Après avoir patien­té en rang der­rière des bar­rières Vauban, vous entrez sage­ment dans ce vaste lieu et découvrez sur votre chemin des bacs de terre avec tomates ceris­es, dami­anas cul­tivées et lom­bri­com­pos­teurs. Vous pour­suiv­ez votre route appâtés par l’odeur du burg­er végé que pro­pose le foodtruck un peu plus loin, sur la route une bière pré­parée par la Paname Brew­ing Com­pa­ny vous fait de l’œil, vous cédez. En hau­teur un tableau de craie vous annonce l’atelier de recy­clage qui débutera dans deux heures, vous annulez votre ren­dez-vous pour y par­ticiper. L’entrée dans le hall prin­ci­pal vous sur­prend, il est feu­tré, les gens pian­otent sur leur ordi­na­teur, vous allez vous installer sur les chais­es longues en palettes dis­posées sur une mez­za­nine. Vous souf­flez. Vous venez de décou­vrir l’un des nom­breux tiers-lieux de Paname ou de sa ban­lieue. Vous vous sen­tez pro­vi­soire­ment inté­gré dans un milieu créatif, alter­natif : le monde de demain. Mais vous ignorez encore que depuis la deux­ième moitié des années 2010, ces lieux se vident pro­gres­sive­ment de leur poten­tiel sub­ver­sif du fait de leur insti­tu­tion­nal­i­sa­tion et de leur recon­nais­sance poli­tique, à com­mencer par l’État.

Développement et fédération des tiers-lieux

L’État met les bouchées dou­bles depuis trois années pour financer ce nou­v­el Eldo­ra­do du tiers-lieu, avec son pro­gramme inter­min­istériel « Nou­veaux lieux, nou­veaux liens ». Relancé depuis la pub­li­ca­tion en 2021 du rap­port « Nos ter­ri­toires en action, dans les tiers-lieux se fab­rique notre avenir », le plan prévoit 130 mil­lions d’euros, soit la moitié du chiffre d’affaires de la fil­ière (2 500 tiers-lieux toutes caté­gories con­fon­dues compt­abil­isés en France). L’argent sera notam­ment dis­tribué à des tiers-lieux label­lisés « Man­u­fac­ture de prox­im­ité », « Fab­rique du ter­ri­toire » et « Fab­rique numérique du ter­ri­toire ». Il s’agira de soutenir des lieux « pro­duc­tifs » et des « ini­tia­tives liées au numérique ». Le tout accom­pa­g­né par l’association France Tiers-lieux, le Con­seil nation­al des tiers-lieux et le tout nou­veau Labo des tiers-lieux, chargé de la com’ gou­verne­men­tale1 ». Du sérieux.

Pour sus­citer l’adhésion à cette nou­velle poule aux œufs d’or poule, la Con­ven­tion Citoyenne pour le Cli­mat s’est lancée à par­tir de 2020 dans une tournée nationale afin de soutenir ces « véri­ta­bles lab­o­ra­toires d’expérimentations sol­idaires […] où l’on y fab­rique de nou­veaux ter­ri­toires en recréant du lien social, en réap­prenant à tra­vailler autrement ».

Enfin, début 2021, l’association A+ c’est mieux sort du bois pour fédér­er les tiers-lieux à l’échelle de l’Île-de-France : une pre­mière. Les 200 adhérents choi­sis­sent « une gou­ver­nance sociocra­tique inclu­sive » pour organ­is­er des Tours des tiers-lieux, des Apéros et des Cafés Virtuels. L’idée étant de favoris­er leur crédi­bil­ité auprès des acteurs publics afin d’obtenir plus aisé­ment des lieux vacants et des finance­ments. Avec un bon vent dans les voiles, la bar­que des tiers-lieux avance plus vite que jamais sur les eaux franciliennes.

Du squat sans argent aux pompes à fric durables

Ce qu’on appelle aujourd’hui « tiers-lieux » ou « frich­es cul­turelles » sont à l’origine des lieux ouverts et ani­més, au gré des cir­con­stances, par des col­lec­tifs n’ayant pas néces­saire­ment de forme juridique définie et d’existence insti­tu­tion­nelle claire­ment établie. Ces col­lec­tifs repèrent un lieu : gen­darmerie aban­don­née, friche fer­rovi­aire, siège social d’entreprise ou loge­ment vide, et déci­dent d’apposer à ce lieu une mosaïque d’inscriptions, de traces, d’approches poli­tiques : générale­ment un refus de la société marchande et de ses insti­tu­tions. Mais depuis la pre­mière moitié des années 2010, le secteur s’organise, les col­lec­tifs autre­fois mar­gin­aux mutent et don­nent nais­sance à des asso­ci­a­tions et des entre­pris­es qui con­trô­lent aujourd’hui une part impor­tante des frich­es indus­trielles et ter­ti­aires, devenant les chantres d’une toute nou­velle économie des tiers-lieux.

« Ce busi­ness mod­el des frich­es est si bien rodé et ren­con­tre un tel suc­cès qu’il en devient vecteur d’une cer­taine uni­formi­sa­tion2» analyse le jour­nal­iste indépen­dant Mick­aël Correia.

Générale­ment, le mod­èle économique est sem­blable pour ces frich­es : de la bière IPA et des repas (locale­ment pro­duits dans le meilleur des cas) rel­a­tive­ment onéreux, des con­certs (gra­tu­its ou payants) ani­més par les scènes locales, des ate­liers d’artisans ouverts au pub­lic, des cer­cles de dis­cus­sions sur l’Économie sociale et sol­idaire (ESS) et la pos­si­bil­ité de pri­va­tis­er pour un après-midi ou un week-end les lieux.

Les entreprises : futurs mastodontes du secteur ?

En 2015, l’a­gence Sinny&Ooko s’installe sur les bor­ds du quai de la Loire (19e), avec le Pavil­lon des Canaux, puis à Pigalle avec le Bar à Bulles, instal­lé der­rière la Machine du Moulin Rouge dont elle est le pro­prié­taire depuis 2010. Mais c’est en 2018 que l’agence réalise l’un de ses plus gros coups en investis­sant pour qua­tre ans une anci­enne friche fer­rovi­aire pan­ti­noise appar­tenant à SNCF Immo­bili­er3. Deux mil­lions d’euros investis et voilà que la Cité Fer­tile ouvre ses portes pour met­tre en avant les « por­teurs de solu­tions pour con­stru­ire une ville plus durable ». Objec­tif : 1 mil­lion de vis­i­teurs chaque année. La BNP Paribas, con­nue pour être l’un des plus grands financeurs européens des éner­gies fos­siles, investit via sa fil­iale « Act for Impact ». Stéphane Vatinel, co-fon­da­teur de l’entreprise, l’affirme sans ambage : « A la Cité Fer­tile, sans la BNP, nous n’aurions même pas pu ouvrir. Je leur dis merci. »

L’agence Sinny&Ooko, lancée en 2008 et aujourd’hui dirigée par Stéphane Vatinel, est une actrice majeure du secteur. L’agence acquiert en 2013 l’ancienne gare d’Ornano dans le 18e arrondisse­ment de Paris, qui mèn­era à l’ouverture de la REcy­clerie l’année suiv­ante. Le tout « sans finance­ment pub­lic » annonce fière­ment Vatinel, mais avec l’édifiant sou­tient de la fon­da­tion de la multi­na­tionale Véo­lia, décriée pour sa ges­tion calami­teuse de l’eau dans la région4. À la clef : un sou­tien à la pro­gram­ma­tion cul­turelle du lieu, un cycle de con­férence sur l’économie cir­cu­laire et une bib­lio­thèque envi­ron­nemen­tale qui expose les mérites du développe­ment per­son­nel et des « éner­gies vertes ».

Sinny&Ooko abor­de l’avenir sere­ine­ment. L’agence va pour­suiv­re son développe­ment avec l’ouverture de deux tiers-lieux cul­turels. Le pre­mier sur les lieux de l’ancienne usine des Eaux à Ivry-sur-Seine, le sec­ond sur l’emplacement de l’ancien Tri­bunal de grande instance de Bobigny, tous deux trans­for­més en « éco-quartiers ».

«Autant d’organismes décriés pour favoriser, ici, l’évasion fiscale, là, la bétonisation des terres arables ou la mise en place de méthodes de management déshumanisantes au sein de leur structure.»

Autre acteur d’envergure, l’entreprise Cult­place. Fondée par Renaud Bar­rilet et Fab­rice Mar­tinez, pour ouvrir la Bellevil­loise en 2006, dev­enue l’une des têtes de gon­do­le des frich­es recon­ver­ties en tiers-lieu. Depuis, l’entreprise a mis le grap­pin sur d’importantes frich­es urbaines, pro­priétés du secteur pub­lic ou para­pub­lic, avec la Rotonde Stal­in­grad en 2012, la Petite Halle de la Vil­lette en 2013, le Dock B dans les anciens Mag­a­sins Généraux à Pan­tin en 2018 et Poinçon dans l’ancienne gare de la petite cein­ture de Mon­trouge à l’été 2019. À l’avenir, Cult­place inve­sti­ra le pro­jet de ciné­ma « Etoile Voltaire » dans l’ancienne sous-sta­tion élec­trique du 11e arrondisse­ment de Paris puis le Grand Bassin, dans l’ancienne piscine munic­i­pale de Saint-Denis.

La Lune Rousse, spé­cial­isée dans « l’ingénierie artis­tique » et spon­sorisée par la banque Axa, la bière 1664, SFR, Zalan­do ou Bouygues Bâti­ment, gère quant à elle le Ground Con­trol qui occupe d’anciens bâti­ments de la SNCF à côté de la Gare de Lyon, en atten­dant la con­struc­tion du quarti­er Bercy-Char­en­ton5. Enfin, la Belle Friche, fondée en 2015, se veut « réveiller la ville qui som­meille ». L’entreprise a par­ticipé à l’ouverture du Sam­ple à Bag­no­let, nou­veau lieu « Mid­dle­ground6 » aux portes de Paris et du Point Fort d’Aubervilliers, qui s’inscrit comme un pro­jet de gen­tri­fi­ca­tion7 pour pré­par­er la sor­tie de terre du futur quarti­er du Fort d’Aubervilliers.

Associations et coopératives : en cours de fusion avec les puissants ?

Les ges­tion­naires de ces lieux ne sont pas tous des entre­pris­es, loin s’en faut. Plateau Urbain, coopéra­tive d’urbanisme tran­si­toire se voulant « Résor­ber la vacance et servir la créa­tion » et Yes We Camp qui œuvre pour « l’utilisation inven­tive des espaces disponibles » se lan­cent en 2013 et sont depuis des agents incon­tourn­ables du secteur. Tous deux font par­tie des 22 « Pio­nniers French Impact », label gou­verne­men­tal qui estampille les struc­tures de « l’économie sociale et sol­idaire prête au change­ment d’échelle8», notam­ment soutenues par de gross­es firmes transna­tionales telles que la BNP Paribas (à nou­veau !), AG2R La mon­di­ale, Vin­ci, Google ou le MEDEF (Mou­ve­ment des entre­pris­es de France). Autant d’organismes décriés pour favoris­er, ici, l’évasion fis­cale, là, la béton­i­sa­tion des ter­res arables ou la mise en place de méth­odes de man­age­ment déshu­man­isantes au sein de leur structure.

«Une proportion importante des tiers-lieux reste encore animée par un unique collectif occupant.»

Plateau Urbain et Yes We Camp se sont asso­ciés pour la ges­tion et la pro­gram­ma­tion des Grands Voisins, friche cul­turelle incon­tourn­able du cen­tre parisien, instal­lée de 2015 à 2020 dans l’ancien hôpi­tal Saint-Vin­cent-de-Paul du 14e arrondisse­ment. Depuis, Plateau Urbain s’est spé­cial­isé dans la mise à dis­po­si­tion de locaux pour l’installation de start-ups, d’ateliers d’artistes et d’artisans, d’associations locales mais aus­si pour l’hébergement tem­po­raire de réfugiés (en parte­nar­i­at avec l’association Aurore). Le PADAF, instal­lé dans des anciens entre­pôts logis­tiques d’Universal Music à Antony ; les Cinq Toits dans l’ancienne gen­darmerie du 16e arrondisse­ment ou les Petites Ser­res dans le quarti­er Mouf­fe­tard en sont quelques illus­tra­tions. Yes We Camp ont quant à eux ouvert en 2018 une vaste friche de 9 000m² à Nan­terre, appar­tenant à l’établissement pub­lic Paris La Défense. Au pro­gramme : pépinière hor­ti­cole, potager urbain, espaces pri­vati­s­ables et espace de co-work­ing. Mais le petit dernier de la famille, Les Amar­res, se situe sur le quai d’Austerlitz (13e) dans des locaux appar­tenant au Port autonome de Paris (HAROPA). Il se veut être un « tiers-lieu inclusif » organ­isant l’accueil de jour de réfugiés et de précaires.

D’autres acteurs ont investi ce champ de l’occupation tem­po­raire ces quinze dernières années comme Souk­ma­chines (avec la Halle Papin 2 à Pan­tin, le Préâvie au Pré-Saint-Ger­vais ou l’Orfèvrerie à Saint-Denis), le col­lec­tif Cur­ry Vavart (le Shaki­rail dans le 18e) ou le col­lec­tif MU (la Sta­tion – Gare des Mines dans le 18e). Enfin, une pro­por­tion impor­tante des tiers-lieux reste encore ani­mée par un unique col­lec­tif occu­pant. C’est le cas du 6B instal­lé dans d’anciens locaux d’Alstom sur le bord du canal de Saint-Denis, du DOC qui occupe un ancien lycée du 19e arrondisse­ment ou de l’emblématique Main d’œuvre sis depuis 2001 à quelques pas du Marché aux Puces de Saint-Ouen.

L’urbanisme transitoire : que chaque m² disponible
soit valorisé pour un triple win-win !

Déf­i­ni­tion d’« urban­isme tran­si­toire » par Wikipé­dia : « Occu­pa­tion pas­sagère de lieux publics ou privés, générale­ment comme préal­able à un amé­nage­ment pérenne ». A l’origine, les inter­stices urbains inoc­cupés était régulière­ment investis (et con­tin­u­ent de l’être) par le milieu du squat : manque de loge­ments décents, prix exor­bi­tant des loy­ers, lutte pour la gra­tu­ité, héberge­ment des pop­u­la­tions pré­caires, les col­lec­tifs por­taient une cri­tique sociale en acte dans ces lieux. L’occupation était informelle et spontanée.

A par­tir des années 2000, se développe, en Alle­magne d’abord, puis en France, l’urbanisme tac­tique. Les riverains s’approprient une par­celle ou un local pour l’aménager pro­vi­soire­ment sans s’infliger les lour­deurs insti­tu­tion­nelles nor­male­ment req­ui­s­es. Des pra­tiques semi-con­trôlées de l’urbanisme tac­tique va émerg­er l’urbanisme tran­si­toire, qui a l’avantage pour les pro­prié­taires d’offrir un cadre d’occupation ratio­nal­isé dans lequel les tiers-lieux vont s’engouffrer. Aujourd’hui, une large par­tie d’entre eux ont signé un bail d’occupation tem­po­raire de quelques mois ou quelques années pour y dévelop­per les activ­ités citées ci-dessus.

L’attrait pour ce nou­v­el urban­isme s’explique par l’explosion des prix du fonci­er ces dernières décen­nies et par l’allongement du délai de mise en place des pro­jets urbains : 10 à 15 ans sont en moyenne néces­saires de la con­cep­tion à la fini­tion. Tout cela jus­ti­fie : « La créa­tion d’un méti­er, d’une économie là où aupar­a­vant il n’y avait qu’une dynamique spon­tanée. Cette économie urban­is­tique émerge dans les années 2010. » analyse Cécile Mat­toug, enseignante en urban­isme à l’Université de Paris 8 et co-ani­ma­trice du réseau de réflex­ion INTER-FRICHES.

Comment éviter la présence de squatteurs
sur mon chantier : guide pratique

Un pro­prié­taire fonci­er — SNCF Immo­bili­er ou la SOPIC — par exem­ple, pos­sède un bâti­ment ou une par­celle inoc­cupée et souhaite : « réguler une par­en­thèse dans la ges­tion de son site9 » le temps de sa recon­ver­sion. Le risque qu’il soit squat­té n’est pas à exclure. Le pro­prié­taire va alors aller toquer à la porte d’un Sinny&Ooko ou d’un Plateau Urbain pour deman­der la mise en place d’une occu­pa­tion tran­si­toire. C’est triple­ment bénéfique :

Pre­mière­ment, les squat­teurs, qui ne ren­trent pas tou­jours dans les cadres con­ven­tion­nels de négo­ci­a­tion, sont tenus à l’écart. Comme nous le con­firme Dick­el Bok­oum, cheffe de pro­jet pour La Belle Friche : « La crainte est très prég­nante chez les pro­prié­taires fonciers du squat ou de l’occupation non-désirée ou non-dia­loguée. L’idée est de favoris­er une appro­pri­a­tion choisie » Ain­si, les pro­prié­taires repren­nent la main sur des occu­pa­tions incon­trôlées en favorisant l’installation de tiers-lieux qui se tien­nent sages. Une illus­tra­tion patente pour Igor Babou, pro­fesseur à l’Université Paris Diderot, est celle de la ferme urbaine prénom­mée la « Prairie du Canal » à Bobigny, ouverte en 2017 : « A l’origine, il y avait des Roms instal­lés dans l’ancienne usine de mobylettes juste à côté de l’actuelle ferme. Les flics les ont virés. Puis, le pro­prié­taire fonci­er a immé­di­ate­ment lancé un appel d’offre pour la créa­tion d’une friche urbaine afin de main­tenir à dis­tance les Roms. »

Deux­ième­ment, le pro­prié­taire peut se dis­penser de frais de gar­di­en­nage néces­saires pour tenir à dis­tance le vul­gaire, pou­vant représen­ter 10 000 à 30 000€10 par mois en région parisi­enne. Non négligeable.

Troisième­ment, un coup de com’ pour le pro­prio qui, en ouvrant un lieu de cul­ture, se voulant under­ground ou une ferme urbaine, se mon­tre ain­si vertueux, écologique, sol­idaire, etc. Tout bénef’.

« Le milieu associatif est de plus en plus dessaisi des projets d’urbanisme transitoire. Quelque part, on a une forme de professionnalisation du secteur.» Yann Watkin

Aujourd’hui, cet urban­isme tran­si­toire devient la panacée de tout amé­nageur pub­lic ou privé en milieu urbain. La ville de Paris, les départe­ments, le Grand Paris et la Région s’y met­tent. Cette dernière a lancé depuis 2016 un Appel à man­i­fes­ta­tion d’intérêt (AMI) pour soutenir des pro­jets dont le but est de « trans­former le temps mort de l’aménagement d’espace en un temps vivant et fer­tile, por­teur d’activités d’emplois et de con­tri­bu­tions pos­i­tives pour le cadre de vie riverain11». Déjà 107 pro­jets ont été financés, dont le Shaki­rail, la Sta­tion – Gare des Mines ou la Prairie du Canal.

L’un des plus impor­tants pro­prié­taires fonciers ayant investi ce ter­rain est la SNCF Immo­bili­er : « La SNCF s’est aperçue du poten­tiel jusqu’alors inex­ploité de ses frich­es fer­rovi­aires. Depuis les nou­velles ori­en­ta­tions de la société instau­rées en 2015, elle a décidé de les val­oris­er au max­i­mum », analyse Fan­ny Cot­tet, doc­tor­ante chez Plateau Urbain. En plus des tiers-lieux déjà exis­tants sur ses frich­es, la SNCF Immo­bili­er lance en 2020 un appel à can­di­da­ture « À l’Orée de la petite cein­ture » pour la recon­ver­sion de trois sites : les voûtes de Vau­gi­rard (dans le 15e) et deux bâti­ments de ser­vice (dans le 19e et 20e) dont la mai­son Flo­ri­an, qui sera investie par Yes We Camp et l’association Aurore. Les tiers-lieux vont y fleurir partout.

Avec l’émergence de cette nou­velle économie, l’urbanisme tran­si­toire opère une muta­tion d’importance. Jusqu’alors, les petites organ­i­sa­tions, asso­ci­a­tions ou col­lec­tifs tenaient une place cen­trale dans l’occupation tem­po­raire. Mais selon Yann Watkin, archi­tecte chargé de mis­sion pour l’Institut Paris Région : « Le milieu asso­ci­atif est de plus en plus des­saisi des pro­jets d’urbanisme tran­si­toire. Quelque part, on a une forme de pro­fes­sion­nal­i­sa­tion du secteur. L’urbanisme tran­si­toire est un secteur émer­gent qui s’inscrit pro­gres­sive­ment dans le sys­tème socié­tal dans lequel nous sommes ». Ain­si, pour­suit-il : « La région, dans l’attribution des sub­ven­tions, va faire atten­tion à ne pas frag­ilis­er la demande issue du milieu asso­ci­atif. Elle va priv­ilégi­er des dossiers qui seront bien établis. »

Exit les petites asso­ci­a­tions ou col­lec­tifs sans trop de moyens. Il faut avoir les reins solides d’un Plateau Urbain ou d’un Cult­place et l’entregent pour attir­er, ici, la BNP Paribas, là, Véo­lia, avec le sou­tien des poli­tiques publiques. Et c’est ain­si qu’un milieu œuvrant à l’origine à l’ombre du marché se retrou­ve quadrillé par ses logiques, évinçant pro­gres­sive­ment les plus petits au prof­it des gros : un oli­go­p­o­le digne de ce nom.

Et, à grand ren­fort de valeur sociale et envi­ron­nemen­tale, la sub­ver­sion devient conforme.

Gary Libot pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > La Cité Fer­tile, tiers-lieu phare instal­lé sur une anci­enne friche fer­rovi­aire de la SNCF dans le quarti­er de Qua­tre-Chemin, à cheval entre Pan­tin et Aubervil­liers. Pho­to de Romain Adam.

Dessin 1 > par Le Nar­reux
Dessin 2 > par Le Narreux

 

Pan­tin : milieu de mat­inée. Après une semaine de chaleur, le ciel est rede­venu mou­ton­neux. Je fran­chis la grille anthracite et pénètre dans le salle d’accueil du Lab­o­ra­toire écologique zéro déchet (surnom : le LÉØ). Dans la cui­sine, trois per­son­nes pren­nent le café ; au cen­tre de la pièce un dis­cret con­cil­i­ab­ule se tient ; à l’arrière, un groupe s’affaire à réalis­er des ban­deroles pour la manif’ de défense des jardins des ver­tus d’Aubervilliers expul­sés la semaine 1. Le tout baigné dans une musique blues qui s’est faite oubli­er. Jovial.

Ressourcerie, atelier de réparation, cuisine solidaire…

Lieu sin­guli­er dans la proche ban­lieue parisi­enne, le LÉØ, c’est une asso et c’est aus­si un vaste hangar, pro­priété de l’étab­lisse­ment pub­lic fonci­er d’Île-de-France. A l’origine instal­lé à Noisy-le-Sec mais con­traint à l’expulsion, c’est dans l’un des quartiers les plus pau­vres de Pan­tin et de la région, à Qua­tre-Chemins, qu’Amélie, anci­enne édu­ca­trice spé­cial­isée et Michel, mar­i­on­net­tiste de méti­er, ouvrent et squat­tent ce nou­veau lieu courant 2019. Deux procès vic­to­rieux, en pre­mière instance et en appel, font jurispru­dence. La cour d’appel de Paris recon­naît une « con­tri­bu­tion essen­tielle à la société » et autorise l’occupation des lieu jusqu’au print­emps 2023. Après cette date, le bâti­ment et ses voisins seront rasés pour faire place à un « éco-quarti­er2» de 19 hectares.

Le but du lab­o­ra­toire écologique zéro déchet ? Met­tre sur pied un espace d’expérimentation pour de la récupéra­tion d’aliments, de vête­ments, de matéri­aux divers, se for­mer à la répa­ra­tion et organ­is­er des réseaux de redis­tri­b­u­tion. Ressourcerie, ate­lier d’auto-réparation de vélo et de matos élec­tron­ique, ate­lier cou­ture, ate­lier déman­tèle­ment et retraite­ment de la fer­raille et du plas­tique, « matéri­au­thèque », cui­sine sol­idaire, récupéra­tion ali­men­taire et con­sti­tu­tion de paniers à des­ti­na­tion des familles dans la dèche. Une récupéra­tion ali­men­taire qui passe par dif­férents canaux : accord avec des super­marchés du coin et des plate­formes de livrai­son de repas en entre­prise pour récupér­er les inven­dus, récupéra­tion via des asso­ci­a­tion de col­lecte (type Lin­kee ou Phenix), glan­age sur les marchés. Le LÉØ rassem­ble chaque semaine des dizaines de kilos de bouffe qu’il redis­tribue via des paniers ali­men­taires, prin­ci­pale­ment des fruits et légumes.

Paniers de fruits et légumes récupérés chaque semaine au LÉØ par les familles accom­pa­g­nées (Crédit pho­to : Gary Libot)

Loin de l’idyllisme niaiseux de la-récupéra­tion-qui-sauve-la-vie-et-la-planète, Amélie, argue : « Avec nos actions de récup’ on ramasse la merde du cap­i­tal­isme. Ce sys­tème a aus­si besoin de gens comme nous pour récupér­er ses rebus… On met surtout une grosse rus­tine à la société qui laisse des pau­vres crev­er de faim et on fait le taff qu’elle devrait faire. » Au LÉØ, le col­lec­tif ne cesse de se ques­tion­ner sur ses pra­tiques et sur le rôle social de la récupéra­tion et n’hésite pas à cri­ti­quer rad­i­cale­ment ses démarch­es. Un pré­cieux exer­ci­ce d’auto-réflexion.

La récup’ au service du capitalisme ?

Instal­lés dans le petit salon du hall d’accueil, le soleil de fin d’après-midi a réchauf­fé les fau­teuils sur lesquels on s’assoit. Avec Julie, qui habite ici depuis un an et Paul, qui vient d’emménager, le col­lec­tif est au com­plet. Dis­cus­sion autour du rôle socié­tal de la récup’. Faut-il main­tenir les récupéra­tions auprès des entre­pris­es de livrai­son de repas aux entre­pris­es ? Favoris­er des réseaux plus mar­gin­aux ? Et d’ailleurs, quel rôle joue la récupéra­tion (de nour­ri­t­ure et de matéri­aux) dans la société industrielle ?

Paul démarre les hos­til­ités : « En allant faire la récup’ à Totem 3 ce matin, je me suis sen­ti mal à l’aise… Dans les bureaux, il y avait des écrans partout qui mon­traient des sta­tis­tiques, des courbes et des dia­grammes. On fai­sait une récup’ ambiance start-up. Là, je me suis dit que je venais met­tre un panse­ment sur une machine dégueu­lasse. » Amélie abonde : « En plus, dans ce cas, on met une rus­tine à la moral­ité du chef d’entreprise qui n’a que le prof­it pour but. Sa con­science peut être tran­quille : il ne jette plus. » « C’est sûr que je trou­ve plus dis­cutable, pour­suit Michel, qu’on aille récupér­er de la bouffe auprès d’entreprises [comme Totem] qui vont être défis­cal­isées 4 plutôt qu’on aille faire nos récup’ en vélo directe­ment dans les poubelles et qu’on les redonne. » Dans le pre­mier cas, le sys­tème de pro­duc­tion et de con­som­ma­tion est opti­misé et ren­for­cé dans sa logique, dans le sec­ond cas, il est détourné selon Michel.

« Sur le fond, il faut qu’on voit notre activ­ité comme un brico­lage tem­po­raire. Tout l’enjeu reste de pro­duire moins et de pro­duire mieux. »

« Moi, je mets un peu tout dans le même panier : Totem, plate­forme comme Lin­kee ou Phenix, récupéra­tion dans les super­marchés, glan­age, poubelle, affirme Amélie la voix tran­chante. Dans tous les cas, on récupère la merde du cap­i­tal­isme et ce dans deux sens : à la fois on vide ses poubelles et en même temps on nour­rit les gens qu’il rend pau­vre. » Michel prend le con­tre-pied : « Lut­ter con­tre le cap­i­tal­isme, c’est aus­si lut­ter con­tre la con­som­ma­tion. Ce qu’on récupère et qu’on redis­tribue aux pau­vres, c’est autant de choses qu’ils ne vont pas eux acheter. Ça fait de l’argent en moins qui cir­cule, 20 % de TVA de moins : c’est-à-dire qu’on entre­tient moins la méga-machine en faisant les poubelles qu’en achetant de la nour­ri­t­ure. »

En mangeant un morceau de cake récupéré le matin même dans une supérette du coin, Paul déplore : « En récupérant ces pro­duits, large­ment indus­triels, je trou­ve qu’on main­tient une dépen­dance à cette forme de con­som­ma­tion et on ne rend pas néces­saire le besoin de créer un au-delà à cette dernière. ». Amélie tient à plac­er un bémol : « Majori­taire­ment, dans les paniers, j’ai tou­jours voulu qu’on redonne des fruits et des légumes, pas des pro­duits trans­for­més et c’est ce qu’on fait. Sur le fond, il faut qu’on voit notre activ­ité comme un brico­lage tem­po­raire. Tout l’enjeu reste de pro­duire moins et de pro­duire mieux.»

« C’est sûr que dans un monde idéal, ajoute Michel, chaque mairie aurait des champs à 20km de Paris et aurait une petite ferme où l’on peut avoir une auto­pro­duc­tion… ». Julie sou­tient: « Il faut cou­pler la récupéra­tion à l’autonomie ali­men­taire. Et l’autonomie ali­men­taire qu’on pour­rait redis­tribuer gra­tu­ite­ment. Mais ici, on est quand même dans une périphérie urbaine très béton­née, pol­luée 5. On n’est pas en mesure aujourd’hui, à part en hors-sol… »

« Monter une équipe pour une transformation sociale… »

Autre ques­tion épineuse : Est-ce que le don (nour­ri­t­ure, vête­ment, etc.) aux pau­vres ne par­ticipe pas à apais­er une colère (légitime) favorisant finale­ment le statu quo poli­tique ? Pour avoir la paix : don­nez du pain. Amélie : « Le LÉØ est certes un fac­teur de paci­fi­ca­tion sociale et je me demande par­fois si je n’agis pas à ren­dre accept­able tout ce merdier. Mais il y a un principe de réal­ité. Tu dis quoi à Naia [prénom changé] qui a son bébé et qui t’appelle parce qu’elle n’a plus a manger ? Aujourd’hui, elle ne touche plus d’aides. C’est-à-dire que si on n’est pas là pour lui fil­er un peu de bouffe, il y a une solu­tion : c’est la pros­ti­tu­tion… Au pre­mier con­fine­ment, j’ai reçu des coups de télé­phone de mamans en larmes qui avaient faim parce que l’État ne faisait plus son tra­vail, parce que les ban­ques ali­men­taires ont fer­mées. Là, elles sont en larmes, pas en colère. C’est nous qui sommes en colère. » D’autant que, pour Michel : « Ce n’est pas parce que les gens sont en colère que les trans­for­ma­tions sociales advi­en­nent. La colère est mau­vaise con­seil­lère. Ils vaut mieux accom­pa­g­n­er les gens qu’on aide, recevoir leur douleur et petit-à-petit mon­ter une équipe pour une trans­for­ma­tion sociale… ». Et c’est ce qui sem­ble s’être pro­duit au LÉØ.

De l’aide temporaire au renversement de l’imaginaire

Yédré, jeune maman de 27 ans, a été hébergée un an au LÉØ : « Je venais d’accoucher de ma fille, j’étais très fatiguée. Sans la nour­ri­t­ure et les vête­ments que j’ai pu obtenir ici, je ne sais pas où j’en serai aujourd’hui… » Ce n’est pas seule­ment une aide tem­po­raire qu’elle a pu recevoir ici, c’est un change­ment d’imaginaire qui s’est amor­cé : « Main­tenant, quand je vois une poubelle, par­fois je regarde ce qu’il y a dedans. J’ai récupéré une tablette numérique une fois. Avant je l’aurai jamais fait. Ici, j’ai aus­si appris la cou­ture, le détri­co­tage, je suis même allé en man­i­fes­ta­tion avec eux. » con­fie-t-elle avec un grand sourire qui s’ouvre sur le visage.

L’ate­lier de répa­ra­tion d’élec­tromé­nag­er et de vélo dans le hall d’ac­cueil du LÉØ (Crédit pho­to : Gary Libot)

Même son de cloche pour Jalia [prénom changé], 23 ans, qui a par­ticipé à plusieurs ate­liers au LÉØ : « Main­tenant, pour meubler mon apparte­ment, j’ai appelé des gens qui avaient des choses à jeter pour aller les récupér­er. J’utilise beau­coup moins l’argent qu’avant. » Pour Joce­lyne, maman camer­ounaise qui décou­vre le LÉØ en allant y chercher une pous­sette en novem­bre 2019 : « Les pro­duits de sec­onde main n’étaient pas de qual­ité et la nour­ri­t­ure où la date de dura­bil­ité min­i­male était dépassée n’étaient pas mange­ables. » Main­tenant elle habille et nour­rit ses enfants avec ces pro­duits. « En Afrique, autour de moi, on achète et on jette beau­coup et de plus en plus alors que la mis­ère croît. Grâce à mon pas­sage dans ce lieu, j’ai com­pris que la récupéra­tion était un bon moyen pour ne pas acheter ». Elle con­clut, la voix enjouée : « Ce qui est intéres­sant au LÉØ, c’est le lien entre le social et l’écologique. Dans les prochaines années, je vais faire en sorte de mon­ter une asso­ci­a­tion pour instau­r­er cet état d’esprit et ces pra­tiques, peut-être au Camer­oun où nous avions une tra­di­tion de récupéra­tion, qui se perd de plus en plus au prof­it du tout jetable ».

Quant à l’Île-de-France, il n’est pas inter­dit d’y espér­er la mul­ti­pli­ca­tion de ces lieux d’expérimentation jusqu’à ce qu’ils soient ren­du pro­gres­sive­ment inutiles. Leur inutil­ité rimant avec le déman­tèle­ment des logiques marchan­des aujourd’hui chance­lantes, mais triomphantes.

Gary Libot pour Le Chif­fon

Pho­togra­phie de Une > Grille d’en­trée du LÉØ. Pho­to de Gary Libot.
Pho­togra­phie n°2 > Paniers de fruits et légumes récupérés chaque semaine au LÉØ par les familles accom­pa­g­nées. Pho­to de Gary Libot.
Pho­togra­phie n°3 > L’ate­lier de répa­ra­tion d’élec­tromé­nag­er et de vélo dans le hall d’ac­cueil du LÉØ. Pho­to de Gary Libot.

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