L’affriolante anarchie des catacombes parisiennes

J’en ai marre. Paris, c’est beau, ça gueule, ça vit... mais parfois, j’en ai juste marre. Marre du brouhaha dans les quartiers animés, marre du silence qui entoure les quartiers luxueux, ennuyeux et révoltants, marre même d’être révolté, bref, marre de Paris. Quand c’est comme ça, je prends des vielles fringues, quelques bougies, et c’est parti : je m'en vais faire un tour dans les catacombes.

Je marche dans une rue du XIVème, entre les klax­ons et les pots d’échappement. J’enjambe une trot­tinette élec­trique gisant au beau milieu du trot­toir, refuse un Direct Matin, et me dirige vers un petit parc délabré. Je m’assois sur un banc, enlève mes chaus­sures et les fourre dans mon sac. Je chausse mes bottes, j’enfile une veste sale, j’allume ma lampe frontale. Je ressors du parc. Coup d’œil à gauche, pas de police. Coup d’oeil à droite, pas de police. La voie est libre.

Avec l’index et le pouce, je soulève une plaque de fonte tri­an­gu­laire sur le trot­toir. Cer­tains diraient « une plaque d’égouts ». Mais elle ne mène pas du tout aux égouts. Je bloque la plaque en posi­tion ver­ti­cale, descends quelques éch­e­lons boueux dans le trou noir qui s’ouvre sous moi, débloque la plaque, et – SGLANKK !

La lourde plaque s’est refer­mée sur moi, ça résonne un peu, puis plus rien. Silence. Je descends les éch­e­lons et, peu à peu, mes yeux s’accoutument à l’obscurité. Ma lampe éclaire les bar­reaux devant moi. Mes pieds touchent le sol : c’est bon. J’essuie la boue de mes mains, écoute la galerie. Rien, à part un loin­tain vrom­bisse­ment de moteur dans la rue. Enfin, j’y suis. Tran­quille pour les prochaines heures, au calme… dans les cat­a­combes de Paris.

 

 

Une demi-heure plus tard, je range mes allumettes dans une des poches de ma veste. Sat­is­fait, je con­tem­ple la salle, qui brille de mille feux. Mille, j’exagère, mais j’ai bien allumé une ving­taine de bou­gies. Des petites bou­gies dans les ren­fon­ce­ments des parois, des grandes bou­gies sur la table, et Philib­ert, mon acé­ty, qui pen­douille joyeuse­ment au dessus de ma tête. La salle est allongée, tail­lée directe­ment dans la roche. Un gros pili­er en pier­res sculp­tées sou­tient le pla­fond, ou, comme on dit ici, le ciel. À la lumière des bou­gies, les murs sont beiges, les ombres noires. Les sur­faces sont irrégulières, comme dans une grotte. Au pied des parois, des bancs. Et au milieu de la salle, sur une longue table faite de blocs de roche et de sable, un tib­ia (plan­té je ne sais com­ment dans la table) fait office de chan­de­lier. La bougie qui s’y trou­ve éclaire une fleur de lys, dess­inée au char­bon sur la paroi, datée de 1777. Incroy­able qu’elle ait survécu aux siè­cles ! Je m’assieds et souf­fle un bon coup. M’y voilà, seul avec moi même, 25 mètres sous Paris.

Phou.

C’est mar­rant d’imaginer qu’au-dessus de moi, les gens courent pour aller au tra­vail, com­man­dent un Uber, vapo­tent, sans savoir ce qu’il y a sous leurs pieds. Je lève les yeux au ciel, comme pour les voir à tra­vers la roche. Je les imag­ine, vus de dessous. Ça serait mar­rant, si c’était trans­par­ent. Je ver­rais d’abord le métro, qui ne doit pas pass­er loin au-dessus de moi. Puis les égouts. Puis des caves, cer­taine­ment. Puis le trot­toir. Et là, il y aurait les pieds des gens pressés. Rigo­lo ! Je ne sais même pas si les gens savent ce que sont les cat­a­combes. Ils en ont cer­taine­ment déjà enten­du par­ler… Mais est-ce qu’ils savent qu’il y a plus de 300 kilo­mètres de galeries ? Que c’est d’ici que provient une bonne par­tie du cal­caire qui a per­mis de bâtir Paris ? Que j’y suis assis, peinard ?

Tou­jours fixé au ciel, mon regard s’égare… puis s’arrête. Tiens, on dirait un tract ! Là, entre deux blocs de pierre, dans une fis­sure, un petit bout de blanc. Un petit coin de papi­er plas­ti­fié. Je me lève, grat­te la pierre, agrippe la chose, tire déli­cate­ment. Les tracts, ce sont des petits papiers que les vis­i­teurs des cat­a­combes (que l’on appelle les cat­aphiles) plan­quent, cherchent, trou­vent ou échangent. 

Par­fois, ce sont des dessins, par­fois des poèmes, par­fois des gri­bouil­lis, par­fois des sig­na­tures, par­fois des blagues. Je retourne le mien. C’est un car­ton d’une quin­zaine de cen­timètres, signé « Shi­ro ». On y voit un dessin en noir et blanc, du style gravure, qui mon­tre une petite fille en robe, déposant une bouteille dans une poubelle. Sous le dessin, il est écrit : « J’aime mes catas, je ramasse ». Volon­taire­ment naïf, mais bon enfant, ce tract !

 

 

Je me ras­sois, con­tem­ple l’oeuvre. Shi­ro s’est don­né de la peine ! C’est sym­pa, ce genre de tract. C’est l’esprit cat­a­clean. La cat­a­clean est une soirée, qui a lieu une fois par an, pen­dant laque­lle des cat­aphiles ramassent les déchets qui traî­nent dans les galeries, rassem­blent le tout sous les puits, remon­tent les sacs poubelle à la sur­face, et redescen­dent faire la fête. Je n’ai jamais vu une action sem­blable dans la rue, en sur­face… Comme quoi, quand les gens s’approprient un lieu, ils en pren­nent soin ! 

Mais d’ailleurs, ce phénomène ne s’arrête pas aux déchets. La salle dans laque­lle je me trou­ve a été entière­ment rénovée il y a quelques années. Rénovée par les cat­aphiles eux-mêmes. Il leur a fal­lu grat­ter les murs, creuser le sol, remon­ter des sacs de terre. C’est du tra­vail ! En tous cas, ça mon­tre qu’il ne faut pas néces­saire­ment de l’argent, un chef ou des struc­tures bureau­cra­tiques pour créer et entretenir des lieux qui prof­i­tent à la communauté…

 

Les catacombes contre la théorie économique

 

Adam Smith, dont j’ai revu les théories en cours il y a quelques jours, dit : « Ce n’est pas de la bien­veil­lance du bouch­er, du brasseur ou du boulanger qu’il faut espér­er notre dîn­er, mais du souci de leur pro­pre intérêt ». D’où la main invis­i­ble : cha­cun agit de manière égoïste, et au final, tout s’arrange pour le mieux et le monde est con­tent. Notre économie est fondée sur cette pen­sée. Vis­i­ble­ment, la théorie ne fonc­tionne pas, puisque la richesse se répar­tit de manière injuste. Mais au-delà du résul­tat, le tra­vail des cat­aphiles sug­gère que le pos­tu­lat de départ est égale­ment foireux.

La salle dans laque­lle je suis assis n’a pas été con­stru­ite pour servir un intérêt pure­ment égoïste ! Elle a été con­stru­ite pour tous ceux qui voudront en prof­iter. Alors on pour­rait dire que les con­struc­teurs l’ont con­stru­ite pour eux mêmes, et que c’est un hasard si d’autres en prof­i­tent aus­si. Mais le lieu ne leur appar­tient pas, ou plutôt, il appar­tient à tous. Ils l’aménagent donc pour tous. On pour­rait dire aus­si qu’ils l’aménagent juste parce que cela leur pro­cure du plaisir. Mais le bouch­er, le brasseur ou le boulanger ne prend-il pas du plaisir, lui aus­si, à découper une belle pièce de viande, à brass­er une bonne bière ou à cuire un bon pain ?

Ici, pas de quan­tifi­ca­tion ni de qual­i­fi­ca­tion du tra­vail : rien n’oblige les cat­aphiles à net­toy­er, à con­stru­ire, à décor­er. Pas d’argent, pas de police, et pour­tant, me voilà assis dans une belle salle, paisi– Ah non, pas si pais­i­ble que ça. Bam !- bam !- bam !- des bass­es approchent. Une musique psy­chédélique, des voix. Et voilà, la lumière, aus­si. Des fais­ceaux de frontales éclairent la paroi. Ils ont dû me voir, aus­si, voir l’éclairage des bou­gies, au moins.

 

Partager une catabière

 

Qua­tre per­son­nes déboulent dans la salle. Deux quin­quagé­naires, en cuis­sardes et sac de marin sur le dos, et deux trente­naires, une femme en bottes et un homme en treil­lis. L’un des deux plus vieux, cas­quette vis­sée sur le crâne, me lance :

Saaa­lut ! Moi c’est Chameau. Ça roule ? T’es posé, toi !

- Salut, moi c’est Rack.

Chameau se débar­rasse de son sac, et s’assoit sur le banc à côté de moi :

- Putain ! J’suis crevé ! On s’est tapé un max’ de pateauge avant le bunker, du côté du caveau ! C’est com­plète­ment inondé… Y’a dû y’avoir un truc qu’à peté ! Enfin… je te présente Bal­ler­ine (son col­lègue quin­quagé­naire), et… attends, dites rien, que j’me rap­pelle… Bat­man et Caillou !

Bal­ler­ine m’explique :

- Je ne sais pas par où t’es arrivé, toi, mais quand tu viens de chez Fifi, c’est plein de flotte… Et c’est nou­veau ! Bref. Tu boiras bien une petite catabière avec nous, Rack ?

Il me tend une canette de 8.6, que j’accepte avec plaisir. La fille en cuis­sardes, Cail­lou, sort une feuille et com­mence à rouler un joint. Elle lance à Chameau :

- Tu veux pas nous met­tre une musique un peu plus calme, là ? Juste le temps de se pos­er un peu…

Les bass­es bais­sent. Je prends une gorgée de bière, et demande :

- Vous avez croisé du monde, déjà ?

Cail­lou répond, ton­car coincé entre les lèvres :

- Euh, nous, ouais ! Mais ça fait un bout de temps qu’on est là… Je sais pas quelle heure il est, mais on a passé la nuit en bas en tous cas !

Bal­ler­ine la coupe :

- Elle brûle bien, ton aceth ! C’est une Aras ? T’as un peu de car­bu’ [car­bu­re de cal­ci­um, ser­vant à faire fonc­tion­ner les lam­pes à acétylène] à me dépanner ? »

Je regarde ma lampe à acétylène. C’est vrai qu’elle est belle.

- Oui oui, j’ai du car­bu’ sur moi. Prends-en, il est dans mon sac, à tes pieds !

Les lam­pes à acétylène, c’est un sujet de con­nais­seurs. Par­fois, j’ai l’impression que les cat­aphiles en par­lent juste pour mon­tr­er qu’ils ne sont pas nés de la dernière pluie. Ici, il faut mon­tr­er que l’on est un habitué.

Pour le monde cat­aphile, les cat­a­combes ne sont belles que parce qu’elles sont mécon­nues. Ça n’est pas com­plète­ment faux : je descends surtout dans le nord du réseau, plus dif­fi­cile d’accès, moins fréquen­té et mieux entretenu… Mais l’état du sud, dont une entrée facile à emprunter a été ample­ment relayée sur le net, se détéri­ore rapi­de­ment depuis quelques années. Depuis, les nou­veaux sont chas­sés : il n’est pas bon d’être aperçu carte à la main (signe que l’on ne con­naît pas les 300 km par cœur), ou de deman­der des infor­ma­tions sur les entrées et les sorties.

S’il n’y a pas de lois écrites, il y a bien des cou­tumes et des règles. Et l’une des plus impor­tantes est la dis­cré­tion. Quant à moi, on va me détester quand on saura que j’ai osé par­ler des catas dans Le Chif­fon… Mais ça m’est égal : il y a 300 kilo­mètres de galeries, ce n’est donc pas la place qui manque.

Si les lieux sont par­fois sales ou mal entretenus, ce n’est pas parce qu’il y a trop de monde, mais plutôt parce que les gens qui descen­dent ne pren­nent pas tous soin des lieux. En écrivant pour le Chif­fon, en expli­quant pourquoi ce lieu est beau, j’espère n’inciter per­son­ne à van­dalis­er ou à salir.

 

Le jeu des cataphiles et des cataflics

 

L’odeur de cannabis se répand. La fille tire sur son joint, avale la fumée, et raconte :

- On est tombé sur les cataflics cette nuit.

Elle expire un petit nuage et ricane :

- Ils ont rien com­pris ! Ha… On leur a bal­ancé un fumi vers la librairie. Bien enfumé, les poulets. Nous on s’est bu une catabière au cabi, tran­quille… Quand on les a enten­dus revenir, on est repar­ti, facile. On les entendait au bout de la galerie, et eux, ils voy­aient pas à deux mètres…

Par­fois, la police fait un tour dans les cat­a­combes pour ver­balis­er ceux qui s’y promè­nent. Mais elle ne cherche pas à élim­in­er com­plète­ment les cat­aphiles, ça l’arrange bien que les lieux soient entretenus et qu’il y ait une forme de con­trôle. Si la police voulait nous chas­s­er, elle fer­merait tout bon­nement toutes les entrées d’un coup, et ver­balis­erait sys­té­ma­tique­ment… Mieux vaut une présence semi­tolérée de cat­aphiles qu’un lieu com­plète­ment fer­mé et obscur.

Sans compter que les cat­aphiles sig­na­lent des anom­alies dans l’état des parois ou du ciel à l’Inspection Générale des Car­rières. Si une galerie s’écroule, tout ce qu’elle porte s’écroule avec elle… Bref, les cat­aphiles lan­cent aus­si des « fumis », des fumigènes faits mai­son, dans les galeries pour noy­er les cataflics dans un épais brouillard :

- On les a bien semés. Mais ils nous ont quand même eus en murant PR…

PR est un acronyme désig­nant une des entrées fréquem­ment util­isées par la cat­aphiles. L’un des plus âgés commente :

- C’est tant mieux, si ils ont fer­mé PR ! Ça coupe un accès facile… On crois­era moins de touristes !

Les touristes, ce sont les non-ini­tiés, ceux qui n’ont pas les codes d’en bas :

- Ouais mais gros, la plaque va être rou­verte fis­sa. Elle est fas­toche à désoud­er et der­rière y’a qu’à bour­riner pour péter les briques.

C’est un jeu. La police mure une entrée ; deux semaines plus tard, les cat­aphiles cassent le mur. La police soude une plaque, les cat­aphiles la désoudent. Par­fois, et là c’est plus grave, la police «injecte ». C’est à dire : laisse couler du béton dans la galerie. Ça détru­it tout, et c’est irréversible. La 8.6 com­mence à me peser sur la vessie. Je me lève, con­tourne la table et m’enfonce dans la galerie. Je jette un coup d’œil en arrière : une salle pleine de bou­gies, vue de loin, c’est superbe. On dirait un petit cocon chaud et accueil­lant. Je me retourne, retrou­ve le fais­ceau blanc de la frontale. La galerie qui part sur la droite est un cul de sac, par­faite toi­lette. Seul quelques instants, j’entends les dis­cus­sions des qua­tre cat­aphiles, au loin.

C’est quand même incroy­able, qu’une telle com­mu­nauté existe. Les cat­aphiles ont leurs règles, leur vocab­u­laire, leurs délires. Dès lors que l’on respecte ces règles, la con­vivi­al­ité est toute naturelle : partage de bières, de saucis­sons, de rigo­lades. Les cat­aphiles investis­sent leur énergie, leur temps, leur créa­tiv­ité dans la pierre, sans con­trepar­tie. Une petite société qui fonc­tionne à peu près (du moins dans le nord du réseau, moins fréquen­té), sans mon­naie, lois ou police.

Et tout ça… juste sous nos pieds.

Bruno Doucet pour Le Chif­fon

 

 

Illus­tra­tion de Une > Bruno & Ugo

Illus­tra­tion 1 > Bruno

Illus­tra­tion 2 > Tract trou­vé par Bruno, signé Shiro

 


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