Mains d’Or à Château d’Eau : Immersion dans un salon de coiffure du Xe arrondissement

J'arrive à Château d’Eau, ligne de métro 4, dans le 10ème arrondissement de Paris. Dans la rue embouteillée s’enchaînent de nombreux salons de coiffure : Studio Privilège, Caroline Coiffure, Beauté 48, Mèches Diana, IB Hair...

Un Cash-Express sem­ble s’être fait une place au milieu de l’enfilade de salons et bou­tiques de coif­fure. Je m’arrête à La Main d’Or. Au rez-de-chaussée, der­rière la vit­rine, les coif­feurs pour cheveux courts s’affairent à la ton­deuse. Je demande si Sidonie est là :

« Sido ? Ah oui, elle est là-haut. »

Sidonie est à l’étage, sur une mez­za­nine. Elle est assise là et sem­blait presque m’attendre. Elle est habil­lée de rouge, un jean bleu et porte sur sa tête un foulard noir. Sur le mur, au-dessus d’elle, est accrochée une feuille : « Sidonie Coif­feuse – 07 62 09 XX XX ».

Elle a l’air ici chez elle dans ce salon, 11 ans qu’elle y coiffe mais elle coif­fait déjà avant au Camer­oun, à Douala au quarti­er Dei­do. Elle me dit qu’elle avait essayé de chang­er de tra­vail il y a quelques mois mais qu’un mal­heur l’a rat­trapé et l’a fait revenir. La coif­fure c’est « sa pas­sion, avec le hand­ball, depuis [qu’elle a] arrêté l’école ».

Des grandes enceintes font chanter Maître Gims de la Sex­ion d’Assaut :

« Ne tro­quez pas vos principes pour l’argent

Sachez que les mil­liar­daires se suicident

Per­so moi j’vais rejoin­dre Abdelkarim

Dans un endroit plus tranquille »

Curieux, je demande si elle a con­tin­ué le handball :

- J’ai arrêté en venant ici. Je voulais con­tin­uer ici mais j’avais pas de con­tacts. J’étais en Province. Il n’y avait même pas de salon là-bas. Ici, je fais les nattes, les lis­sages, les lis­sages à la kéra­tine, les exten­sions, les piqués-lâchés… Tout ce qui con­cerne l’africain.

- Les tis­sages aussi ?

- Je suis une coif­feuse entière, je fais toutes les coif­fures longues. Je coiffe même Kadidi­a­tou Diani !

Sur les miroirs sont accrochées des affich­es à l’effigie de l’attaquante numéro 11 de l’équipe de France de football.

« Et la semaine dernière j’ai coif­fé un musi­cien ivoirien et ils ont même tourné leur clip ici ! »

Elle est là « presque tous les jours » :

- J’ai tou­jours coif­fé ici. J’ai des clients qui revi­en­nent tout le temps. La répu­ta­tion dépend des coif­feurs et des coif­feuses. Si le prix est trop bas, je peux pas accepter parce que ça prend trop de temps. Je prends que sur ren­dez-vous. On m’appelle comme coif­feuse directe­ment pour voir si je suis disponible. C’est pas le salon qu’on appelle.

- T’as une bonne répu­ta­tion alors ?

- Si je suis sol­lic­itée ? Mais oui, je suis vrai­ment connue !

- Là, [avant que tu viennes] j’avais une coif­fure mais j’ai fini. Alors avant de ren­tr­er je reste ici parce que chez moi je n’ai rien à faire.

- Com­ment est-ce que t’es arrivée dans ce salon ?

- Je mar­chais ici, je voulais chercher un salon en arrivant ici et c’est le pre­mier où je suis ren­trée. J’ai com­mencé tout de suite.

Autour d’elle tout le matériel pour la coif­fure africaine. Des mèch­es, des sèche-cheveux, une bouil­loire, des pots de kéra­tine, des aigu­illes… Un salon de coif­fure en somme. La bouil­loire qui trône devant le miroir ? C’est pour les pointes des nattes, on les plonge dans de l’eau bouil­lante afin qu’elles tien­nent mieux.

On dit que les cor­don­niers ne sont pas les mieux chaussés, alors je demande ce qu’elle a comme coiffure :

« Là j’ai des nattes, cachées sous mon foulard noir, pour mon deuil, pen­dant 6 mois. Il y en a qui por­tent des vête­ments tout noirs ou tout blancs. Mon frère porte une broche avec la pho­to de ma maman. Moi j’ai choisi les nattes sous le foulard noir. »

Maître Gims con­tin­ue de chanter :

« Nos sons ne sont que des sentiments

Qui ne font que men­tir gentiment

Recou­vrant les coeurs d’un drap blanc

Les éloignant du monde des vivants

Viens dans mes bras : t’auras tout ce que tu voudras

Ouvre les yeux, j’ai retiré le voile

Viens dans mes bras, viens dans mes bras

Viens dans mes bras, viens dans mes bras »

Pen­dant que nous dis­cu­tons, le monde va et vient dans le salon. Pas tou­jours pour se faire coif­fer, sou­vent sim­ple­ment pour dis­cuter. Régulière­ment, en mon­tant au deux­ième étage, on s’arrête dire bon­jour à Sidonie. On me salue aus­si, on me demande si je suis un acteur. « Non il est jour­nal­iste ! » Enfin pas tout à fait.

Tout d’un coup arrive Bassi, une con­nais­sance de Sidonie, qui a égale­ment tra­vail­lé ici, il y a main­tenant plus de dix ans :

« Ca c’est Château d’eau ! Comme je dis, ça s’est beau­coup arrangé ici ! C’est un monde qui facilite l’arrivée des jeunes sans-papiers. Pour les femmes et les hommes aus­si. C’est un des rares endroits où tu peux gag­n­er tes 10 euros bien mérités, sans être obligé de faire des affaires dangereuses. » 

Une nou­velle cliente, qui se trou­ve aus­si être une col­lègue, arrive pour un tis­sage et s’installe devant Sidonie avec qui on con­tin­ue de dis­cuter, main­tenant à trois avec Bassi. Une par­tie du tra­vail pour la coif­fure de la cliente a déjà été fait ailleurs et Sidonie reprend le tis­sage. Un tis­sage con­siste à coudre des mèch­es de cheveux raides en ban­des sur les vrais cheveux d’une per­son­ne. Bassi reprend :

« J’ai coif­fé ici mais pas longtemps, j’appréciais pas la façon de tra­vailler parce que c’était le salon du patron. Je venais ici quand je m’ennuyais ou que j’avais besoin d’argent. C’est à toi de ramen­er les clients, et comme débu­tantes tu gardes 30% et 70% sont pour le patron.

Le patron te donne le lieu et le matériel et tu tra­vailles juste de ta main. Cer­taines per­son­nes appré­ci­aient mon tra­vail, alors je leur par­lais dis­crète­ment der­rière. Je leur dis­ais que je pou­vais les coif­fer ailleurs. Chez-elles on serait plus au calme, avec moins de bruit et pour moins cher. Après  je dis­tribuais même des cartes de vis­ite pour faire ma pub­lic­ité. A cer­taines clientes, chez lesquelles j’allais, je leur pro­po­sais de coif­fer leurs enfants en prenant mon temps pour pou­voir dormir chez eux le soir plutôt que de retourn­er là où je dor­mais alors. J’étais dans des sous-loca­tions à 300€ pour un clique-clac, je n’étais pas vrai­ment chez moi et trop à l’étroit. Alors ça me per­me­t­tait de dormir ailleurs, de chang­er d’air. » 

C’est au tour de Lefa de la Sex­ion d’Assaut de chanter :

« Les blacks bon-char pour être applaudis

S’mettent dans la jav­el sur la gueule afin d’avoir la peau

tismé

De l’autre coté les blanch­es d’un coup s’mettent au

tam-tam

Parce que finale­ment les black bon-char plaisent à un

tas d’dames

Décidé­ment le monde est zarbi »

Et Bassi d’ajouter :

« Je fai­sais aus­si ces coif­fures dans une idée de gag­nant-gag­nant, les gens payaient moins cher et je les coif­fais mieux. Dis­ons plutôt que de pay­er 150€ en salon pour des tress­es très fines qui pren­nent longtemps, je leur fai­sais à 80€. Et ce qui était très impor­tant pour moi c’était de pou­voir leur don­ner des con­seils dés­in­téressés et de faire mon tra­vail avec soin. Alors que la poli­tique d’ici [du salon de coif­fure], c’était de faire de l’argent, quitte à aller vite. L’argent que je gag­nais comme ça m’aidait bien. »

Au bout d’une bonne heure à dis­cuter, on monte au deux­ième étage qui sert aus­si à la coif­fure. Là quelqu’un d’autre s’occupe égale­ment spé­ci­fique­ment de faire la manu­cure. Sur le même mod­èle, une part pour elle et une pour le patron. On retrou­ve cette organ­i­sa­tion dans la plu­part des salons de coif­fure du quarti­er. Ain­si, les clients peu­vent en un même lieu se faire coif­fer et prof­iter d’une manu­cure. Bassi dis­cute avec une autre coif­feuse, Tata Sido :

- On racon­te que celle qui était là avant avait réus­si à négoci­er à 50 [à garder 50% du prix des coif­fures]. On dit qu’elle rame­nait la clientèle.

- Jamais ! Com­ment à 50 ? Tu prends 30%, ensuite tu peux faire 35 ou peut-être 40. A 45% c’est vrai­ment le mieux possible.

- Mais alors on m’avait dit ça…

- Qui t’a dit ça ? 50% ? Ca veut dire que tu fais moitié-moitié avec le patron, jamais !

- Mais alors pourquoi est-ce que vous ne vous fâchez pas et partez ?

- Mais pourquoi est-ce que je me fâcherais ? Si je pars, il y a aus­sitôt quelqu’un d’autre qui vien­dra me rem­plac­er. Si je reste ici c’est que je sais pourquoi.

À ce moment-là, sor­ti de nulle part, quelqu’un monte à l’étage pour pro­pos­er de ven­dre des bois­sons. Bassi l’interpelle :

- T’as de la Guiness ?

- Ah non !

- Qu’est-ce que tu vends alors ?

- Je vends du jus ! Je vends de l’eau !

Ici on coiffe et on manu­cure mais pas de vie heureuse sans ven­tre plein. Out­re les vendeurs de bois­sons, passent aus­si des vendeurs itinérants pour pro­pos­er des plats qu’ils ont mijotés chez eux : N’Dolé, banane plan­tain, beignets…

Alors que le vendeur de bois­sons sans alcool reprend sa tournée, Tata Sido ajoute : « 50%, 50%, 50%… Mais jamais ! »

Nous finis­sons, Bassi et moi, par quit­ter le salon et reprenons la dis­cus­sion dans la rue :

« Tu vois ça a beau­coup changé ici, avant c’était plein de monde. Les gens fai­saient par­fois la queue pen­dant 3 heures pour pou­voir se faire coif­fer dans les salons ! Aujourd’hui c’est très différent. »

En arrivant dans le métro de la ligne 4, à Gare de l’Est, elle reprend :

« Quand j’ai quit­té l’Afrique et que je suis arrivée ici, je coif­fais déjà mais je savais pas faire les tis­sages qui étaient très à la mode ici. Alors j’ai dû appren­dre. J’ai appris auprès de Sidonie pen­dant quelques semaines à faire ça. Mais c’est une mode que je n’aime pas, ou plus. Parce que c’est vouloir faire à l’européenne. On n’assumait pas nos pro­pres cheveux.

Je pen­sais tou­jours que je serais moche ici avec mes pro­pres cheveux. Je ne pen­sais jamais ça là-bas, en Afrique. Mais ici, avec la vie à l’européenne et la mode, je n’assumais plus mes pro­pres cheveux. Je con­nais des filles qui sont mar­iées à des européens et leurs maris n’ont jamais vu leurs vrais cheveux !»

Le métro s’arrête quelques instants entre Gare du Nord et Gare de l’Est avant de repren­dre son rythme.

« Mais aujourd’hui ça change, les gens assu­ment mieux leurs pro­pres cheveux cré­pus. On voit de plus en plus de gens avec leurs vrais cheveux. Regarde les deux filles assis­es là, même s’il y en a une qui a des ajouts, elles ont leurs vrais cheveux ! Regarde-moi aus­si, la preuve ! Je pen­sais ce matin par­tir avec une per­ruque de cheveux liss­es mais finale­ment je me suis dit que je serai bien mieux comme ça. Juste en me maquil­lant un peu. »

Notre dis­cus­sion se ter­mine à Mar­cadet-Pois­son­niers dans le 18ème arrondisse­ment, au croise­ment des lignes 4 et 12.

Milo pour Le Chif­fon

 

 

Illus­tra­tion de Une > Rico 

Illus­tra­tion 1 > Wikipedia (Licence CC 2.0) 

 

 


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