La bataille du Vexin contre l’industrie cimentière

Dans le Parc naturel régional du Vexin (Yvelines) se livre une rude bataille depuis maintenant plus de deux décennies. Le cimentier français Calcia souhaite étendre sa carrière de calcaire afin de poursuivre son activité historique dans la région pour un siècle supplémentaire. Depuis, plusieurs rebondissements sont venus perturber les projets de l'Etat. Reportage au nord du Mantois, sur un territoire aussi désindustrialisé que combatif.

- « Avez-vous déjà enten­du par­ler du pro­jet d’extension d’une car­rière de cal­caire à quelques kilo­mètres de votre lycée, à Brueil-en-Vex­in ? »

- « … »

Per­son­ne n’opine du chef. Les lycéens restent impas­si­bles, silen­cieux. Nous sommes dans la classe de Ter­mi­nale L du lycée Con­dorcet à Limay, au nord de Mantes-la-Jolie (78, Yve­lines). Les quelque 35 élèves pré­par­ent le bac. Le prof de phi­lo, M. Pio­line, explique ce qui se trame à quelques kilo­mètres de chez eux : « Cal­cia, une grande boîte de l’industrie cimen­tière veut ouvrir une nou­velle car­rière de cal­caire pour ali­menter la cimenterie que vous con­nais­sez, à Gar­genville. Beau­coup d’habitants et d’élus s’y opposent. Ça soulève des ques­tions impor­tantes sur l’écologie. »

- « Ah ouais, c’est elle [la cimenterie] qui nous dépose la pous­sière par­tout », répond du tac-au-tac une élève.

Au pre­mier rang, un autre lycéen embraye : « On a envie de s’intéresser mais au fond on n’en par­le pas trop au lycée. Y’a que ce que nous dis­ent les médias qu’on con­naît… ». La classe acqui­esce discrètement.

- « C’est vrai… Je m’aperçois qu’on n’a jamais abor­dé ces sujets en classe, c’est une vraie objec­tion que vous me faites là. » recon­naît M. Pioline.

Et pour­tant, voilà un pro­jet qui mérite l’attention. Résumons : depuis 1921, le Man­tois — à une quar­an­taine de kilo­mètres à l’ouest de Paris — est un ter­ri­toire cen­tral dans l’excavation du cal­caire et la pro­duc­tion du ciment dans l’Île-de-France. L’entreprise cimen­tière française Cal­cia, depuis un siè­cle, exploite trois car­rières dans la région. 

La dernière en date, ouverte au début des années 1970 sur la com­mune de Gui­tran­court, est épuisée depuis quelques mois. Depuis 1995, Cal­cia fait des pieds et des mains pour obtenir le per­mis d’extension de la car­rière de Gui­tran­court sur des ter­res agri­coles du vil­lage de Brueil-en-Vex­in, dans la val­lée de la Mont­cient. Le cal­caire excavé per­me­t­trait de con­tin­uer à ali­menter la cimenterie, la dernière de la région, à quelques kilomètres.

Cal­cia est triple­ment implan­tée dans le Man­tois : les car­rières d’un côté, la cimenterie de Gar­genville de l’autre et son siège social à Guerville, qui emploie 370 per­son­nes. Racheté en 2016 par l’allemand Hei­del­bergCe­ment, le groupe devient alors le deux­ième pro­duc­teur mon­di­al de ciment.

Le pro­jet va som­meiller jusqu’au début des années 2010. Puis des phas­es de sondages des sols sont relancées. Ali­men­ta­tion des pro­grammes de con­struc­tion du Grand Paris oblige, argue le cimen­tier… Sur une sur­face ini­tiale de 74 hectares (appelé Zone 109), au sud du parc naturel région­al du Vex­in, la zone d’exploitation s’étendrait au fil des décen­nies sur trois com­munes sup­plé­men­taires pour attein­dre une sur­face max­i­male de 550 hectares (soit plus de la moitié de la super­fi­cie de bois de Vin­cennes) et une exca­va­tion de 700 000 tonnes de cal­caires par an pen­dant près d’un siècle.

Une industrie destructrice 

Philippe, opposant his­torique au pro­jet et mem­bre du col­lec­tif local c100fin, nous amène sur un petit chemin sin­ueux. Nous tra­ver­sons quelques épineux et enjam­bons un bar­belé : « C’est par excel­lence un pro­jet d’un autre temps : pol­lu­tion de l’air dans une zone urbaine très peu­plée, pol­lu­tion des nappes phréa­tiques pour excaver le cal­caire, pour­suite d’une indus­trie cimen­tière éner­gi­vore et obsolète pour des infra­struc­tures inutiles, c’est de la folie ».

Dans un périmètre de 6 kilo­mètres autour de la cimenterie de Gar­genville , il n’y a pas moins de 18 com­munes et plusieurs dizaines de mil­liers d’habitants. « Les pol­lu­tions sont impor­tantes pour nous, d’autant plus que la cimenterie dépasse les valeurs lim­ites d’émissions. Elle n’est plus en con­for­mité depuis 2015 selon la Direc­tion régionale et inter­dé­parte­men­tale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE) » pour­suit Philippe.

Sans pro­pos­er un résumé exhaus­tif, les nui­sances induites par le pro­jet d’extension sont nom­breuses : destruc­tion de ter­res agri­coles de grande qual­ité, pol­lu­tion de la nappe phréa­tique due au creuse­ment à plusieurs dizaines de mètres de pro­fondeur pour excaver le cal­caire, défig­u­ra­tion du parc naturel région­al du Vex­in, destruc­tion d’emplois ruraux et touris­tiques, frénésie productiviste…

Mais Cal­cia affirme répon­dre aux besoins en ciment de la région stim­ulés par le Grand Paris et les Jeux Olympiques de 2024 (loge­ments, infra­struc­tures sportives, métros, nou­velle piste de l’aéroport de Rois­sy). Des besoins qui devraient aug­menter de 20 % d’ici 2030. Un argu­ment que remet en cause Pierre Bel­li­caud, ingénieur et mem­bre de l’Association vex­i­noise de lutte con­tre les car­rières cimen­tières (AVL3C) : « Sta­ble depuis plusieurs années, la capac­ité de pro­duc­tion totale de ciment en France est d’environ 27 mil­lions de tonnes par an, nous en pro­duisons et con­som­mons entre 16 et 17 mil­lions et en expor­tons 2 à 3 mil­lions. Nous n’avons pas à aug­menter notre capac­ité de pro­duc­tion avec une nou­velle car­rière, elle est déjà sur­cal­i­brée 1 ! »

D’autant plus que nous avons affaire, avec le ciment, à une indus­trie destruc­trice à de nom­breux égards. Les besoins en énergie de l’industrie cimen­tière pour excaver le cal­caire (et l’argile), chauf­fer les fours (de 1 400 à 2 000°C), trans­porter la matière, en fait l’une des indus­tries les plus pol­lu­antes qui soient. « Si l’industrie cimen­tière était un pays, elle serait troisième sur le podi­um des émet­teurs avec 7 à 8 % des émis­sions mon­di­ales de CO2 » écrit le doc­tor­ant Nelo Mag­a­l­hães 2.

Confrontation entre la majorité et quelques potentats locaux

Face à la pres­sion instal­lée par les opposants 3 au pro­jet depuis des années, le Con­seil de la Com­mu­nauté urbaine de l’agglomération Grand Paris Seine & Oise (GPS&O) vote, en sep­tem­bre 2018, con­tre l’extension de la car­rière : 67 voix con­tre, 42 pour. C’est la surprise.

Et un revers impor­tant pour les édiles locaux, de Pierre Bédi­er (prési­dent de la Com­mu­nauté urbaine), à Philippe Tautou (prési­dent du Con­seil général des Yve­lines) en pas­sant par Valérie Pécresse (prési­dente de la région Île-de– France), et le Min­istère de la Tran­si­tion « écologique et sol­idaire », de Hulot à Borne en pas­sant par de Rugy, tous fer­vents sou­tiens de Calcia.

Mais il leur en faut plus ! En juin 2019, l’État délivre au cimen­tier le per­mis exclusif d’exploitation de la car­rière. Il s’assoit par là même sur la vote de la Com­mu­nauté urbaine. La colère éclate chez les opposants. La mobil­i­sa­tion s’intensifie. Le 6 et 7 juil­let 2019 s’organise dans le Vex­in un week-end de ren­con­tre autour du pro­jet, où s’opère une jonc­tion avec des Gilets jaunes, présents à cette occa­sion 4.

Dans les mois qui suiv­ent, la pres­sion ne fait que mon­ter. Les recours judi­ci­aires se mul­ti­plient, le tri­bunal admin­is­tratif de Ver­sailles ordonne une nou­velle exper­tise et recon­naît par la même occa­sion que les études d’impact ont été bâclées. Enfin, en octo­bre 2019, le Con­seil de Paris se posi­tionne con­tre le pro­jet. Sig­ni­fi­catif mais pas décisif.

Notre dépendance à l’emploi

Le 17 décem­bre 2019 les choses bas­cu­lent : Cal­cia annonce aux autorités le trans­fert d’une grande par­tie de son siège social de Guerville à Nan­terre. 250 emplois quit­teraient les Yve­lines pour les Hauts-de-Seine dans le courant de l’année 2020. « Les sou­tiens poli­tiques indé­fectibles à l’extension de la car­rière sont furax » témoigne avec un brin de mal­ice Dominique Péle­grin, prési­dente de l’AVL3C.

Il y avait pour Phillippe Tautou de la Com­mu­nauté urbaine et Pierre Bédi­er du départe­ment un con­trat tacite : sou­tien au pro­jet = main­tien des emplois. Ils y voient une trahi­son : « Ce sont des patrons voy­ous. » assène Bédi­er… Le préfet des Yve­lines, Jean– Jacques Brot qui sig­nait en juin l’autorisation d’extension, lui, voit rouge : « Pour Cal­cia, il n’y a pas de con­tra­dic­tion à quit­ter Guerville tout en main­tenant son pro­jet de car­rières dans le Vex­in. Pour nous, tout est lié. » déclarait-il au Parisien début jan­vi­er 2020. Un départ qui priverait, le départe­ment d’un mil­lion d’euros de recettes annuelles, en plus des emplois perdus.

En jaune : périmètre de la nou­velle car­rière. En bleu : anci­enne car­rière de Guitrancourt

 

Mais il y a plus ! Subite­ment les poten­tats allu­ment leurs quin­quets : « Ils nous enlèvent l’emploi mais ils nous lais­sent les nui­sances », ful­mine Bédi­er en réu­nion publique début jan­vi­er : « Nous accep­tons les nui­sances de la cimenterie de Gar­genville dans le but de préserv­er les emplois et ensuite, le groupe décide de par­tir ! » dénonce Tautou. « Dans ces con­di­tions, plus per­son­ne ne croit en la parole de Cal­cia, notam­ment en matière envi­ron­nemen­tale. », s’indigne Pécresse dans la presse parisi­enne : « Il fal­lait au départ met­tre en bal­ance les con­séquences envi­ron­nemen­tales du pro­jet avec le béné­fice ter­ri­to­r­i­al, mais aujourd’hui la ques­tion est tranchée. Le bilan est négatif d’un point de vue social et envi­ron­nemen­tal ». Elle prend par­ti pour la pre­mière fois dans cette affaire et annonce son oppo­si­tion à l’extension de carrière.

Les ter­mes de « nui­sances », de « bilan négatif d’un point de vue envi­ron­nemen­tal » et la réal­ité qu’ils recou­vrent avaient été mis sous le tapis jusque-là par ces fig­ures poli­tiques locales. Subite­ment, l’extension de la car­rière se qual­i­fie en des ter­mes qui n’avaient alors jamais été pronon­cés. La réal­ité destruc­trice de la car­rière est enfin avouée. D’autre part, ce poten­tiel de nui­sance écologique , le « bilan envi­ron­nemen­tal » selon le lan­gage tech­nocra­tique, ne peut être accep­té et com­pen­sé que par un « bilan social posi­tif » : mis­ère de l’équation, équa­tion de la misère.

 

Car­rière de cal­caire à Gui­tran­court épuisée en 2019, pho­to G. Libot

 

C’est un épisode révéla­teur pour Dominique Péle­grin : « Pour quelques cen­taines d’emplois, ils sont prêts à pour­suiv­re une indus­trie pol­lu­ante en tout point ». La course à l’emploi se révèle avoir la fonc­tion de dernière digue de sou­tien à des pro­jets écologique­ment destruc­teurs. Et Bédi­er le dit claire­ment : « J’ai tou­jours priv­ilégié l’emploi dans une région qui souf­fre d’une insuff­i­sance d’emplois et d’une désin­dus­tri­al­i­sa­tion accélérée. » Cela revient à dire qu’entre l’emploi et l’écologie, il faut choisir : ces deux pôles sont mis en oppo­si­tion alors qu’ils pour­raient — qu’ils devraient — marcher ensemble.

Le 16 jan­vi­er, Pierre Bédi­er fait vot­er à une écras­ante majorité par la Com­mu­nauté urbaine le retrait de la zone d’exploitation de la car­rière du Plan local d’urbanisme (PLU). Un pre­mier pas dans la bonne direc­tion qui doit se con­cré­tis­er par l’annulation du pro­jet par le min­istère de l’écologie, sou­ti­en­nent les opposants sur place.

Au delà des luttes locales, repenser la production

Depuis les années 1970, le Man­tois suit la dynamique struc­turelle du cap­i­tal­isme et con­naît une très forte désin­dus­tri­al­i­sa­tion (trans­port, pro­duc­tion d’énergie pour le BTP, auto­mo­bile), suiv­ie d’une ter­tiari­sa­tion de l’économie. Par exem­ple, l’usine Renault de Flins, qui employ­ait 20 000 per­son­nes à la fin des années 1960, n’en emploie aujourd’hui pas plus de 5 000. « Pierre Bédi­er n’a pas vrai­ment com­pris qu’il fal­lait pass­er à autre chose que la grande indus­trie, il n’est pas à l’aise avec l’idée de dévelop­per des PME [Petites et moyennes entre­pris­es] de quelques employés » analyse Dominique Pélegrin. 

Philippe, du col­lec­tif c100fin, pour­suit : « Paris a seule­ment quelques jours d’autonomie ali­men­taire… Il faut arrêter avec cette car­rière qui ne nous donne aucune autonomie. Nous avons plus que jamais besoin de recréer une cein­ture agri­cole en région parisi­enne, et là, c’est comme à Gonesse, ils veu­lent détru­ire des ter­res arables d’excellente qual­ité pour un monde tout béton ».

Le coup de théâtre de Cal­cia de déplac­er une par­tie de son siège dans les Hauts-de-Seine fin décem­bre 2019 et la volte-face des politi­ciens qui s’en suit peu­vent sem­bler anodins. Ils per­me­t­tent pour­tant de met­tre en lumière une fois de plus un fait fon­da­men­tal pour les luttes écol­o­gistes présentes et à venir : dans un cer­tain nom­bre de cas, la dernière force à laque­lle se heurteront les opposants locaux à des grands pro­jets inutiles, sera la dépen­dance des col­lec­tiv­ités locales et des élus à l’emploi, symp­tôme d’une dépen­dance struc­turelle de notre société au tra­vail. Pour préserv­er quelques emplois, dont il ne faut pas nier qu’ils per­me­t­tent à cer­tains de sur­vivre, tout devient pos­si­ble. La nature est objec­tivée dans un odieux rap­port coût/bénéfice qui jus­ti­fie sa mise à sac.

Pour élargir ces luttes locales, il sem­ble plus néces­saire que jamais de cou­pler aux luttes écol­o­gistes locales, une remise en ques­tion fon­da­men­tale de notre monde. C’est-à-dire de remet­tre en ques­tion notre mode de pro­duc­tion, la Sainte Trinité « emploi-crois­sance-prof­it », le monde des grandes infra­struc­tures, le monde de l’étalement urbain et de la métrop­o­li­sa­tion, de la course en avant du pro­duc­tivisme et de l’industrie, pour y favoris­er un mode de vie et de pro­duc­tion for­cé­ment local et néces­saire­ment plus agricole.

Comment penser une fin à notre dépendance au travail sous le capitalisme ?

Entretien avec Bernard Friot

En com­plé­ment de cet arti­cle, une réflex­ion plus théorique sur les leçons qui peu­vent être tirées de la lutte con­tre l’extension de la car­rière de cal­caire dans le Parc région­al du Vex­in en ques­tion­nant un point par­ti­c­uli­er : com­ment penser la fin de notre dépen­dance au tra­vail sous le cap­i­tal­isme ? Pour ouvrir des pistes de réflex­ions et d’actions, nous don­nons la parole à Bernard Friot, écon­o­miste et soci­o­logue du tra­vail. Ses travaux por­tent sur la sécu­rité sociale et plus générale­ment sur les insti­tu­tions du salari­at nées au XXe siè­cle en Europe. Benard Friot milite pour un nou­veau régime de pro­priété (la pro­priété sociale d’usage), pour un « salaire à vie » et se bat pour recon­naître à tous un statut de producteur.

Le Chif­fon : Le revire­ment d’un cer­tain nom­bre d’élus locaux suite à l’annonce du cimen­tier Cal­cia de déplac­er son siège social à Nan­terre n’est pas anec­do­tique. Il sem­ble illus­tr­er avec éclat que leur sou­tien au pro­jet d’extension de car­rière, était tacite­ment con­di­tion­né au main­tien des emplois. « Faites ce que vous voulez, pourvu qu’il y ait de l’emploi à la clé et la ren­trée d’argent qui avec », sem­blent une fois de plus dire ces élus. Qu’est-ce que cela dit de la dépen­dance de notre société à l’emploi ?

Bernard Friot : Il est tout à fait légitime que les col­lec­tiv­ités locales se préoc­cu­pent de la vital­ité de l’activité de pro­duc­tion, qu’elle soit indus­trielle, agri­cole ou de ser­vices : c’est le gage que les ser­vices publics seront pérennes, et que sera évitée la recherche d’un salut arti­fi­ciel dans le tourisme. Mais elles n’ont pas les moyens d’une telle ambi­tion et doivent céder au chan­tage de groupes cap­i­tal­istes qui met­tent en con­cur­rence les territoires. 

Tant que les indus­triels étaient liés à un ter­ri­toire, intérêt local et prof­it cap­i­tal­iste étaient par­tielle­ment con­cil­i­ables : on sait tout le par­ti qu’ont su tir­er les mairies com­mu­nistes de la taxe pro­fes­sion­nelle, et notam­ment les villes ouvrières de la sidérurgie qui ont pu large­ment inve­stir grâce à la taxe que payait l’industrie, dans des équipements cul­turels et sportifs. Cette époque est finie avec la mon­di­al­i­sa­tion du capital. 

Il faut main­tenant con­quérir la pro­priété des out­ils de pro­duc­tion par des acteurs locaux non lucrat­ifs qui auront tout intérêt à leur main­tien sur place : le salut des ter­ri­toires passe néces­saire­ment par la fin de la dépen­dance au capital.

Ne voit-on pas avec ces événe­ments, la néces­sité pour les luttes écol­o­gistes d’articuler à la résis­tance locale une refon­da­tion plus glob­ale de notre manière de pro­duire, de répar­tir l’activité, de dis­tribuer la richesse ?

On s’aperçoit très vite que lut­ter con­tre la car­rière Cal­cia sans lut­ter pour une tout autre pro­duc­tion du bâti et plus générale­ment pour un tout autre Grand Paris présente deux risques. D’une part le prob­lème de la pol­lu­tion pour­rait sim­ple­ment être déplacé sur un autre ter­ri­toire qui accueillera la carrière. 

D’autre part, la Com­mu­nauté Urbaine Seine & Oise, même sans la car­rière, con­tin­uerait à s’inscrire dans la logique folle de métrop­o­li­sa­tion cap­i­tal­iste de l’Île-de-France, avec ciment à tout va, spécu­la­tion fon­cière et immo­bil­ière, absurde con­cen­tra­tion de la local­i­sa­tion des entre­pris­es, éloigne­ment des équipements cul­turels ou de san­té, dis­pari­tion de ter­res agri­coles, sur­di­men­sion de la voirie du fait de la dis­tance crois­sante entre tra­vail et domi­cile et de l’inadaptation des trans­ports publics aux tra­jets de la vie quo­ti­di­enne, pol­lu­tion crois­sante, etc.

Vous essayez de réfléchir à l’extension du mod­èle de la sécu­rité sociale par l’idée de « sécu­rité sociale sec­to­rielle ». Que pour­raient nous apporter ces propositions ?

Il s’agit d’étendre à d’autres pro­duc­tions ce que nous avons su faire en matière de soins dans les années 1950–70 grâce à la créa­tion du régime général de sécu­rité sociale en 1946 : le dou­ble­ment du taux de la coti­sa­tion-san­té entre 1945 et 1979 a per­mis de pro­duire des soins (sauf hélas le médica­ment) à hau­teur de 10% du PIB en dehors de la logique cap­i­tal­iste, avec des équipements financés par sub­ven­tion de la caisse-mal­adie (gérée de 1947 à 1967 par les intéressés) et des per­son­nels fonc­tion­naires ou libéraux con­ven­tion­nés avec la caisse.

Imag­inez le tout autre des­tin pour le Vex­in et ses habi­tants que rendrait pos­si­ble la trans­po­si­tion de cette inno­va­tion à l’habitat, aux trans­ports de prox­im­ité, à l’alimentation, à l’énergie, à l’accès à l’art et à la cul­ture, pour m’en tenir à ces exem­ples qui ne sont pas exhaus­tifs. Cha­cun ver­rait sa carte vitale ali­men­tée chaque mois de sorte qu’il puisse cou­vrir tout ou par­tie de ses besoins dans ces domaines.

Des coti­sa­tions inter­pro­fes­sion­nelles allant à des caiss­es gérées par les intéressés per­me­t­traient d’alimenter la carte, qui ne pour­rait être util­isée qu’auprès de pro­fes­sion­nels con­ven­tion­nés, comme c’est le cas aujourd’hui en matière de soins. Et ne seraient con­ven­tion­nées bien sûr que des entre­pris­es pos­sédées par leurs salariés, ne se four­nissant pas auprès de groupes cap­i­tal­istes, pra­ti­quant le bio, l’écoconstruction, les éner­gies renou­ve­lables, des modes de trans­port alter­nat­ifs à l’automobile.

Et comme la pro­duc­tion non cap­i­tal­iste de loge­ment, d’équipements de trans­ports, d’alimentation n’est pas encore suff­isante, une par­tie des sommes gérées par les caiss­es de ces nou­velles sécu­rités sociales serait util­isée pour faire du fonci­er un bien com­mun, pour sub­ven­tion­ner des investisse­ments qui seraient décidés et pos­sédés par les citoyens, pour attribuer un salaire à la qual­i­fi­ca­tion per­son­nelle à tous les tra­vailleurs con­ven­tion­nés de ces branches.

Il faut arracher au cap­i­tal la pro­duc­tion de notre quo­ti­di­en, et pour cela pas besoin d’inventer l’eau chaude : avec le régime général de sécu­rité sociale, nous dis­posons d’une insti­tu­tion à « désé­ta­tis­er » pour la con­fi­er à nou­veau aux seuls intéressés comme elle l’a été pen­dant 20 ans, et à généralis­er à toute la production.

Le think tank bri­tan­nique Auton­o­my a pub­lié un rap­port en 2018 épluché par le Guardian, sur le lien entre tra­vail et destruc­tion écologique. Auton­o­my affirme que l’effort de la Grande-Bre­tagne pour se main­tenir à une échelle mon­di­ale à 2°C de réchauf­fe­ment en 2100, devrait réduire le temps de tra­vail par tra­vailleur à 9h par semaine. Au-delà de la redéf­i­ni­tion d’une autre manière de tra­vailler et de pro­duire, ne faut-il pas chercher à réduire dras­tique­ment le temps de travail ?

C’est au con­traire la réduc­tion dras­tique du temps de tra­vail pour rem­plac­er le tra­vail vivant par le tra­vail mort des machines qui est con­sti­tu­tive du cap­i­tal­isme et qui nous mène à une impasse écologique absolue ! Jamais le temps de tra­vail agri­cole n’a été aus­si réduit en France et jamais la pro­duc­tion d’aliments n’y a été aus­si cap­i­tal­iste et aus­si destruc­trice de la nature. 

Réduire le temps de tra­vail de trans­port du cour­ri­er en rem­plaçant les let­tres par des cour­riels aug­mente l’empreinte écologique au lieu de la dimin­uer comme le laisse enten­dre le terme de « dématéri­al­i­sa­tion » fraud­uleuse­ment appliqué à une numéri­sa­tion incroy­able­ment con­som­ma­trice de métaux rares et d’énergie, véri­ta­ble fuite en avant cap­i­tal­iste dans l’élimination du tra­vail vivant.

Lut­ter pour la réduc­tion du temps de tra­vail n’est pas en soi un geste écologique.

Il ne faut pas con­fon­dre richesse et valeur. La richesse, c’est l’addition des pro­duits du tra­vail con­cret : tonnes de fruits pro­duites, mil­lions de km/voyageurs trans­portés, nom­bre de jeux vidéo con­stru­its ou d’infractions au code de la route sanc­tion­nées. Cette richesse doit con­sid­érable­ment dimin­uer si nous voulons main­tenir notre lien à la nature. Et elle peut l’être sans réduc­tion de notre bon­heur, car une grande par­tie de notre richesse ne sert à rien ou est dan­gereuse (un tiers de la pro­duc­tion ali­men­taire est jeté, il faut des quan­tités de pommes indus­trielles pour obtenir la qual­ité nutri­tive d’une seule pomme bio, tous les objets cap­i­tal­istes sont à obso­les­cence pro­gram­mée, le pou­voir entre­tient une armée de gen­darmes pour chas­s­er les migrants ou la BAC pour cass­er du man­i­fes­tant, etc). 

La valeur, elle, mesure le tra­vail vivant mis en œuvre : c’est le PIB (Pro­duit intérieur brut). Lui va au con­traire aug­menter car pour pro­duire moins mais mieux il fau­dra beau­coup plus de tra­vail vivant, mais un tra­vail enfin libéré de la tutelle du cap­i­tal. Aujourd’hui, l’enjeu est une néces­saire décrois­sance de la richesse, qui n’est pas incom­pat­i­ble avec une crois­sance de la valeur.

Reportage et entre­tien de Gary Libot pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > March­es du 6 décem­bre 2015 en zone 109. Crédit : AVL3C

Pho­to 2 > Pan­neau instal­lé sur le périmètre prévu pour l’ex­ten­sion de la car­rière. Crédit : Gary Libot. 

Pho­to 3 > Car­rière de cal­caire à Gui­tran­court épuisée en 2019. Crédit : Gary Libot. 

Pho­to 4 > Por­trait de Bernard Friot. 

  1. Lire [en ligne] : www.infociments.fr/chiffres-cles
  2. Son arti­cle pub­lié dans la revue Ter­restres, est une très bon résumé sur la sit­u­a­tion de l’industrie cimen­tière en France et dans le monde. À Lire : www.terrestres.org/2019/09/11/accumuler-de-la-matiere-laisser-des-traces/
  3. L’AVL3C recense sur sa page Face­book la liste des opposants : « 50 élus des com­munes du Vex­in, du Parc Vex­in Français, du prési­dent de la Fédéra­tion des Parcs Nationaux Régionaux, plusieurs députés et séna­teurs des Yve­lines, plusieurs députés Européens, la com­mu­nauté urbaine GPS&O, le Con­seil de Paris, la Région Ile-de-France, EELV, FRANCE Nature Envi­ron­nement, la Cham­bre d’Agriculture, les Fédéra­tions Paysannes & Agri­coles, de nom­breux Asso­ci­a­tions & Col­lec­tifs et la majorité de la pop­u­la­tion locale du Vex­in »
  4. Vous pou­vez retrou­ver un résumé vidéo du week-end sur le site : c100fin.fr, rubrique « vidéothèque Zone 109 ». 

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