fois les sig­na­tures col­lec­tées pour deman­der un agran­disse­ment des locaux, la troupe se met en route. Mêmes T‑shirts noirs flo­qués du logo de la MKV, mêmes écharpes vertes, rires joyeux, notes chan­tées, pastis engloutis.

La Mafia Kop Vert : une grosse bande de potes qui a pour but de mettre le feu à la salle

En route vers le Palais des Sports Mau­rice Thorez, où l’équipe de bas­ket de Nan­terre joue son pre­mier match de la sai­son de Pro A dans moins de deux heures.

En chemin, Mic­ka, un sup­port­er nan­ter­rien de 27 ans et fon­da­teur du groupe, explique ce qu’est la MKV :

« Pour faire court, la Mafia Kop Vert, c’est une grosse bande de potes qui a pour but de met­tre le feu à la salle. Le groupe Mafia Kop Vert, c’est une fusion de deux groupes de sup­port­ers : La Mafia Verte et la Dunky Fam­i­ly. La Mafia, c’était surtout moi et mes potes, au début. La Fam­i­ly, c’était une asso­ci­a­tion créée par Alexan­dra. L’asso’ s’occupait du cos­tume de la mas­cotte, Dunky, et invi­tait des gens au stade. C’était une asso’ avec des buts soci­aux, pour les gens qui n’avaient pas les moyen d’aller au stade par eux mêmes. »

Alexan­dra et moi, on a fait con­nais­sance pen­dant les matchs et on s’est super bien enten­dus. Pour te dire à quel point c’est vrai : aujourd’hui, c’est la mar­raine de ma fille ! On a décidé de fusion­ner les deux groupes, et d’appeler ça la Mafia Kop Vert !

Là, je vais atta­quer ma treiz­ième sai­son dans les tri­bunes du Palais. Quand j’ai com­mencé à aller voir des matchs, pen­dant la sai­son 2006–2007, la JSF (le club, aujourd’hui Nan­terre 92, s’appelait alors JSF Nan­terre, pour Jeunesse Sportive des Fontenelles de Nan­terre) était encore en Pro B. Mais cette sai­son là, on a été en finale de coupe de France, à Bercy… J’ai kif­fé, j’ai pris goût, et depuis je ne rate pas un match.

Le dernier match avant la décision étatique de dissoudre les associations de supporters

A la base, je suis un ancien du Parc (Parc des Princes, stade du Paris-Saint Ger­main). J’y étais même abon­né… mais je n’y suis plus allé depuis le 15 mai 2010. Je me sou­viens bien de la date, parce que c’était ce fameux match con­tre Mont­pel­li­er : le dernier match avant la déci­sion éta­tique de dis­soudre les asso­ci­a­tions de supporters. 

J’étais encar­té dans une asso’ qui s’appelait la Grin­ta, en tri­bune Auteuil, chez les rouges. Donc bref, il y a eu ce dernier match con­tre Mont­pel­li­er, et c’était bizarre parce qu’on savait que ça allait être notre dernier match avant la dis­so­lu­tion for­cée de la Grinta. 

La sai­son d’après, en 2011–2012, lors du pre­mier match de cham­pi­onnat de Ligue 1, j’avais par­ticipé à une man­i­fes­ta­tion. C’était une man­i­fes­ta­tion paci­fique de plusieurs asso­ci­a­tions de sup­port­ers pour con­tester ce qui avait été appelé le « Plan Anti-Violence ». 

Nous, on était là pour con­tester la dis­so­lu­tion des assos’, qui venait détru­ire la pas­sion de cen­taines de personnes. 

Mais on était pas très nom­breux, non vio­lents d’ailleurs, et on a tous fini au poste. On était 200 à peu près. Donc moi, j’ai été inter­dit de stade pen­dant 6 mois. L’interdiction valait pour tous les matchs du PSG. On était tous fichés, listés. Je devais point­er tous les jours de match au com­mis­sari­at. Et pour la petite his­toire, vu qu’à cette époque j’allais déjà à Nan­terre, et que par­fois il y avait match de Nan­terre en même temps que match du PSG, j’allais point­er au com­mis­sari­at de Nan­terre pen­dant la mi-temps !

En tous cas, l’interdiction, pour nous, c’était vrai­ment une déci­sion abu­sive de la part du gou­verne­ment. Nor­male­ment, il doit y avoir un juge­ment, mais il n’y en a pas eu. Si tu veux mon expli­ca­tion, c’est que la France voulait accueil­lir l’Euro 2016 et met­tre tout le monde dehors avant. Je sais pas si t’avais suivi, un mec de Boulogne (tri­bune d’extrême droite du Parc des Princes) avait été tué cette année là. Il y a des cons hein, je dis pas le contraire !

Donc pour moi, la France voulait mon­tr­er qu’elle agis­sait con­tre la vio­lence par un geste fort. Bref, depuis, j’ai pas essayé d’y retourn­er, mais j’ai des potes qui y sont retournés et ils ont eu des problèmes.

Ici, c’est com­plète­ment dif­férent. Quand on a com­mencé à aller au Palais, on aurait jamais pen­sé que Nan­terre atteindrait ce niveau là. Le club a pris beau­coup d’ampleur, les sup­port­ers aus­si. Au début, j’y allais tou­jours juste avec une bande de qua­tre ou cinq potes… D’ailleurs, sur les qua­tre ou cinq du début, je suis le seul à tou­jours aller aux matchs, c’est les aléas de la vie. Mais c’est encore mes potes !

Bref, je suis resté engagé, alors que j’ai aus­si mon boulot et mes deux enfants. Mais je sais que j’ai un rôle à jouer, et que si je ne suis pas là, c’est pas pareil. Par exem­ple, c’est moi qui lance les chants et qui tape le rythme au tam­bour. En tout cas, avec le temps, mes potes et moi avons créé la Mafia Verte. Le fait d’avoir créé l’association, c’était un vrai kiffe, mais ça nous a aus­si oblig­és à pren­dre des responsabilités.

«Ce club, c’est une famille» 

A force de met­tre de l’énergie dans l’asso’, ton but, c’est aus­si d’être recon­nu. C’est sym­pa quand les sup­port­ers des autres équipes dis­ent « Ah, à Nan­terre, il paraît que vous avez une bonne ambiance » ! On s’est fait un nom. Et c’est une fierté.

Après, les exploits du club, les titres gag­nés, les par­cours en coupe d’Europe, les moments excep­tion­nels qu’on ne peut vivre qu’à Nan­terre, on s’y attendait pas. Il n’y a qu’ici que tu peux vivre ça, vu la prox­im­ité avec le staff et les joueurs. Et puis, bien sûr, il y a toutes les ami­tiés qui se sont créées avec les gens de la tri­bune. C’est devenu une petite famille.

D’ailleurs, Nan­terre, c’est un club qui fonc­tionne avec beau­coup de tra­vail bénév­ole. C’est le deux­ième club avec le moins de salariés de Pro A. C’est aus­si pour ça que je dis que ce club, c’est une famille. C’est devenu une entre­prise très tar­di­ve­ment. Pour te don­ner un exem­ple : Jean Don­nadieu (Prési­dent du club, père de l’entraîneur Pas­cal Don­nadieu), c’est mon voisin. On habite dans le même immeu­ble. C’est petit, Nanterre !

Du coup, Nan­terre est assez proche de ses sous. Pour le dire franche­ment, le club est en dèche finan­cière­ment. Nan­terre est tou­jours dans la dèche, donc sportive­ment, le club ne gag­n­era pas grand-chose. L’essentiel de l’argent vient des actionnaires.

Quand tu com­pares aux autres clubs français qu’on retrou­ve en Play-Offs (voir l’encadré), il n’y a pas grand-chose : Mona­co, ça appar­tient à un ukrainien, au Paris Bas­ket ou à l’ASVEL (club de Lyon-Villeur­bane), il y a des investisseurs…

Pour l’anecdote : Lev­al­lois s’est asso­cié avec Boulogne. C’est juste à côté, il y a une grosse rival­ité avec Nan­terre. Pour cette année, ils ont 8 mil­lions d’euros de bud­get, alors que Nan­terre, c’est 5 mil­lions. Et ça, alors qu’on a fait un quart de finale de Cham­pi­ons League et une super sai­son… Mais Boulogne, c’est une ville riche, donc le club est riche (voir l’encadré).

Nanterre est toujours dans la dèche

Il y a tou­jours eu un plan d’avoir un grand club de bas­ket à Paris : ça sera la Paris Bas­ket. Ce club a été créé en 2018 par un améri­cain et a racheté les droits sportifs de Hyères Toulon, qui était en fail­lite, pour être propul­sé directe­ment en Pro B. C’est un club mon­té de toutes pièces. En ce moment, ils jouent à la Halle Car­pen­tier, mais il y a un stade en con­struc­tion à la Porte de la Chapelle, à Bercy 2. Ça fera 8 à 10 000 places, c’est sûr que le Paris Bas­ket va mon­ter en Pro A… Un club mon­té de toutes pièces comme ça, c’est clair que c’est pas ma came !

En tous cas, ce qui est sûr, c’est qu’en région parisi­enne, il n’y a qu’à Nan­terre qu’il y a une ambiance comme ça. Si tu regardes le Rac­ing au rug­by par exem­ple, c’est une ambiance très froide. Et le PSG, j’en par­le même pas.

Arrivée au stade, la petite troupe reprend place dans sa tri­bune, qui se rem­plit lente­ment, au gré des : « Eeh, t’as bronzé, toi ! » et des « Ça va ? Ça fait longtemps ! ». Des dizaines de mains rassem­blent puis déchirent méthodique­ment les pub­lic­ités dis­tribuées sur chaque place, pour en faire des con­fet­tis. La fête est par­faite, le match et la sai­son peu­vent commencer…

Pourvu que Nan­terre reste, le plus longtemps pos­si­ble, ce lieu où le sport prend tout son sens ; ce lieu où le sport créé des ami­tiés, lie des incon­nus, donne du sens, des respon­s­abil­ités, de la fierté, ce lieu où l’on fes­toie ensem­ble, peu importe qui l’on est !

Quels investis­seurs à Mona­co, à l’ASV­EL, à Levallois ? 

Dans le sport pro­fes­sion­nel, les clubs sont par­fois des entre­pris­es plus que des équipes. L’entreprise avec la plus forte capac­ité d’investissement a aus­si les meilleures chances d’écraser la con­cur­rence, ce qui peut faire d’elle un busi­ness rentable. En France, quelques équipes ‑par­don, quelques entre­pris­es- ont su judi­cieuse­ment se dot­er de prési­dents for­tunés, qui vien­nent aug­menter le cap­i­tal du club pour lui per­me­t­tre de performer :

- A Mona­co, l’obscur Ser­gueï Dyadechko, homme d’affaires ukrainien d’une quar­an­taine d’années ayant fui l’Ukraine après une ten­ta­tive d’assassinat sur sa per­son­ne et assis­tant aux matchs en gilet pare-balles, finance le club depuis 2013. Pour la sai­son 2019–2020, l’AS Mona­co dis­pose d’un bud­get prévi­sion­nel de 9 mil­lions d’Euros et d’une masse salar­i­ale de 3,6 Mil­lions d’Euros.

- Le club de Lyon-Villeur­banne, l’ASVEL, a vu arriv­er en 2009 un cer­tain Tony Park­er (ex-joueur de l’équipe de France et des San Anto­nio Spurs), désor­mais action­naire majori­taire du club. Nico­las Batum (joueur de l’équipe de France et des Char­lotte Hor­nets) l’a récem­ment rejoint. Grâce à eux, le bud­get de l’ASVEL s’élève à 11 mil­lions d’Euros (3,5 mil­lions de masse salariale).

- Boris Diaw (ex-joueur de l’équipe de France et des San Anto­nio Spurs) est venu ren­forcer en 2019l’organigramme et le compte en banque de Boulogne-Lev­al­lois, dont le bud­get dépasse aujourd’hui les 7 mil­lions d’euros. 

Bruno Doucet pour Le Chif­fon 

Pho­to de Une > Tri­bune du Palais des Sports Mau­rice Thorez, image pub­liée par la Mafia Kop Vert

Pho­to 2 > Auto­col­lants du groupe, image pub­liée par la Mafia Kop Vert. 


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

L'article vous a plu?
Vous souhaitez lire plus d'articles de ce numéro?
Considerez d'acheter le numéro entier en papier ou ici en PDF.

Obtenir le journal entier
Copyright © 2022 Le Chiffon

Contact : le_chiffon@riseup.net