Il ne fait que deux degrés en ce lun­di soir d’hiv­er. Aban­don­nant la rédac­tion de ma thèse de géo­gra­phie, je rejoins la petite foule qui se masse, à deux pas de mon apparte­ment, dans la rue Berthi­er (Pan­tin), dev­enue impasse depuis l’érection d’un mur clô­tu­rant le pas­sage Force­val. Elle est venue déplor­er l’anniversaire de ce mur, et de l’implantation des usagers de crack porte de la Vil­lette. A coup de dis­cours, de bou­gies et de slo­gans, riverains, riveraines et mem­bres des con­seils munic­i­paux protes­tent : « Soignez-les, Pro­tégez-nous !», « 120 jours de cal­vaire, nous sommes en colère », « J’en ai ma dose. Crack bol ! ». Moi, je me demande qui se mobilise mal­gré ce froid, et surtout pourquoi ou pour qui.

Le matin même, qua­tre mois après les avoir débar­qués sur ce ter­rain, la police parisi­enne est inter­v­enue pour détru­ire les quelques struc­tures de for­tune que les con­som­ma­teurs et con­som­ma­tri­ces s’étaient con­stru­its pour se pro­téger du froid et des regards. Cette destruc­tion à grands coups de bull­doz­ers – « les mêmes qu’aux jardins d’Aubervilliers ? » deman­deront les mau­vais­es langues – est offi­cielle­ment jus­ti­fiée par la néces­sité d’empêcher la con­struc­tion d’une « zone de non droit » aux portes de Paris. La respon­s­able de l’opération affirme aux quelques médias locaux présents qu’aucun déplace­ment à venir n’était prévu : « Les tox­i­co­manes ils vont rester là. C’est l’endroit qui a été trou­vé comme le moins nuis­i­ble pos­si­ble pour les riverains, mais l’idée aujourd’hui c’est pas du tout de déplac­er »1.

«Les projecteurs se sont détournés de cette limes de la métropole parisienne aussi vite qu’ils s’y étaient braqués.»

Pour­tant, dès le lende­main, la rumeur enfle. La destruc­tion des abris de for­tune augur­erait bel et bien d’un énième déplace­ment des con­som­ma­teurs de crack du nord est parisien. Le soir même, la pré­fec­ture de police annonce avoir l’intention, sur demande du min­istre de l’Intérieur, d’installer les tox­i­co­manes sur une friche indus­trielle située dans le 12ème arrondisse­ment. Si cette déci­sion est prise uni­latérale­ment sans con­sul­ta­tion préal­able de la maire de Paris ou des édiles d’arrondissement, c’est la pre­mière fois que l’on daigne aver­tir les riverains et riveraines d’une opéra­tion de relo­cal­i­sa­tion. Le 28 jan­vi­er, le préfet de police décide finale­ment d’abandonner le pro­jet – et de laiss­er les usagers du crack à la porte de la Vil­lette, sus­ci­tant de nou­velles protes­ta­tions des habi­tants, habi­tantes et édiles du quarti­er des Quatre-Chemins.

Lumière et ombre sur les Quatre-Chemins

Aucune annonce préven­tive sem­blable n’avait été faite avant le trans­fert, le 24 sep­tem­bre 2021, de 150 tox­i­co­manes des jardins d’Éole à la porte de la Vil­lette. Soudaine­ment, riverains et riveraines se sont retrou­vés con­fron­tés à leurs nou­veaux voisins mais aus­si à la masse des médias venus récolter des craintes et une pho­togra­phie du mur dit « de la honte »2. C’est l’initiative, large­ment con­testée, de fer­mer le pas­sage Force­val (voir carte) sous pré­texte de pro­téger le voisi­nage, qui provo­qua un battage médi­a­tique à l’échelle inter­na­tionale3 « Quel sym­bole désas­treux que des deux murs ! » s’indignèrent-ils.

                                   Car­togra­phie de Mathilde Jour­dam-Boutin, févri­er 2022.

Carte en grand for­mat con­sultable ici.

Pour­tant, cet ouvrage aura au moins eu le mérite de per­me­t­tre à Estelle d’affirmer que : « Ce n’est pas vrai qu’il n’y a pas de riverains4.» et de met­tre la lumière sur le quarti­er des Qua­tre-Chemins. Mais les pro­jecteurs se sont détournés de cette limes de la métro­pole parisi­enne aus­si vite qu’ils s’y étaient braqués.

D’ailleurs, les Qua­tre-Chemins c’est quoi ? Et bien c’est un palimpses­te démo­graphique et urbain, à cheval entre les villes de Paris, Pan­tin et Aubervil­liers, où l’on se côtoie sans tou­jours se fréquenter. Ce sont de vieux habi­tants dans des pavil­lons et des petits immeubles. Ce sont des familles algéri­ennes et chi­nois­es qui vivent dans les tours de loge­ments soci­aux de la bien nom­mée rue des Cités. Enfin, ce sont des hommes, beau­coup d’hommes kabyles, tamoules, tunisiens, sri-lankais, bangladeshis ou des 105 autres nation­al­ités représen­tées dans le quarti­er – qui parta­gent des stu­dios insalu­bres avec autant de per­son­nes que l’espace ne peut accueil­lir de lits super­posés. A ce savant mélange, il s’agit désor­mais d’ajouter une petite dose de jeunes act­ifs dont je fais par­tie — artistes, archi­tectes, doc­tor­ants, étu­di­ants, mil­i­tants – attirés par les loy­ers moins chers qu’intra-muros (40% y dépassent en réal­ité les pla­fonds légaux), les tiers-lieux qui pul­lu­lent et les infra­struc­tures uni­ver­si­taires implan­tées dans le cadre du Grand Paris. Une petite poignée de gen­tri­fieurs donc, dira-t-on.

Tout ce petit monde cos­mopo­lite se retrou­ve aux Qua­tre-Chemins pour for­mer « l’un des quartiers les plus pau­vres de France » sans partager grand chose de plus que la sor­tie du métro. Si un élu local affirme avec emphase : « On n’est peut-être pas un beau quarti­er mais on est un quarti­er de belles per­son­nes », la pau­vreté est pal­pa­ble dans le paysage. Le quarti­er est par ailleurs con­nu pour la sur­représen­ta­tion des activ­ités informelles voire illé­gales, qui fait l’objet de con­flits récur­rents entre la police et les vendeurs de cig­a­rettes à la sauvette notam­ment. Au print­emps 2019, les Qua­tre-Chemins ont d’ailleurs été classés par­mi les « Quartiers de Recon­quête Répub­li­caine », où le déploiement de policiers sup­plé­men­taires doit par­ticiper à lut­ter con­tre la délin­quance et les trafics. Et quelle belle vic­toire de la République que d’y ramen­er une pop­u­la­tion encore plus vul­nérable et invis­i­ble que celle des Quatre-Chemins !

Haroun et Sofi­ane aux abor­ds de l’av­enue Jean-Jau­rès à Aubervil­liers située à quelques pas du camp de for­tune des con­som­ma­teurs de crack. Pho­to de Romain Adam.

C’est cet absurde manque de prise en compte de la sit­u­a­tion sociale ini­tiale que dénon­cent riverains, élus et médias avec la for­mule à suc­cès « On vient ajouter de la mis­ère à la mis­ère » et que me répè­tent tour à tour Kataline, Mohammed, Nolan et Sadia sur le ton de la colère par­fois, de la las­si­tude surtout. Pour­tant, une fois passé le choc visuel puis le temps d’indignation, les médias, les élus nationaux et les camions de policiers sont repar­tis ; lais­sant là le mur, la pop­u­la­tion des Qua­tre-Chemins et ses nou­veaux voisins toxicomanes.

« Personne ne se mobilise ! »

Les habi­tants et habi­tantes de Stal­in­grad (19e arr.) puis le voisi­nage du jardin d’Éole s’étaient mobil­isés con­tre la présence du traf­ic de crack. Mais, aux Qua­tre-Chemins toute mobil­i­sa­tion locale sem­ble s’être rapi­de­ment éteinte dans les mois qui ont suivi le 24 sep­tem­bre. Moi-même, rési­dente du quarti­er et mem­bre de l’association dont le local est adossé au mur de la honte, je n’ai vent que de peu d’actions publiques. On n’entend que le bagout de Pierre-Eti­enne, retraité, qui col­lecte des sig­na­tures pour son comité de sou­tien depuis qu’il a été con­damné à des travaux d’intérêt généraux pour avoir tagué « Dar­manin démis­sion » sur le mur. Par­fois, quelques con­ver­sa­tions de voisi­nage évo­quent le rejet des recours en référé que les maires de Pan­tin et d’Aubervilliers avaient déposé pour faire annuler la déci­sion. Les riverains des Qua­tre-Chemins appa­rais­sent résignés à la présence de cette nou­velle pop­u­la­tion dont ils con­tin­u­ent de se plaindre.

Quelques groupes comme « Ant­i­crack 93 », « Impairs Car­riou » devenu « Vil­lage Vil­lette » ou « SOS 4 chemins » cherchent tout de même à mobilis­er la pop­u­la­tion et à inter­peller les élus. « Ils pensent que parce que c’est un quarti­er pop­u­laire, les gens ne vont pas se bat­tre ! Mais on va se bat­tre ! » déclare ain­si Nolan, porte-parole ent­hou­si­aste de Vil­lage Villette.

Ils recon­nais­sent toute­fois assez aisé­ment ne pas y par­venir : « Les gens ne se plaig­nent pas assez » déplore Mar­i­on, maus­sade. Au bout de quelques mois, la péti­tion qu’ils ont fait tourn­er ne rassem­ble pas plus de mille sig­na­tures, les déam­bu­la­tions cinquante per­son­nes et leurs réu­nions une dizaine. Assis en cer­cle, après l’abandon du pro­jet de déplace­ment dans le 12ème arrondisse­ment, ils dressent, abat­tus, un bilan pes­simiste de la sit­u­a­tion. J’écoute, en leur ser­vant des cafés :

- Ils étaient plus de 300 au moins devant la mairie [du 12ème arrondisse­ment pour pro­test­er con­tre le nou­veau déplace­ment], c’est pour ça que la pré­fec­ture a décidé de se retirer.

- Nous aus­si nous étions nom­breux aux pre­mières heures.

- Oui mais dès le lende­main on était 15. Per­son­ne ne se mobilise !

- Les gens sont déçus parce qu’on n’est pas écouté ! On n’a pas un homme poli­tique qui nous défende ! On n’a personne…

- Mais si, on a nos maires quand même !

- Oui, mais les nôtres n’ont pas de pouvoir.

- Et puis les gens sont telle­ment habitués dans ce quarti­er qu’on ne les voit presque pas !

- Oui ! C’est pas qu’ils font moins de nui­sances ici qu’ailleurs, c’est qu’ils y en avaient déjà trop…

- Les Qua­tre-Chemins n’avaient vrai­ment pas besoin de ça. On n’est pas la poubelle de Paris. »

Que faire ? « Séquestr­er le préfet Lalle­ment ? » pro­pose, sar­cas­tique, l’un d’eux… La réu­nion s’achève avec la volon­té de vis­i­bilis­er davan­tage les nui­sances sans que per­son­ne ne sache vrai­ment com­ment s’y prendre.

Pour préserver un patrimoine, encore faut-il en avoir un

D’aucuns blâmeront le froid, les fêtes, le covid ou la dépres­sion hiver­nale: tou­jours est-il que la mobil­i­sa­tion n’a jamais décol­lé aux Qua­tre-Chemins. Le soir du rassem­ble­ment pour les 120 jours du mur, c’est une assis­tance d’à peine une cen­taine de per­son­nes qui écoute les élus des trois com­munes lim­itro­phes. Par ailleurs, je suis frap­pée par la moyenne d’âge plus élevée et le phéno­type bien plus pâle qui car­ac­térise les indi­vidus au regard du quarti­er. Celles et ceux qui dif­fèrent vis­i­ble­ment du reste de la foule se révè­lent extérieurs au mou­ve­ment : « On est jour­nal­istes pour le parisien », « Je tra­vaille pour le Maire, j’habite à Ivry » ou encore « Aha­hah ! On est flics ».

Le rassem­ble­ment d’habitants et d’habitantes dont le maire de Pan­tin vante « la diver­sité représen­tée » appa­raît donc surtout comme un rassem­ble­ment de vieux pro­prié­taires blancs. Peut-être pas tous vieux — Nolan a la trentaine – peut-être pas tous blancs – Bad­er est fier d’être algérien – mais tous pro­prié­taires. Ce n’est pas très sur­prenant, toute lutte NIMBY (Not In My Back­Yard, lit­térale­ment « pas dans mon jardin ») se car­ac­térise par la mobil­i­sa­tion de rési­dents con­tre un pro­jet d’intérêt général afin de préserv­er leur cadre de vie ou leur pat­ri­moine. Certes, on peut dif­fi­cile­ment qual­i­fi­er la poli­tique, sécu­ri­taire et répres­sive, de ges­tion de la crise du crack de pro­jet d’intérêt général. Soit, le cadre de vie des Qua­tre-Chemins peut dif­fi­cile­ment être plus dégradé qu’il ne l’est actuelle­ment. En revanche, le pat­ri­moine existe bel et bien aux Qua­tre-Chemins, et c’est là que le crack blesse…

« C’était le meilleur endroit pour investir. »

La for­mule est sou­vent la même : « J’habite ici depuis 15 ans et j’ai bien vu le quarti­er se dégrad­er » m’annonce Flo­rence ; « J’ai acheté il y a 24 ans avec ma com­pagne, et c’est de pire en pire » renchérit Mar­i­on ; et à Bad­er de tranch­er « Moi ça fait 40 ans que je suis ici et là, c’est la goutte d’eau… ». Les petits pro­prié­taires du quarti­er se sen­tent coincés. Comme Flo­rence, qui envis­age de ven­dre, la plu­part craig­nent surtout la déval­u­a­tion de leur bien. C’est le cas de Thomas, qui a acheté il y a trois ans : « C’était le meilleur endroit pour inve­stir. Ça coûte déjà cher mais on peut avoir plus grand que dans Paris et dans quelques années ce sera comme Mon­treuil. Enfin c’est ce que je pen­sais… » regrette-t-il. En dis­cu­tant avec Bad­er et son ami, Tarak, j’apprends d’ailleurs que le col­lec­tif Ant­i­crack 93 a pour porte-parole non pas une riveraine mais une agente immo­bil­ière. À la fin du rassem­ble­ment, elle s’inquiète davan­tage de la dif­fi­culté à ven­dre ses biens que de la sécu­rité des habi­tants du quarti­er. De fait, un peu plus tôt, celle-ci m’affirmait : « Les nou­veaux par­tent déjà facile­ment, les acquéreurs poten­tiels vont tous fuir le quarti­er et ceux qui restent, c’est ceux qui ne peu­vent pas faire autrement ».

Ceux qui ne peu­vent pas faire autrement, c’est juste­ment tous ces habi­tants des Qua­tre-Chemins qui ne sont pas devant le mur. Ceux qui ne cherchent pas à faire appel à des édiles dont ils ne con­stituent pas l’électorat. Celles qui sem­blent déjà effacées de l’espace pub­lic. C’est la masse des locataires du parc social ou des marchands de som­meil. C’est ceux qui n’ont jamais eu de jardins à défendre. Qui va donc se mobilis­er pour défendre un bien qu’il ne pos­sède pas ?

Mathilde Jour­dam-Boutin pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > De nou­veaux bâti­ments au bord du Canal Saint-Denis à Aubervil­liers. Pho­to de Guil­hem Vel­lut. Cre­ative CC 2.0

Après avoir patien­té en rang der­rière des bar­rières Vauban, vous entrez sage­ment dans ce vaste lieu et découvrez sur votre chemin des bacs de terre avec tomates ceris­es, dami­anas cul­tivées et lom­bri­com­pos­teurs. Vous pour­suiv­ez votre route appâtés par l’odeur du burg­er végé que pro­pose le foodtruck un peu plus loin, sur la route une bière pré­parée par la Paname Brew­ing Com­pa­ny vous fait de l’œil, vous cédez. En hau­teur un tableau de craie vous annonce l’atelier de recy­clage qui débutera dans deux heures, vous annulez votre ren­dez-vous pour y par­ticiper. L’entrée dans le hall prin­ci­pal vous sur­prend, il est feu­tré, les gens pian­otent sur leur ordi­na­teur, vous allez vous installer sur les chais­es longues en palettes dis­posées sur une mez­za­nine. Vous souf­flez. Vous venez de décou­vrir l’un des nom­breux tiers-lieux de Paname ou de sa ban­lieue. Vous vous sen­tez pro­vi­soire­ment inté­gré dans un milieu créatif, alter­natif : le monde de demain. Mais vous ignorez encore que depuis la deux­ième moitié des années 2010, ces lieux se vident pro­gres­sive­ment de leur poten­tiel sub­ver­sif du fait de leur insti­tu­tion­nal­i­sa­tion et de leur recon­nais­sance poli­tique, à com­mencer par l’État.

Développement et fédération des tiers-lieux

L’État met les bouchées dou­bles depuis trois années pour financer ce nou­v­el Eldo­ra­do du tiers-lieu, avec son pro­gramme inter­min­istériel « Nou­veaux lieux, nou­veaux liens ». Relancé depuis la pub­li­ca­tion en 2021 du rap­port « Nos ter­ri­toires en action, dans les tiers-lieux se fab­rique notre avenir », le plan prévoit 130 mil­lions d’euros, soit la moitié du chiffre d’affaires de la fil­ière (2 500 tiers-lieux toutes caté­gories con­fon­dues compt­abil­isés en France). L’argent sera notam­ment dis­tribué à des tiers-lieux label­lisés « Man­u­fac­ture de prox­im­ité », « Fab­rique du ter­ri­toire » et « Fab­rique numérique du ter­ri­toire ». Il s’agira de soutenir des lieux « pro­duc­tifs » et des « ini­tia­tives liées au numérique ». Le tout accom­pa­g­né par l’association France Tiers-lieux, le Con­seil nation­al des tiers-lieux et le tout nou­veau Labo des tiers-lieux, chargé de la com’ gou­verne­men­tale1 ». Du sérieux.

Pour sus­citer l’adhésion à cette nou­velle poule aux œufs d’or poule, la Con­ven­tion Citoyenne pour le Cli­mat s’est lancée à par­tir de 2020 dans une tournée nationale afin de soutenir ces « véri­ta­bles lab­o­ra­toires d’expérimentations sol­idaires […] où l’on y fab­rique de nou­veaux ter­ri­toires en recréant du lien social, en réap­prenant à tra­vailler autrement ».

Enfin, début 2021, l’association A+ c’est mieux sort du bois pour fédér­er les tiers-lieux à l’échelle de l’Île-de-France : une pre­mière. Les 200 adhérents choi­sis­sent « une gou­ver­nance sociocra­tique inclu­sive » pour organ­is­er des Tours des tiers-lieux, des Apéros et des Cafés Virtuels. L’idée étant de favoris­er leur crédi­bil­ité auprès des acteurs publics afin d’obtenir plus aisé­ment des lieux vacants et des finance­ments. Avec un bon vent dans les voiles, la bar­que des tiers-lieux avance plus vite que jamais sur les eaux franciliennes.

Du squat sans argent aux pompes à fric durables

Ce qu’on appelle aujourd’hui « tiers-lieux » ou « frich­es cul­turelles » sont à l’origine des lieux ouverts et ani­més, au gré des cir­con­stances, par des col­lec­tifs n’ayant pas néces­saire­ment de forme juridique définie et d’existence insti­tu­tion­nelle claire­ment établie. Ces col­lec­tifs repèrent un lieu : gen­darmerie aban­don­née, friche fer­rovi­aire, siège social d’entreprise ou loge­ment vide, et déci­dent d’apposer à ce lieu une mosaïque d’inscriptions, de traces, d’approches poli­tiques : générale­ment un refus de la société marchande et de ses insti­tu­tions. Mais depuis la pre­mière moitié des années 2010, le secteur s’organise, les col­lec­tifs autre­fois mar­gin­aux mutent et don­nent nais­sance à des asso­ci­a­tions et des entre­pris­es qui con­trô­lent aujourd’hui une part impor­tante des frich­es indus­trielles et ter­ti­aires, devenant les chantres d’une toute nou­velle économie des tiers-lieux.

« Ce busi­ness mod­el des frich­es est si bien rodé et ren­con­tre un tel suc­cès qu’il en devient vecteur d’une cer­taine uni­formi­sa­tion2» analyse le jour­nal­iste indépen­dant Mick­aël Correia.

Générale­ment, le mod­èle économique est sem­blable pour ces frich­es : de la bière IPA et des repas (locale­ment pro­duits dans le meilleur des cas) rel­a­tive­ment onéreux, des con­certs (gra­tu­its ou payants) ani­més par les scènes locales, des ate­liers d’artisans ouverts au pub­lic, des cer­cles de dis­cus­sions sur l’Économie sociale et sol­idaire (ESS) et la pos­si­bil­ité de pri­va­tis­er pour un après-midi ou un week-end les lieux.

Les entreprises : futurs mastodontes du secteur ?

En 2015, l’a­gence Sinny&Ooko s’installe sur les bor­ds du quai de la Loire (19e), avec le Pavil­lon des Canaux, puis à Pigalle avec le Bar à Bulles, instal­lé der­rière la Machine du Moulin Rouge dont elle est le pro­prié­taire depuis 2010. Mais c’est en 2018 que l’agence réalise l’un de ses plus gros coups en investis­sant pour qua­tre ans une anci­enne friche fer­rovi­aire pan­ti­noise appar­tenant à SNCF Immo­bili­er3. Deux mil­lions d’euros investis et voilà que la Cité Fer­tile ouvre ses portes pour met­tre en avant les « por­teurs de solu­tions pour con­stru­ire une ville plus durable ». Objec­tif : 1 mil­lion de vis­i­teurs chaque année. La BNP Paribas, con­nue pour être l’un des plus grands financeurs européens des éner­gies fos­siles, investit via sa fil­iale « Act for Impact ». Stéphane Vatinel, co-fon­da­teur de l’entreprise, l’affirme sans ambage : « A la Cité Fer­tile, sans la BNP, nous n’aurions même pas pu ouvrir. Je leur dis merci. »

L’agence Sinny&Ooko, lancée en 2008 et aujourd’hui dirigée par Stéphane Vatinel, est une actrice majeure du secteur. L’agence acquiert en 2013 l’ancienne gare d’Ornano dans le 18e arrondisse­ment de Paris, qui mèn­era à l’ouverture de la REcy­clerie l’année suiv­ante. Le tout « sans finance­ment pub­lic » annonce fière­ment Vatinel, mais avec l’édifiant sou­tient de la fon­da­tion de la multi­na­tionale Véo­lia, décriée pour sa ges­tion calami­teuse de l’eau dans la région4. À la clef : un sou­tien à la pro­gram­ma­tion cul­turelle du lieu, un cycle de con­férence sur l’économie cir­cu­laire et une bib­lio­thèque envi­ron­nemen­tale qui expose les mérites du développe­ment per­son­nel et des « éner­gies vertes ».

Sinny&Ooko abor­de l’avenir sere­ine­ment. L’agence va pour­suiv­re son développe­ment avec l’ouverture de deux tiers-lieux cul­turels. Le pre­mier sur les lieux de l’ancienne usine des Eaux à Ivry-sur-Seine, le sec­ond sur l’emplacement de l’ancien Tri­bunal de grande instance de Bobigny, tous deux trans­for­més en « éco-quartiers ».

«Autant d’organismes décriés pour favoriser, ici, l’évasion fiscale, là, la bétonisation des terres arables ou la mise en place de méthodes de management déshumanisantes au sein de leur structure.»

Autre acteur d’envergure, l’entreprise Cult­place. Fondée par Renaud Bar­rilet et Fab­rice Mar­tinez, pour ouvrir la Bellevil­loise en 2006, dev­enue l’une des têtes de gon­do­le des frich­es recon­ver­ties en tiers-lieu. Depuis, l’entreprise a mis le grap­pin sur d’importantes frich­es urbaines, pro­priétés du secteur pub­lic ou para­pub­lic, avec la Rotonde Stal­in­grad en 2012, la Petite Halle de la Vil­lette en 2013, le Dock B dans les anciens Mag­a­sins Généraux à Pan­tin en 2018 et Poinçon dans l’ancienne gare de la petite cein­ture de Mon­trouge à l’été 2019. À l’avenir, Cult­place inve­sti­ra le pro­jet de ciné­ma « Etoile Voltaire » dans l’ancienne sous-sta­tion élec­trique du 11e arrondisse­ment de Paris puis le Grand Bassin, dans l’ancienne piscine munic­i­pale de Saint-Denis.

La Lune Rousse, spé­cial­isée dans « l’ingénierie artis­tique » et spon­sorisée par la banque Axa, la bière 1664, SFR, Zalan­do ou Bouygues Bâti­ment, gère quant à elle le Ground Con­trol qui occupe d’anciens bâti­ments de la SNCF à côté de la Gare de Lyon, en atten­dant la con­struc­tion du quarti­er Bercy-Char­en­ton5. Enfin, la Belle Friche, fondée en 2015, se veut « réveiller la ville qui som­meille ». L’entreprise a par­ticipé à l’ouverture du Sam­ple à Bag­no­let, nou­veau lieu « Mid­dle­ground6 » aux portes de Paris et du Point Fort d’Aubervilliers, qui s’inscrit comme un pro­jet de gen­tri­fi­ca­tion7 pour pré­par­er la sor­tie de terre du futur quarti­er du Fort d’Aubervilliers.

Associations et coopératives : en cours de fusion avec les puissants ?

Les ges­tion­naires de ces lieux ne sont pas tous des entre­pris­es, loin s’en faut. Plateau Urbain, coopéra­tive d’urbanisme tran­si­toire se voulant « Résor­ber la vacance et servir la créa­tion » et Yes We Camp qui œuvre pour « l’utilisation inven­tive des espaces disponibles » se lan­cent en 2013 et sont depuis des agents incon­tourn­ables du secteur. Tous deux font par­tie des 22 « Pio­nniers French Impact », label gou­verne­men­tal qui estampille les struc­tures de « l’économie sociale et sol­idaire prête au change­ment d’échelle8», notam­ment soutenues par de gross­es firmes transna­tionales telles que la BNP Paribas (à nou­veau !), AG2R La mon­di­ale, Vin­ci, Google ou le MEDEF (Mou­ve­ment des entre­pris­es de France). Autant d’organismes décriés pour favoris­er, ici, l’évasion fis­cale, là, la béton­i­sa­tion des ter­res arables ou la mise en place de méth­odes de man­age­ment déshu­man­isantes au sein de leur structure.

«Une proportion importante des tiers-lieux reste encore animée par un unique collectif occupant.»

Plateau Urbain et Yes We Camp se sont asso­ciés pour la ges­tion et la pro­gram­ma­tion des Grands Voisins, friche cul­turelle incon­tourn­able du cen­tre parisien, instal­lée de 2015 à 2020 dans l’ancien hôpi­tal Saint-Vin­cent-de-Paul du 14e arrondisse­ment. Depuis, Plateau Urbain s’est spé­cial­isé dans la mise à dis­po­si­tion de locaux pour l’installation de start-ups, d’ateliers d’artistes et d’artisans, d’associations locales mais aus­si pour l’hébergement tem­po­raire de réfugiés (en parte­nar­i­at avec l’association Aurore). Le PADAF, instal­lé dans des anciens entre­pôts logis­tiques d’Universal Music à Antony ; les Cinq Toits dans l’ancienne gen­darmerie du 16e arrondisse­ment ou les Petites Ser­res dans le quarti­er Mouf­fe­tard en sont quelques illus­tra­tions. Yes We Camp ont quant à eux ouvert en 2018 une vaste friche de 9 000m² à Nan­terre, appar­tenant à l’établissement pub­lic Paris La Défense. Au pro­gramme : pépinière hor­ti­cole, potager urbain, espaces pri­vati­s­ables et espace de co-work­ing. Mais le petit dernier de la famille, Les Amar­res, se situe sur le quai d’Austerlitz (13e) dans des locaux appar­tenant au Port autonome de Paris (HAROPA). Il se veut être un « tiers-lieu inclusif » organ­isant l’accueil de jour de réfugiés et de précaires.

D’autres acteurs ont investi ce champ de l’occupation tem­po­raire ces quinze dernières années comme Souk­ma­chines (avec la Halle Papin 2 à Pan­tin, le Préâvie au Pré-Saint-Ger­vais ou l’Orfèvrerie à Saint-Denis), le col­lec­tif Cur­ry Vavart (le Shaki­rail dans le 18e) ou le col­lec­tif MU (la Sta­tion – Gare des Mines dans le 18e). Enfin, une pro­por­tion impor­tante des tiers-lieux reste encore ani­mée par un unique col­lec­tif occu­pant. C’est le cas du 6B instal­lé dans d’anciens locaux d’Alstom sur le bord du canal de Saint-Denis, du DOC qui occupe un ancien lycée du 19e arrondisse­ment ou de l’emblématique Main d’œuvre sis depuis 2001 à quelques pas du Marché aux Puces de Saint-Ouen.

L’urbanisme transitoire : que chaque m² disponible
soit valorisé pour un triple win-win !

Déf­i­ni­tion d’« urban­isme tran­si­toire » par Wikipé­dia : « Occu­pa­tion pas­sagère de lieux publics ou privés, générale­ment comme préal­able à un amé­nage­ment pérenne ». A l’origine, les inter­stices urbains inoc­cupés était régulière­ment investis (et con­tin­u­ent de l’être) par le milieu du squat : manque de loge­ments décents, prix exor­bi­tant des loy­ers, lutte pour la gra­tu­ité, héberge­ment des pop­u­la­tions pré­caires, les col­lec­tifs por­taient une cri­tique sociale en acte dans ces lieux. L’occupation était informelle et spontanée.

A par­tir des années 2000, se développe, en Alle­magne d’abord, puis en France, l’urbanisme tac­tique. Les riverains s’approprient une par­celle ou un local pour l’aménager pro­vi­soire­ment sans s’infliger les lour­deurs insti­tu­tion­nelles nor­male­ment req­ui­s­es. Des pra­tiques semi-con­trôlées de l’urbanisme tac­tique va émerg­er l’urbanisme tran­si­toire, qui a l’avantage pour les pro­prié­taires d’offrir un cadre d’occupation ratio­nal­isé dans lequel les tiers-lieux vont s’engouffrer. Aujourd’hui, une large par­tie d’entre eux ont signé un bail d’occupation tem­po­raire de quelques mois ou quelques années pour y dévelop­per les activ­ités citées ci-dessus.

L’attrait pour ce nou­v­el urban­isme s’explique par l’explosion des prix du fonci­er ces dernières décen­nies et par l’allongement du délai de mise en place des pro­jets urbains : 10 à 15 ans sont en moyenne néces­saires de la con­cep­tion à la fini­tion. Tout cela jus­ti­fie : « La créa­tion d’un méti­er, d’une économie là où aupar­a­vant il n’y avait qu’une dynamique spon­tanée. Cette économie urban­is­tique émerge dans les années 2010. » analyse Cécile Mat­toug, enseignante en urban­isme à l’Université de Paris 8 et co-ani­ma­trice du réseau de réflex­ion INTER-FRICHES.

Comment éviter la présence de squatteurs
sur mon chantier : guide pratique

Un pro­prié­taire fonci­er — SNCF Immo­bili­er ou la SOPIC — par exem­ple, pos­sède un bâti­ment ou une par­celle inoc­cupée et souhaite : « réguler une par­en­thèse dans la ges­tion de son site9 » le temps de sa recon­ver­sion. Le risque qu’il soit squat­té n’est pas à exclure. Le pro­prié­taire va alors aller toquer à la porte d’un Sinny&Ooko ou d’un Plateau Urbain pour deman­der la mise en place d’une occu­pa­tion tran­si­toire. C’est triple­ment bénéfique :

Pre­mière­ment, les squat­teurs, qui ne ren­trent pas tou­jours dans les cadres con­ven­tion­nels de négo­ci­a­tion, sont tenus à l’écart. Comme nous le con­firme Dick­el Bok­oum, cheffe de pro­jet pour La Belle Friche : « La crainte est très prég­nante chez les pro­prié­taires fonciers du squat ou de l’occupation non-désirée ou non-dia­loguée. L’idée est de favoris­er une appro­pri­a­tion choisie » Ain­si, les pro­prié­taires repren­nent la main sur des occu­pa­tions incon­trôlées en favorisant l’installation de tiers-lieux qui se tien­nent sages. Une illus­tra­tion patente pour Igor Babou, pro­fesseur à l’Université Paris Diderot, est celle de la ferme urbaine prénom­mée la « Prairie du Canal » à Bobigny, ouverte en 2017 : « A l’origine, il y avait des Roms instal­lés dans l’ancienne usine de mobylettes juste à côté de l’actuelle ferme. Les flics les ont virés. Puis, le pro­prié­taire fonci­er a immé­di­ate­ment lancé un appel d’offre pour la créa­tion d’une friche urbaine afin de main­tenir à dis­tance les Roms. »

Deux­ième­ment, le pro­prié­taire peut se dis­penser de frais de gar­di­en­nage néces­saires pour tenir à dis­tance le vul­gaire, pou­vant représen­ter 10 000 à 30 000€10 par mois en région parisi­enne. Non négligeable.

Troisième­ment, un coup de com’ pour le pro­prio qui, en ouvrant un lieu de cul­ture, se voulant under­ground ou une ferme urbaine, se mon­tre ain­si vertueux, écologique, sol­idaire, etc. Tout bénef’.

« Le milieu associatif est de plus en plus dessaisi des projets d’urbanisme transitoire. Quelque part, on a une forme de professionnalisation du secteur.» Yann Watkin

Aujourd’hui, cet urban­isme tran­si­toire devient la panacée de tout amé­nageur pub­lic ou privé en milieu urbain. La ville de Paris, les départe­ments, le Grand Paris et la Région s’y met­tent. Cette dernière a lancé depuis 2016 un Appel à man­i­fes­ta­tion d’intérêt (AMI) pour soutenir des pro­jets dont le but est de « trans­former le temps mort de l’aménagement d’espace en un temps vivant et fer­tile, por­teur d’activités d’emplois et de con­tri­bu­tions pos­i­tives pour le cadre de vie riverain11». Déjà 107 pro­jets ont été financés, dont le Shaki­rail, la Sta­tion – Gare des Mines ou la Prairie du Canal.

L’un des plus impor­tants pro­prié­taires fonciers ayant investi ce ter­rain est la SNCF Immo­bili­er : « La SNCF s’est aperçue du poten­tiel jusqu’alors inex­ploité de ses frich­es fer­rovi­aires. Depuis les nou­velles ori­en­ta­tions de la société instau­rées en 2015, elle a décidé de les val­oris­er au max­i­mum », analyse Fan­ny Cot­tet, doc­tor­ante chez Plateau Urbain. En plus des tiers-lieux déjà exis­tants sur ses frich­es, la SNCF Immo­bili­er lance en 2020 un appel à can­di­da­ture « À l’Orée de la petite cein­ture » pour la recon­ver­sion de trois sites : les voûtes de Vau­gi­rard (dans le 15e) et deux bâti­ments de ser­vice (dans le 19e et 20e) dont la mai­son Flo­ri­an, qui sera investie par Yes We Camp et l’association Aurore. Les tiers-lieux vont y fleurir partout.

Avec l’émergence de cette nou­velle économie, l’urbanisme tran­si­toire opère une muta­tion d’importance. Jusqu’alors, les petites organ­i­sa­tions, asso­ci­a­tions ou col­lec­tifs tenaient une place cen­trale dans l’occupation tem­po­raire. Mais selon Yann Watkin, archi­tecte chargé de mis­sion pour l’Institut Paris Région : « Le milieu asso­ci­atif est de plus en plus des­saisi des pro­jets d’urbanisme tran­si­toire. Quelque part, on a une forme de pro­fes­sion­nal­i­sa­tion du secteur. L’urbanisme tran­si­toire est un secteur émer­gent qui s’inscrit pro­gres­sive­ment dans le sys­tème socié­tal dans lequel nous sommes ». Ain­si, pour­suit-il : « La région, dans l’attribution des sub­ven­tions, va faire atten­tion à ne pas frag­ilis­er la demande issue du milieu asso­ci­atif. Elle va priv­ilégi­er des dossiers qui seront bien établis. »

Exit les petites asso­ci­a­tions ou col­lec­tifs sans trop de moyens. Il faut avoir les reins solides d’un Plateau Urbain ou d’un Cult­place et l’entregent pour attir­er, ici, la BNP Paribas, là, Véo­lia, avec le sou­tien des poli­tiques publiques. Et c’est ain­si qu’un milieu œuvrant à l’origine à l’ombre du marché se retrou­ve quadrillé par ses logiques, évinçant pro­gres­sive­ment les plus petits au prof­it des gros : un oli­go­p­o­le digne de ce nom.

Et, à grand ren­fort de valeur sociale et envi­ron­nemen­tale, la sub­ver­sion devient conforme.

Gary Libot pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > La Cité Fer­tile, tiers-lieu phare instal­lé sur une anci­enne friche fer­rovi­aire de la SNCF dans le quarti­er de Qua­tre-Chemin, à cheval entre Pan­tin et Aubervil­liers. Pho­to de Romain Adam.

Dessin 1 > par Le Nar­reux
Dessin 2 > par Le Narreux

 

La joyeuse machine de guerre du Grand Paris se lance sans frein vers l’avenir. Avec ses chantiers pharaoniques et ses infra­struc­tures futur­istes, le pro­jet d’amé­nage­ment se vend comme métro­pole de l’avenir. Un espace urbain cal­i­bré dans les détails  pour vous garan­tir une expéri­ence de vie saine, écologique et à l’abri de tout imprévu. Une entre­prise qui peut bien deman­der le sac­ri­fice de quelques arbres, ou même de la vie de quelques ouvri­ers de temps en temps, n’est-ce pas ? Un tel pro­jet ne peut pas nég­liger la place peut et doit occu­per dans la vie des mét­ro­pol­i­tains du futur. C’est le rôle dévolu au Point Fort, nou­veau tiers-lieu cen­sé représen­ter l’am­bi­tion de  « val­oris­er le pat­ri­moine cul­turel du Fort et garan­tir un ancrage local » nous dit Sandy Mes­saoui, directeur du ter­ri­toire « Grand Paris Est » pour l’aménageur Grand Paris Amé­nage­ment (GPA). Ne serait-il pas au con­traire le joli masque d’une gen­tri­fi­ca­tion autrement agressive ?

Au milieu de toute cette forêt de grues, béton­nières et bull­doz­ers qui se pré­pare, un espace de cul­ture et de loisirs a déjà vu la lumière. Le Point Fort, situé dans le secteur « Cœur de Fort », à prox­im­ité des case­mates et des for­ti­fi­ca­tions du Fort qui ne seront pas détru­ites, a été offi­cielle­ment inau­guré le 8 décem­bre 2021 avec un con­trat d’occupation tem­po­raire d’une durée de cinq ans. Le lieu s’insère dans la glo­rieuse tra­di­tion des « frich­es cul­turelles » et de l’urbanisme tran­si­toire1 : des espaces pro­vi­soire­ment vides sont occupés par des instal­la­tions cul­turelles et de loisirs, qui pré­fig­urent en générale une instal­la­tion pérenne ou de nou­veaux bâtiments. 

Le Point Fort se struc­ture en deux halles cou­vertes et un chapiteau aux­quels vont se rajouter, courant 2022, deux pavil­lons et qua­tre case­mates. Le lieu se veut une « place forte cul­turelle », capa­ble de met­tre en valeur les « cul­tures pop­u­laires d’ici et d’ailleurs », explique Kamel Dafri, directeur de l’association Villes des Musiques du Monde, dans un entre­tien paru sur Enlarge Your Paris, média qui met en avant la pro­gram­ma­tion cul­turelle du Grand Paris 2. Avec le Point Fort, le théâtre équestre Zin­garo et l’artiste Rachid Khi­moune, par­mi d’autres arti­sans et artistes, occu­pent le fort depuis longtemps et ont une renom­mée internationale.

Villes des Musiques du Monde existe depuis plus de vingt ans et pro­pose chaque année le fes­ti­val du même nom. Pour Zakia Bouzi­di, adjointe à la cul­ture de la Mairie d’Aubervilliers : « Ville des Musiques du Monde attire des pop­u­la­tions qui sont éloignés de l’offre cul­turelle. Bien sûr que la ville entend soutenir cela » en renou­ve­lant la con­ven­tion avec l’association, qui lui garan­tit des sub­ven­tions tous les ans. Mathilde Lise, attachée de presse pour Villes des Musiques du Monde, souligne que « l’association a été sol­lic­itée par Grand Paris Amé­nage­ment (GPA) et la mairie d’Aubervilliers pour jouer ce rôle de pro­gram­ma­teur cul­turel au sein du Fort ». Un rôle de pre­mier plan, au vu de l’espace géo­graphique­ment cen­trale et de liai­son que la friche cul­turelle occupe entre les archi­tec­tures du Fort qui vont être préservées et le nou­veau quarti­er prénom­mé « Jean Jau­rès ». Une ques­tion se pose : dans une opéra­tion d’aménagement qui tend à la val­ori­sa­tion du fonci­er au prof­it d’aménageurs privés, quel sera réelle­ment l’autonomie d’une asso­ci­a­tion telle que Villes des Musiques du Monde ?

Des écocides aux écoquartiers

La plu­part des frich­es cul­turelles fer­ont à l’avenir l’objet d’un pro­jet immo­bili­er, petit ou grand. Dans le cas du Fort d’Aubervilliers, c’est un quarti­er entier qui doit sor­tir de terre, et même un « éco­quarti­er » : 900 loge­ments d’ici 2024 (date butoir pour les Jeux Olympiques, grands accéléra­teurs du Grand Paris), aux­quels vien­dront s’ajouter 900 autres à terme, un groupe sco­laire, une crèche, des com­merces, des arti­sans. Une bonne vieille coulée de béton, un des pro­duits les plus pol­lu­ants au monde, qui vis­i­ble­ment n’empêche pas d’utiliser le pré­fixe « éco » pour désign­er un quarti­er. Qui plus est un « quarti­er mixte » revendiquent les amé­nageurs 3, met­tant en avant la place des locaux dédiés à la « Cul­ture et à la Créa­tion » au sein du nou­veau quartier.

GPA, la Mairie d’Aubervilliers, Plaine Com­mune et l’état (via la pré­fec­ture) sont les prin­ci­paux financeurs directs ou indi­rects de ce pro­jet. GPA, en par­ti­c­uli­er, est pro­prié­taire du ter­rain depuis 1973, et a comme rôle de dévelop­per les pro­jets d’aménagement du Grand Paris. Dans le cas du Fort, cet EPIC (Étab­lisse­ment Pub­lic à car­ac­tère Indus­triel ou Com­mer­cial) démarche les con­struc­teurs et mets à dis­po­si­tions les ter­rains. Un investisse­ment qui sera large­ment dépassé par les prof­its immo­biliers des pro­mo­teurs, par­mi lesquels Immo­bel. Cette boîte, qui vante 223.000 m² de pro­jets en développe­ment, met en avant la posi­tion idéale du nou­v­el éco­quarti­er par rap­port aux équipements en con­struc­tion dans les alentours.

Dans le secteur du Fort d’Aubervilliers, c’est effec­tive­ment un foi­son­nement inédit de chantiers qui sur­prend les habitant·es d’une des villes les plus pau­vres de l’hexagone. Le cal­en­dri­er prévoit, dans l’ordre chronologique : la livrai­son de la piscine olympique située dans les par­ages de la gare de la ligne 7 du métro, en jan­vi­er 2024 ; la con­struc­tion du nou­v­el éco­quarti­er « Jean Jau­rés » au sein du Fort, en 2025 ; l’inauguration d’une nou­velle gare de métro, cette fois-ci liée à la ligne 15 (Grand Paris Express), en 2030. La cité de la Mal­adrerie, à quelques cen­taines de métres du Fort, est intéressée, elle aus­si, par un pro­jet de réno­va­tion qui implique des rési­den­tial­i­sa­tions et des pri­vati­sa­tions, con­tre lesquelles se bat un col­lec­tif d’habitant·es. Un pro­jet qui n’a pas de lien direct avec celui de l’éco-quartier, mais qui par­ticipe des change­ments intens­es et rapi­des dans ce quarti­er pri­or­i­taire, comme ne man­quent pas de le remar­quer les amé­nageurs dans une réu­nion pré­para­toire de 2018.

« C’est des projets qui se veulent écologiques, artistiques, mais j’ai du mal à voir le rapport avec les artistes et les associations qui existent déjà à quelques pas de là »

Le col­lec­tif de défense des Jardins dénonce le « green­wash­ing immo­bili­er » con­sti­tué par le pro­jet d’écoquartier, un « saccage » qui vise surtout à « faire venir des gentes plus rich­es qui vivront à l’écart du reste de la ville, à rem­plir les poches des pro­mo­teurs et de l’État, et à sat­is­faire des élu.e.s qui se réjouis­sent de repouss­er les pau­vres tou­jours plus loin »4.C’est l’intégralité de ce con­texte de développe­ment urbain que cri­tiquent ses opposant·es, par­mi lesquel·les les mem­bres du col­lec­tif de défense des Jardins Ouvri­ers des Ver­tus. Ces Jardins cen­te­naires ont été objet d’une occu­pa­tion de plusieurs mois, ter­minée avec l’évacuation de cette Zone à Défendre (ZAD) urbaine et avec le début du chantier pour la piscine d’entraînement olympique. Le col­lec­tif s’attaque notam­ment à l’idée même de con­stru­ire des nou­veaux immeubles dans une des villes avec le moins d’espaces verts du 93, ain­si qu’au faible taux de loge­ments soci­aux prévu (18%) par rap­port à la moyenne de la ville (39%). Une posi­tion qui remet en ques­tion toute l’opération d’aménagement, Point Fort compris.

Le Point Fort d’un nouvel urbanisme

Philippe a par­ticipé à une action de per­tur­ba­tion de l’inauguration du Point Fort en décem­bre dernier con­tre « l’urbanisme de merde » comme le nom­mait une des ban­deroles déployées à cette occa­sion : « Nous avons dérangé cette inau­gu­ra­tion aux cris de ‘Ni Solar­i­um ni éco­quarti­er’, qui est notre posi­tion depuis longtemps, et on a été con­fron­tés par des femmes de Villes de Musiques du Monde, com­plète­ment effarées. Elles com­pre­naient pas pourquoi on s’en pre­naient à elles. On leur dis­ait ‘vous servez de cau­tion à cette opéra­tion d’urbanisme’ ».

Zakia Bouzi­di, elle, min­imise l’action : « Il y a eu effec­tive­ment un dérange­ment lors de l’inauguration, mais c’était le col­lec­tif des Jardins, ça n’a rien à voir avec le Point Fort ». Une posi­tion partagée par Mathilde Lise. L’attachée de presse de Villes des Musiques du Monde souligne la dis­tinc­tion nette entre les événe­ments des Jardins et le pro­jet du Point Fort : « C’est vrai, ils sont venus lors de l’inauguration, mais c’était plutôt pour pro­test­er con­tre les politicien·nes qui ont voté le pro­jet de piscine que con­tre le Point Fort ». Philippe, de son côté, n’est pas sûr de vouloir dif­férenci­er les deux sujets : « Pour nous, le Point Fort sert de cau­tion à cette opéra­tion d’urbanisme. Du moment où l’écoquartier sera con­stru­it, tout ce qui se fera dedans peut être inter­prété comme pro­pa­gande de GPA ».

À en juger de la com­mu­ni­ca­tion des pro­mo­teurs et de GPA, en tout cas, il est dif­fi­cile de lui don­ner tort : la piscine olympique est claire­ment présen­tée comme un des avan­tages majeurs du nou­veau quarti­er (« un cen­tre aqua­tique flam­bant neuf opéra­tionnel pour les JO2024 »)5. C’est la livrai­son d’un quarti­er com­plet et nou­veau dont les amé­nageurs rêvent, avec en son cen­tre des nou­velles pop­u­la­tions. Un pub­lic en pré­va­lence aisé et blanc, qui pour­ra se per­me­t­tre de pay­er non seule­ment les loy­ers de l’écoquartier, mais aus­si les loisirs four­nis par l’aménageur. Les néo-habi­tant·e.s du Fort doit pou­voir avoir une école à deux pas, un cen­tre aqua­tique avec espaces de loisirs, un lieu cul­turel en bas de chez elles·ux. Un pro­jet ambitieux, qui soulève des ques­tions légitimes : pour qui est-il conçu ? Que faire des habi­tant·es actuel·les de la zone du Fort ?

Pour Irène, mobil­isée pour la défense de la cité de la Mal­adrerie : « C’est des pro­jets qui se veu­lent écologiques, artis­tiques, mais j’ai du mal à voir le rap­port avec les artistes et les asso­ci­a­tions qui exis­tent déjà à quelques pas de là ». La réno­va­tion de sa cité, rap­pelle Irène, risque de sig­ni­fi­er la perte du lieu d’activité et de vie de plusieurs artistes et archi­tectes locaux. « D’un côté il y a une pré­cari­sa­tion des artistes ; de l’autre ils et elles sont appelés dans ces nou­veaux cadres où on leur four­nit un espace de tra­vail. C’est une façon d’envoyer les artistes à l’avant ». Et Villes des Musiques du Monde de réciter ses prières pour avoir une place per­ma­nente au sein du Fort. Place que ni la mairie, ni GPA sont prêtes à garan­tir à 100 %, selon nos sources.

La ques­tion du business model des pro­jets d’aménagement revient fatalement au cen­tre du débat : « On ne fait pas d’argent avec une opéra­tion comme ça » nous lance une source anonyme au sein de GPA « Nous, nous finançons les pro­jets comme le Point Fort, et après c’est aux pro­mo­teurs de ven­dre les apparte­ments du quarti­er. ». GPA peut ain­si se démar­quer de tout soupçon d’intérêts com­mer­ci­aux : « Ce n’est pas du tout un pro­jet fait avec une logique com­mer­ciale. Ce qu’on cherche, ce qui est impor­tant, c’est l’ancrage locale, sinon tu es com­plète­ment hors-sol » affirme Sandy Messaoui.

Ces projets urbains ont ensuite été récupérés par des acteurs privés ou associatifs qui en on fait les nouvelles « place to be » des métropoles modernes.

Mais le doute con­tin­ue de plan­er : « Son statut d’établissement pub­lic place d’emblée l’activité de Grand Paris Amé­nage­ment dans le champ de l’intérêt général, tan­dis que son car­ac­tère indus­triel et com­mer­cial lui impose une par­faite rigueur de ges­tion. » récite le site web de GPA6. Lire : les investisse­ments qui appor­tent du prof­it sont pos­si­ble, avec la solid­ité d’une garantie publique. Une dynamique favorisant le prof­it et qui laisse des doutes sur la prise en compte des besoins des habi­tants dans le cadre des pro­jets d’aménagement urbain.

Un proces­sus de gen­tri­fi­ca­tion accélérée et intense, conçue à tra­vers un ensem­ble de pro­jets liés et syn­chro­nisés. Mick­aël Cor­reia nous le livre sans ambages : « Ambi­tion­nant de faire de la région Île-de-France une métro­pole com­péti­tive et mon­di­al­isée, le pro­jet d’aménagement ter­ri­to­r­i­al du Grand Paris entrevoit dans les tiers-lieux cul­turels un out­il de pro­mo­tion de son image de ville fes­tive, inno­vante et écore­spon­s­able à même d’attirer une ‘classe créa­tive’. Une pop­u­la­tion de jeunes cadres qui serait, aux yeux des décideurs, vec­trice de développe­mentéconomique 7. » Les frich­es cul­turelles comme le Point Fort servi­raient ain­si de légiti­ma­tion cul­turelle et sociale pour un pro­jet immo­bili­er qui, dans le fond, vise surtout à sat­is­faire les besoins d’une classe moyenne-élevée qui n’est pas encore instal­lée dans le quarti­er en ques­tion.

Des friches pour les riches ?

Les frich­es cul­turelles sont dev­enues, dans la dernière décen­nie, un opéra­teur cen­tral de l’aménagement urbain. D’abord élé­ments de con­tre-cul­ture con­tes­tataires inspirés des squats, ces pro­jets urbains ont ensuite été récupérés par des acteurs privés ou asso­ci­at­ifs qui en on fait les nou­velles « place to be » des métrop­o­les mod­ernes. L’idée de ne pas gâch­er le temps de vie d’un espace immo­bili­er, en le met­tant à prof­it pour un temps déter­miné tout en util­isant l’image pos­i­tive que les ini­tia­tives cul­turelles appor­tent aux pro­jets, a vite été retenue par les amé­nageurs et les pro­mo­teurs urbains, privés comme publics.

Dans le cas du Point Fort, les inten­tions affichées par Villes des Musiques du Monde sont bonnes, et la longue his­toire de l’association dans le quarti­er ne laisse pas de doute sur la volon­té d’intégrer les habi­tant·es actuel·les du quarti­er du Fort au tiers-lieu. Kamel Dafri, dans l’entretien précédem­ment cité, tient compte de la dynamique de gen­tri­fi­ca­tion que le Point Fort pour­rait cau­tion­ner : « On par­le ici d’un des quartiers pri­or­i­taires de la poli­tique de la ville les plus décriés. Nous n’avons pas voca­tion à val­oris­er du fonci­er mais à faire en sorte que les amé­nageurs tien­nent compte de l’histoire des habi­tants ». L’association parie sur son his­toire d’ancrage locale, en somme, pour pou­voir impacter de quelque manière que ce soit le pro­jet d’aménagement du Fort et en faire un quarti­er qui ne soit pas com­plète­ment hors-sol. Bien qu’inversés, ces objec­tifs coïn­ci­dent avec les intérêts de GPA. La ques­tion est là : Est-il pos­si­ble, dans un con­texte si claire­ment ori­en­té par la val­ori­sa­tion du fonci­er, d’échap­per à cette dynamique ? Est-il pos­si­ble de créer des lieux vrai­ment publics et à la portée de tous·tes ? Ou faut-il se résign­er au fait qu’une telle ini­tia­tive cul­turelle ne peut que se traduire en un lieu « glam­our » de gen­tri­fi­ca­tion : une friche pour les rich­es ?

Gio­van­ni Simone pour Le Chif­fon

Crédit pho­to :

Pho­to de Une > A l’in­térieur du Point Fort. Pho­to de Gio­van­ni Simone.
Pho­to 2 > Aux abor­ds du futur quarti­er, un pan­neau de pro­mo­tion signé Immo­bel. Pho­to de Gio­van­ni Simone.
Pho­to 3 > Le bureau de vente du pro­mo­teur Immo­bel domine déjà l’en­trée du Point Fort, à trois ans de la livrai­son de l’é­co­quarti­er. Pho­to Gio­van­ni Simone.

Sur la place Sainte Cather­ine, en plein cœur du 4e arrondisse­ment, la vie se déroule tran­quille­ment. À l’abri de la con­fu­sion qui règne dans la proche rue de Riv­o­li, quelques passant.e.s se dépêchent vers leurs maisons, d’autres s’arrêtent avec leurs chiens en laisse. Tout est nor­mal, mais si on lève la tête, on peut repér­er des objets étranges aux deux coins opposés de la place, qui ressem­blent étrange­ment à des dis­ques volants. Ce sont les « médus­es » de Bruit­parif, des cap­teurs sonores avec caméra inté­grée, qui ont pour ambi­tion d’identifier, non seule­ment le vol­ume des bruits en ville mais aus­si leur source.

Chaque méduse est com­posée de 4 micro­phones, afin de pou­voir déter­min­er, grâce au laps de temps entre la sol­lic­i­ta­tion d’un micro et d’un autre, la prove­nance des bruits. Le sys­tème fait ensuite coïn­cider celle-ci à une image, cap­tée en temps réel par la cam­era inté­grée. Sur un site dédié 1à ce sys­tème, il est pos­si­ble de visu­alis­er en direct les images à 360o et les inten­sités sonores moyennes sur 15 min­utes pour chaque cap­teur util­isé, et donc d’avoir une idée assez claire de la source des bruits les plus intens­es.

Un pro­jet pro­posé à la ville de Paris par Bruit­parif, asso­ci­a­tion rassem­blant 95 mem­bres, dont des représen­tants de l’État (tels que le préfet de police, Didi­er Lalle­ment, ou le directeur de l’environnement de la région, Sébastien Maes), des col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales (Président.es de con­seils régionale et départe­men­taux, maires, etc.), des entre­pris­es et des régies publiques (par­mi lesquelles la RATP et la SNCF) et des asso­ci­a­tions (asso­ci­a­tions de voisi­nage, de lutte con­tre les nui­sances sonores, etc.).

                                                             Image de la place Sainte Catherine, prise du site de Bruitparif.
                                         Dans la partie inférieure on peut observer les niveaux sonores qui évoluent dans le temps.

L’organisme s’occupe, depuis sa fon­da­tion en 2004, de « la mesure du bruit et d’accom­pa­g­n­er les autorités dans la for­mu­la­tion de plans de préven­tion de ses effets ». En phase de développe­ment et d’expérimentation depuis 2016, Bruit­parif prévoit de met­tre au point des appli­ca­tions 2 pour mesur­er les niveaux sonores de la vie noc­turne, des grands chantiers de travaux publics et des nui­sances provo­quées par les véhicules motorisés, selon une vidéo de présen­ta­tion de l’association pub­liée en ligne 3. Selon Jacopo Mar­ti­ni, chargé de mis­sion en acous­tique envi­ron­nemen­tale (sic) pour Bruit­parif : « Un des buts prin­ci­paux du pro­jet est la pro­duc­tion de cap­teurs sonores à un prix abor­d­able pour les munic­i­pal­ités et les entités publiques ». Les cap­teurs ont gag­né le « déci­bel d’or » (con­cours organ­isé par le Con­seil Nation­al du Bruit) en 2019, notam­ment parce qu’ils per­me­t­tent de « voire le bruit ». Tout un programme.

« Objectiver le bruit »

Le dis­posi­tif est en expéri­men­ta­tion dans plusieurs quartiers « ani­més » de la cap­i­tale : à Châtelet, sur la place sainte Cather­ine (4e arr.), le long du Canal Saint-Mar­tin, au bassin de la Vil­lette ou encore sur les quais de Seine. En 2019, les « méduses » ont soulevé l’ire de com­merçants à cause de l’expérimentation lancée à la Butte aux Cailles, dans le 13e arrondisse­ment 4. Une sit­u­a­tion déjà ten­due entre les riverains et les exploitants de bars a empiré après l’annonce de l’installation de six cap­teurs : les pro­prié­taires de com­merces se sont révoltés con­tre une mesure qu’ils jugeaient répres­sive, et dont l’objectif était selon eux de ver­balis­er les patrons de bars et les clients les plus bruyants .

Les « médus­es » sem­blent, pour l’instant, prin­ci­pale­ment mis en place dans des coins fes­tifs, où les con­flits entre riverains et exploitants de bar sont fréquents. Des dis­posi­tifs instal­lés soit sur demande des maires d’arrondissement, soit des asso­ci­a­tions de riverains qui se dis­ent derangé.es par le bruit. Selon Thier­ry Char­lois, chef de pro­jet « Poli­tique de la nuit » à la mairie de Paris et mem­bre du « Con­seil de la Nuit » de la mairie : « Le but du pro­jet des médus­es est de faciliter le dia­logue entre les riverains et les per­son­nes qui se trou­vent sur l’espace pub­lic, à tra­vers l’objectivation du bruit ».

Le pos­tu­lat de Bruit­parif et du « bureau de la nuit » de la Mairie est que la pos­si­bil­ité de met­tre sur la table une mesure pré­cise du bruit et de son orig­ine, son abstrac­tion, doit faciliter la solu­tion paci­fique des dis­putes qui peu­vent éclater autour des activ­ités noc­turnes. La machine au ser­vice de l’homme. Les ver­bal­i­sa­tions : « Ne sont pas du tout l’objectif, puisque de toute façon si on veut ver­balis­er pour tapage noc­turne on peut le faire avec des sonomètres » se défend Char­lois. Le cas de la Butte aux Cailles démon­tre pour­tant que les « médus­es » ne sont pas force­ment un élé­ment de paci­fi­ca­tion, mais plutôt une rai­son ultérieure de con­flit et d’incompréhension entre les riverains et les exploitants des bars, qui ont dénon­cé l’installation des cap­teurs comme un nou­veau mouchard qui vise à asep­tis­er la vie de leur quartier.

Des juristes électrisés par ces cnidaires technologiques

Le mot « objec­tiv­er » revient sou­vent dans les com­mu­ni­ca­tions de Bruit­parif et de ses parte­naires, visant à don­ner une image sere­ine et pos­i­tive de l’application de ce dis­posi­tif. Pour­tant, l’utilisation de cette tech­nolo­gie se situe dans un espace juridique flou, et touche à des domaines qui ne sont pas encore encadrés par la lég­is­la­tion. Les cap­teurs con­stituent un men­ace sérieuse du point de vue de la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles : les images et les sons col­lec­tés ne doivent aucune­ment pou­voir con­stituer des élé­ments per­me­t­tant d’identifier une per­son­ne et si c’est le cas, les citoyens doivent être alertés de cette pos­si­bil­ité, selon la loi rel­a­tive à la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles (RGPD).

La juriste Lucie Cluzel, pro­fesseur de droit pub­lic à l’université de Paris Nan­terre, souligne les principes qui sous-ten­dent le RGPD : « Il y a un principe de pro­por­tion­nal­ité, c’est à dire que le traite­ment des don­nées doit être pro­por­tion­nel à la men­ace pour la sécu­rité […] Un principe de final­ité, qui implique que le per­son­nel qui traite les don­nées soit bien for­mé et que le traite­ment soit encadré par la loi ; enfin un principe de con­sen­te­ment, qui exige le con­sen­te­ment des per­son­nes dont les don­nées vont être traitées ». 

Thier­ry Char­lois assure que les médus­es ne con­stituent pas un risque pour les don­nées per­son­nelles : « Les sons ne sont pas enreg­istrés, mais seule­ment mesurés et les images cap­tées sont floutées à la source, donc il n’y a aucun risque pour les don­nées des citoyens ». Jacopo Mar­ti­ni pré­cise : « Il y a une pre­mière prise de pho­to par la méduse, et ensuite nous sélec­tion­nons une zone qui sera à flouter. À par­tir de ce moment, les images seront automa­tique­ment floutées dans la zone envis­agée, où pour­raient se trou­ver des per­son­nes identifiables ».

La ques­tion de l’enregistrement des sons est pour­tant épineuse, comme le démon­tre le cas de Saint-Éti­enne. La ville a lancé en 2019 un pro­jet expéri­men­tal sim­i­laire à celui des «  médus­es », com­por­tant l’installation de cap­teurs sonores et de caméras dans le quarti­er de Trentaize-Beaubrun-Curiot 5. La mairie voulait détecter dans les rues les bruits comme les cris, les éclats de verre, les explo­sions, etc. La Com­mis­sion Nationale de l’Informatique et des Lib­ertés (CNIL) a ini­tiale­ment don­né son feu vert au pro­jet présen­té par l’entreprise Serenic­i­ty 6 , mais s’est ensuite attaquée aux dan­gers poten­tiels pour les don­nées privées, envoy­ant un avis négatif(pure­ment con­sul­tatif) au maire de la ville, Gaël Per­dri­au. Ce dernier, sous la pres­sion des Stéphanois, a fait marche arrière.

La pres­sion poli­tique subie par les décideurs à Saint-Éti­enne peut expli­quer l’attention qu’accordent les chantres de Bruit­parif à la ques­tion des don­nées per­son­nelles. Un sujet très sen­si­ble le doute n’est pas levé sur l’utilisation future des cap­teurs, malgré les garanties de Jacopo Mar­ti­ni, qui revendique : « Nous avons eu un avis favor­able de la CNIL ». Per­son­ne ne peut garan­tir que, une fois la tech­nolo­gie mise en place et dans une autre con­jonc­ture poli­tique, les cap­teurs ne seront employés pour l’identification des citoyens. A l’instar de l’état d’urgence qui a été util­isé bien au delà de son cadre ini­tiale d’application pour réprimer les mou­ve­ments soci­aux, les cap­teurs sonores pour­raient eux aus­si voir s’éten­dre leur domaine d’application.

La police médusé… ?

Le deux­ième doute qui vient à l’esprit est le pos­si­ble emploi des « médus­es » pour des opéra­tions de police. Actuelle­ment, aucune loi n’encadre l’usage des « médus­es » dans le cadre d’interventions poli­cières. Pour­tant, Thier­ry Char­lois fait écho au bilan des poli­tiques de la nuit 7 de la cap­i­tale, qui pré­conise l’achat de plusieurs cap­teurs par la Direc­tion de la Préven­tion, de la Sécu­rité et la Pro­tec­tion (DPSP), ser­vice rat­taché à la mairie de paris. Il sug­gère que sur la place publique où l’on ne pour­rait pas inter­venir sur les débits de bois­son, il faudrait don­ner la pos­si­bil­ité à cette pseu­do-police de ver­balis­er directe­ment les citoyen.nes.  : « Dans ces cas les médus­es ne pour­raient avoir une util­ité que si elles sont directe­ment en con­nex­ion avec le cen­tre de veille opéra­tionnelle de la DPSP ».

Out­re l’insis­tance sur la médi­a­tion et sur « l’objectivation » des nui­sances sonores, la com­mu­ni­ca­tion de Bruit­parif trahit une men­tal­ité quelque peu poli­cière : « Sans doute, les rési­dents ne por­tent pas sou­vent plainte auprès des forces de police parce qu’elles ne sont pas disponibles et le temps de venir, il n’y a plus rien à voir » se soucie Bruit­parif dans son inter­ven­tion à la con­férence « inter.noise » de Madrid en 2019.

 

 

Pour résumer l’idéal de Bruit­parif : des citoyen.nes dérangé.es par quelqu’un dans la rue font appel à la mairie ou directe­ment à Bruit­parif ; l’association installe ses micros ; les bruits sont mesurées ; les ver­bal­i­sa­tions dressées, au mieux on assiste à une con­cer­ta­tion ; le cas est clos. Mais dans quel con­texte se plaig­nent les citoyen.nes ? Et à quoi nous mèn­erait la général­i­sa­tion d’une telle tech­nolo­gie ? La ville de Paris s’est engagée dans un proces­sus d’embour­geoise­ment (gen­tri­fi­ca­tion en Anglais), comme la plu­part des mégapoles à tra­vers le monde, qui repousse les pop­u­la­tions plus dému­nies aux marges de la ville : dans les ban­lieues. Les riverains qui se plaig­nent « achè­tent [un loge­ment dans Paris] parce que c’est sym­pa, c’est bobo, et puis ils veu­lent faire fer­mer les bars » comme l’explique un patron de bar dans l’article de Medi­a­part sus­men­tion­né.

La loi d’orientation sur les mobil­ités votée en 2019 a déjà intro­duit un amende­ment ouvrant la voie à une expéri­men­ta­tion de cap­teurs sonores dans le but de ver­balis­er les véhicules trop bruyants. Rien n’empêche, donc, que les médus­es puis­sent un jour être des dis­posi­tifs policiers à part entière, comme le souligne Lucie Cluzel : « Les cap­teurs ne sont pas pour l’instant des out­ils de police admin­is­tra­tive, et pour cela il fau­dra un décret qui en encadre l’usage. Mais on va cer­taine­ment dans ce sens, avec les cam­pagnes sécu­ri­taires qui sont en cours en ce moment […] Il y a en plus un véri­ta­ble marché des tech­nolo­gies de sur­veil­lance ». Ce qui se révèle être le cas aus­si pour Bruit­parif, qui a crée en décem­bre 2020 une entre­prise, Vig­i­noiz. Seul action­naire : le même Bruit­parif. Le but ? Met­tre sur le marché les dis­posi­tifs élaborés par l’association, qu’ils ne pour­raient pas com­mer­cialis­er autrement.

Nager dans le « décor urbain »

La volon­té même de faire dimin­uer les « nui­sances sonores » relève d’une men­tal­ité fétichisée ou la ville est com­plète­ment asep­tisée, pro­pre, silen­cieuse, absol­u­ment fonc­tion­nelle, réduite à une abstrac­tion quan­tifi­able. Un décor urbain. Une men­tal­ité exem­pli­fiée par la théorie de la fenêtre cassée (Bro­ken win­dow the­o­ry), ren­due fameuse dans la New York des années 1990 par Rudy Giu­liani, alors maire de la ville. Selon cette théorie tout signe vis­i­ble de crim­i­nal­ité ou de déviance encour­age une aug­men­ta­tion de ces mêmes ten­dances. Ain­si, les élé­ments autrement inof­fen­sifs de l’ambiance urbaine (comme les tags sur les murs, la saleté ou… le bruit) sont crim­i­nal­isés. Une approche de la ville qui per­met de réprimer des pop­u­la­tions mis­éreuses, racisées, et sou­vent jeunes.

La flo­rai­son de tech­nolo­gies sécu­ri­taires, « paci­fi­ante », doit être insérée dans cet imag­i­naire de la ville comme lieu réservé au tra­vail et à la cir­cu­la­tion des marchan­dis­es. La « Safe city » étant l’humble servi­teur de cette ville. Comme l’explique Juli­ette, respon­s­able de la cam­pagne Tech­nop­o­lice pour La Quad­ra­ture du Net: « Les pro­jets comme celui de Bruit­parif relèvent du solu­tion­nisme tech­nologique. C’est à dire qu’on estime que l’application d’une tech­nolo­gie va per­me­t­tre de résoudre un prob­lème qui est en réal­ité humain. Ces tech­nolo­gies, qui sont aus­si des tech­nolo­gies sécu­ri­taires, devi­en­nent omniprésentes, on s’y habitue et on les utilise de plus en plus jusqu’à ce qu’on les con­sid­ère fon­da­men­tales ». Le prob­lème essen­tiel se pose donc dans ces ter­mes : dans quelle ville souhaite-t-on vivre ? La ville tech­nologique que nous pré­conise Bruit­parif est une ville où l’humain est trans­for­mé en une vari­able math­é­ma­tique, enseveli sous le poids des chiffres. Une ville où l’on nage avec des médus­es dans une mer par­faite­ment plate, une mer de décor.

La ques­tion soulevée par les « médus­es », en somme, va au-delà de la ques­tion de l’application courante de ces cap­teurs, et touche bien plutôt aux moti­va­tions pro­fondes de leur développe­ment. L’idée d’une ville « Safe » et « Smart » est au cœur de la vision des admin­is­tra­tions locales et éta­tiques, mais à quel prix pour la lib­erté des citoyen.ne.s ? En pro­posant un out­il tech­nologique pour chaque prob­lème de la vie col­lec­tive, ne risque-t-on pas de neu­tralis­er le débat démoc­ra­tique ? De dis­qual­i­fi­er encore un peu plus la parole ?

La ville des rêves de Bruit­parif et de ses thu­riféraires, est une ville-machine où il suf­fit de régler tel ou tel paramètre pour faire ren­tr­er le déviant dans la norme. Mais ne serait-elle pas une ville des cauchemars pour la grande majorité de la population ?

 

Gio­van­ni Simone pour Le Chif­fon

 

 

 

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