Il ne fait que deux degrés en ce lun­di soir d’hiv­er. Aban­don­nant la rédac­tion de ma thèse de géo­gra­phie, je rejoins la petite foule qui se masse, à deux pas de mon apparte­ment, dans la rue Berthi­er (Pan­tin), dev­enue impasse depuis l’érection d’un mur clô­tu­rant le pas­sage Force­val. Elle est venue déplor­er l’anniversaire de ce mur, et de l’implantation des usagers de crack porte de la Vil­lette. A coup de dis­cours, de bou­gies et de slo­gans, riverains, riveraines et mem­bres des con­seils munic­i­paux protes­tent : « Soignez-les, Pro­tégez-nous !», « 120 jours de cal­vaire, nous sommes en colère », « J’en ai ma dose. Crack bol ! ». Moi, je me demande qui se mobilise mal­gré ce froid, et surtout pourquoi ou pour qui.

Le matin même, qua­tre mois après les avoir débar­qués sur ce ter­rain, la police parisi­enne est inter­v­enue pour détru­ire les quelques struc­tures de for­tune que les con­som­ma­teurs et con­som­ma­tri­ces s’étaient con­stru­its pour se pro­téger du froid et des regards. Cette destruc­tion à grands coups de bull­doz­ers – « les mêmes qu’aux jardins d’Aubervilliers ? » deman­deront les mau­vais­es langues – est offi­cielle­ment jus­ti­fiée par la néces­sité d’empêcher la con­struc­tion d’une « zone de non droit » aux portes de Paris. La respon­s­able de l’opération affirme aux quelques médias locaux présents qu’aucun déplace­ment à venir n’était prévu : « Les tox­i­co­manes ils vont rester là. C’est l’endroit qui a été trou­vé comme le moins nuis­i­ble pos­si­ble pour les riverains, mais l’idée aujourd’hui c’est pas du tout de déplac­er »1.

«Les projecteurs se sont détournés de cette limes de la métropole parisienne aussi vite qu’ils s’y étaient braqués.»

Pour­tant, dès le lende­main, la rumeur enfle. La destruc­tion des abris de for­tune augur­erait bel et bien d’un énième déplace­ment des con­som­ma­teurs de crack du nord est parisien. Le soir même, la pré­fec­ture de police annonce avoir l’intention, sur demande du min­istre de l’Intérieur, d’installer les tox­i­co­manes sur une friche indus­trielle située dans le 12ème arrondisse­ment. Si cette déci­sion est prise uni­latérale­ment sans con­sul­ta­tion préal­able de la maire de Paris ou des édiles d’arrondissement, c’est la pre­mière fois que l’on daigne aver­tir les riverains et riveraines d’une opéra­tion de relo­cal­i­sa­tion. Le 28 jan­vi­er, le préfet de police décide finale­ment d’abandonner le pro­jet – et de laiss­er les usagers du crack à la porte de la Vil­lette, sus­ci­tant de nou­velles protes­ta­tions des habi­tants, habi­tantes et édiles du quarti­er des Quatre-Chemins.

Lumière et ombre sur les Quatre-Chemins

Aucune annonce préven­tive sem­blable n’avait été faite avant le trans­fert, le 24 sep­tem­bre 2021, de 150 tox­i­co­manes des jardins d’Éole à la porte de la Vil­lette. Soudaine­ment, riverains et riveraines se sont retrou­vés con­fron­tés à leurs nou­veaux voisins mais aus­si à la masse des médias venus récolter des craintes et une pho­togra­phie du mur dit « de la honte »2. C’est l’initiative, large­ment con­testée, de fer­mer le pas­sage Force­val (voir carte) sous pré­texte de pro­téger le voisi­nage, qui provo­qua un battage médi­a­tique à l’échelle inter­na­tionale3 « Quel sym­bole désas­treux que des deux murs ! » s’indignèrent-ils.

                                   Car­togra­phie de Mathilde Jour­dam-Boutin, févri­er 2022.

Carte en grand for­mat con­sultable ici.

Pour­tant, cet ouvrage aura au moins eu le mérite de per­me­t­tre à Estelle d’affirmer que : « Ce n’est pas vrai qu’il n’y a pas de riverains4.» et de met­tre la lumière sur le quarti­er des Qua­tre-Chemins. Mais les pro­jecteurs se sont détournés de cette limes de la métro­pole parisi­enne aus­si vite qu’ils s’y étaient braqués.

D’ailleurs, les Qua­tre-Chemins c’est quoi ? Et bien c’est un palimpses­te démo­graphique et urbain, à cheval entre les villes de Paris, Pan­tin et Aubervil­liers, où l’on se côtoie sans tou­jours se fréquenter. Ce sont de vieux habi­tants dans des pavil­lons et des petits immeubles. Ce sont des familles algéri­ennes et chi­nois­es qui vivent dans les tours de loge­ments soci­aux de la bien nom­mée rue des Cités. Enfin, ce sont des hommes, beau­coup d’hommes kabyles, tamoules, tunisiens, sri-lankais, bangladeshis ou des 105 autres nation­al­ités représen­tées dans le quarti­er – qui parta­gent des stu­dios insalu­bres avec autant de per­son­nes que l’espace ne peut accueil­lir de lits super­posés. A ce savant mélange, il s’agit désor­mais d’ajouter une petite dose de jeunes act­ifs dont je fais par­tie — artistes, archi­tectes, doc­tor­ants, étu­di­ants, mil­i­tants – attirés par les loy­ers moins chers qu’intra-muros (40% y dépassent en réal­ité les pla­fonds légaux), les tiers-lieux qui pul­lu­lent et les infra­struc­tures uni­ver­si­taires implan­tées dans le cadre du Grand Paris. Une petite poignée de gen­tri­fieurs donc, dira-t-on.

Tout ce petit monde cos­mopo­lite se retrou­ve aux Qua­tre-Chemins pour for­mer « l’un des quartiers les plus pau­vres de France » sans partager grand chose de plus que la sor­tie du métro. Si un élu local affirme avec emphase : « On n’est peut-être pas un beau quarti­er mais on est un quarti­er de belles per­son­nes », la pau­vreté est pal­pa­ble dans le paysage. Le quarti­er est par ailleurs con­nu pour la sur­représen­ta­tion des activ­ités informelles voire illé­gales, qui fait l’objet de con­flits récur­rents entre la police et les vendeurs de cig­a­rettes à la sauvette notam­ment. Au print­emps 2019, les Qua­tre-Chemins ont d’ailleurs été classés par­mi les « Quartiers de Recon­quête Répub­li­caine », où le déploiement de policiers sup­plé­men­taires doit par­ticiper à lut­ter con­tre la délin­quance et les trafics. Et quelle belle vic­toire de la République que d’y ramen­er une pop­u­la­tion encore plus vul­nérable et invis­i­ble que celle des Quatre-Chemins !

Haroun et Sofi­ane aux abor­ds de l’av­enue Jean-Jau­rès à Aubervil­liers située à quelques pas du camp de for­tune des con­som­ma­teurs de crack. Pho­to de Romain Adam.

C’est cet absurde manque de prise en compte de la sit­u­a­tion sociale ini­tiale que dénon­cent riverains, élus et médias avec la for­mule à suc­cès « On vient ajouter de la mis­ère à la mis­ère » et que me répè­tent tour à tour Kataline, Mohammed, Nolan et Sadia sur le ton de la colère par­fois, de la las­si­tude surtout. Pour­tant, une fois passé le choc visuel puis le temps d’indignation, les médias, les élus nationaux et les camions de policiers sont repar­tis ; lais­sant là le mur, la pop­u­la­tion des Qua­tre-Chemins et ses nou­veaux voisins toxicomanes.

« Personne ne se mobilise ! »

Les habi­tants et habi­tantes de Stal­in­grad (19e arr.) puis le voisi­nage du jardin d’Éole s’étaient mobil­isés con­tre la présence du traf­ic de crack. Mais, aux Qua­tre-Chemins toute mobil­i­sa­tion locale sem­ble s’être rapi­de­ment éteinte dans les mois qui ont suivi le 24 sep­tem­bre. Moi-même, rési­dente du quarti­er et mem­bre de l’association dont le local est adossé au mur de la honte, je n’ai vent que de peu d’actions publiques. On n’entend que le bagout de Pierre-Eti­enne, retraité, qui col­lecte des sig­na­tures pour son comité de sou­tien depuis qu’il a été con­damné à des travaux d’intérêt généraux pour avoir tagué « Dar­manin démis­sion » sur le mur. Par­fois, quelques con­ver­sa­tions de voisi­nage évo­quent le rejet des recours en référé que les maires de Pan­tin et d’Aubervilliers avaient déposé pour faire annuler la déci­sion. Les riverains des Qua­tre-Chemins appa­rais­sent résignés à la présence de cette nou­velle pop­u­la­tion dont ils con­tin­u­ent de se plaindre.

Quelques groupes comme « Ant­i­crack 93 », « Impairs Car­riou » devenu « Vil­lage Vil­lette » ou « SOS 4 chemins » cherchent tout de même à mobilis­er la pop­u­la­tion et à inter­peller les élus. « Ils pensent que parce que c’est un quarti­er pop­u­laire, les gens ne vont pas se bat­tre ! Mais on va se bat­tre ! » déclare ain­si Nolan, porte-parole ent­hou­si­aste de Vil­lage Villette.

Ils recon­nais­sent toute­fois assez aisé­ment ne pas y par­venir : « Les gens ne se plaig­nent pas assez » déplore Mar­i­on, maus­sade. Au bout de quelques mois, la péti­tion qu’ils ont fait tourn­er ne rassem­ble pas plus de mille sig­na­tures, les déam­bu­la­tions cinquante per­son­nes et leurs réu­nions une dizaine. Assis en cer­cle, après l’abandon du pro­jet de déplace­ment dans le 12ème arrondisse­ment, ils dressent, abat­tus, un bilan pes­simiste de la sit­u­a­tion. J’écoute, en leur ser­vant des cafés :

- Ils étaient plus de 300 au moins devant la mairie [du 12ème arrondisse­ment pour pro­test­er con­tre le nou­veau déplace­ment], c’est pour ça que la pré­fec­ture a décidé de se retirer.

- Nous aus­si nous étions nom­breux aux pre­mières heures.

- Oui mais dès le lende­main on était 15. Per­son­ne ne se mobilise !

- Les gens sont déçus parce qu’on n’est pas écouté ! On n’a pas un homme poli­tique qui nous défende ! On n’a personne…

- Mais si, on a nos maires quand même !

- Oui, mais les nôtres n’ont pas de pouvoir.

- Et puis les gens sont telle­ment habitués dans ce quarti­er qu’on ne les voit presque pas !

- Oui ! C’est pas qu’ils font moins de nui­sances ici qu’ailleurs, c’est qu’ils y en avaient déjà trop…

- Les Qua­tre-Chemins n’avaient vrai­ment pas besoin de ça. On n’est pas la poubelle de Paris. »

Que faire ? « Séquestr­er le préfet Lalle­ment ? » pro­pose, sar­cas­tique, l’un d’eux… La réu­nion s’achève avec la volon­té de vis­i­bilis­er davan­tage les nui­sances sans que per­son­ne ne sache vrai­ment com­ment s’y prendre.

Pour préserver un patrimoine, encore faut-il en avoir un

D’aucuns blâmeront le froid, les fêtes, le covid ou la dépres­sion hiver­nale: tou­jours est-il que la mobil­i­sa­tion n’a jamais décol­lé aux Qua­tre-Chemins. Le soir du rassem­ble­ment pour les 120 jours du mur, c’est une assis­tance d’à peine une cen­taine de per­son­nes qui écoute les élus des trois com­munes lim­itro­phes. Par ailleurs, je suis frap­pée par la moyenne d’âge plus élevée et le phéno­type bien plus pâle qui car­ac­térise les indi­vidus au regard du quarti­er. Celles et ceux qui dif­fèrent vis­i­ble­ment du reste de la foule se révè­lent extérieurs au mou­ve­ment : « On est jour­nal­istes pour le parisien », « Je tra­vaille pour le Maire, j’habite à Ivry » ou encore « Aha­hah ! On est flics ».

Le rassem­ble­ment d’habitants et d’habitantes dont le maire de Pan­tin vante « la diver­sité représen­tée » appa­raît donc surtout comme un rassem­ble­ment de vieux pro­prié­taires blancs. Peut-être pas tous vieux — Nolan a la trentaine – peut-être pas tous blancs – Bad­er est fier d’être algérien – mais tous pro­prié­taires. Ce n’est pas très sur­prenant, toute lutte NIMBY (Not In My Back­Yard, lit­térale­ment « pas dans mon jardin ») se car­ac­térise par la mobil­i­sa­tion de rési­dents con­tre un pro­jet d’intérêt général afin de préserv­er leur cadre de vie ou leur pat­ri­moine. Certes, on peut dif­fi­cile­ment qual­i­fi­er la poli­tique, sécu­ri­taire et répres­sive, de ges­tion de la crise du crack de pro­jet d’intérêt général. Soit, le cadre de vie des Qua­tre-Chemins peut dif­fi­cile­ment être plus dégradé qu’il ne l’est actuelle­ment. En revanche, le pat­ri­moine existe bel et bien aux Qua­tre-Chemins, et c’est là que le crack blesse…

« C’était le meilleur endroit pour investir. »

La for­mule est sou­vent la même : « J’habite ici depuis 15 ans et j’ai bien vu le quarti­er se dégrad­er » m’annonce Flo­rence ; « J’ai acheté il y a 24 ans avec ma com­pagne, et c’est de pire en pire » renchérit Mar­i­on ; et à Bad­er de tranch­er « Moi ça fait 40 ans que je suis ici et là, c’est la goutte d’eau… ». Les petits pro­prié­taires du quarti­er se sen­tent coincés. Comme Flo­rence, qui envis­age de ven­dre, la plu­part craig­nent surtout la déval­u­a­tion de leur bien. C’est le cas de Thomas, qui a acheté il y a trois ans : « C’était le meilleur endroit pour inve­stir. Ça coûte déjà cher mais on peut avoir plus grand que dans Paris et dans quelques années ce sera comme Mon­treuil. Enfin c’est ce que je pen­sais… » regrette-t-il. En dis­cu­tant avec Bad­er et son ami, Tarak, j’apprends d’ailleurs que le col­lec­tif Ant­i­crack 93 a pour porte-parole non pas une riveraine mais une agente immo­bil­ière. À la fin du rassem­ble­ment, elle s’inquiète davan­tage de la dif­fi­culté à ven­dre ses biens que de la sécu­rité des habi­tants du quarti­er. De fait, un peu plus tôt, celle-ci m’affirmait : « Les nou­veaux par­tent déjà facile­ment, les acquéreurs poten­tiels vont tous fuir le quarti­er et ceux qui restent, c’est ceux qui ne peu­vent pas faire autrement ».

Ceux qui ne peu­vent pas faire autrement, c’est juste­ment tous ces habi­tants des Qua­tre-Chemins qui ne sont pas devant le mur. Ceux qui ne cherchent pas à faire appel à des édiles dont ils ne con­stituent pas l’électorat. Celles qui sem­blent déjà effacées de l’espace pub­lic. C’est la masse des locataires du parc social ou des marchands de som­meil. C’est ceux qui n’ont jamais eu de jardins à défendre. Qui va donc se mobilis­er pour défendre un bien qu’il ne pos­sède pas ?

Mathilde Jour­dam-Boutin pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > De nou­veaux bâti­ments au bord du Canal Saint-Denis à Aubervil­liers. Pho­to de Guil­hem Vel­lut. Cre­ative CC 2.0

Pan­tin : milieu de mat­inée. Après une semaine de chaleur, le ciel est rede­venu mou­ton­neux. Je fran­chis la grille anthracite et pénètre dans le salle d’accueil du Lab­o­ra­toire écologique zéro déchet (surnom : le LÉØ). Dans la cui­sine, trois per­son­nes pren­nent le café ; au cen­tre de la pièce un dis­cret con­cil­i­ab­ule se tient ; à l’arrière, un groupe s’affaire à réalis­er des ban­deroles pour la manif’ de défense des jardins des ver­tus d’Aubervilliers expul­sés la semaine 1. Le tout baigné dans une musique blues qui s’est faite oubli­er. Jovial.

Ressourcerie, atelier de réparation, cuisine solidaire…

Lieu sin­guli­er dans la proche ban­lieue parisi­enne, le LÉØ, c’est une asso et c’est aus­si un vaste hangar, pro­priété de l’étab­lisse­ment pub­lic fonci­er d’Île-de-France. A l’origine instal­lé à Noisy-le-Sec mais con­traint à l’expulsion, c’est dans l’un des quartiers les plus pau­vres de Pan­tin et de la région, à Qua­tre-Chemins, qu’Amélie, anci­enne édu­ca­trice spé­cial­isée et Michel, mar­i­on­net­tiste de méti­er, ouvrent et squat­tent ce nou­veau lieu courant 2019. Deux procès vic­to­rieux, en pre­mière instance et en appel, font jurispru­dence. La cour d’appel de Paris recon­naît une « con­tri­bu­tion essen­tielle à la société » et autorise l’occupation des lieu jusqu’au print­emps 2023. Après cette date, le bâti­ment et ses voisins seront rasés pour faire place à un « éco-quarti­er2» de 19 hectares.

Le but du lab­o­ra­toire écologique zéro déchet ? Met­tre sur pied un espace d’expérimentation pour de la récupéra­tion d’aliments, de vête­ments, de matéri­aux divers, se for­mer à la répa­ra­tion et organ­is­er des réseaux de redis­tri­b­u­tion. Ressourcerie, ate­lier d’auto-réparation de vélo et de matos élec­tron­ique, ate­lier cou­ture, ate­lier déman­tèle­ment et retraite­ment de la fer­raille et du plas­tique, « matéri­au­thèque », cui­sine sol­idaire, récupéra­tion ali­men­taire et con­sti­tu­tion de paniers à des­ti­na­tion des familles dans la dèche. Une récupéra­tion ali­men­taire qui passe par dif­férents canaux : accord avec des super­marchés du coin et des plate­formes de livrai­son de repas en entre­prise pour récupér­er les inven­dus, récupéra­tion via des asso­ci­a­tion de col­lecte (type Lin­kee ou Phenix), glan­age sur les marchés. Le LÉØ rassem­ble chaque semaine des dizaines de kilos de bouffe qu’il redis­tribue via des paniers ali­men­taires, prin­ci­pale­ment des fruits et légumes.

Paniers de fruits et légumes récupérés chaque semaine au LÉØ par les familles accom­pa­g­nées (Crédit pho­to : Gary Libot)

Loin de l’idyllisme niaiseux de la-récupéra­tion-qui-sauve-la-vie-et-la-planète, Amélie, argue : « Avec nos actions de récup’ on ramasse la merde du cap­i­tal­isme. Ce sys­tème a aus­si besoin de gens comme nous pour récupér­er ses rebus… On met surtout une grosse rus­tine à la société qui laisse des pau­vres crev­er de faim et on fait le taff qu’elle devrait faire. » Au LÉØ, le col­lec­tif ne cesse de se ques­tion­ner sur ses pra­tiques et sur le rôle social de la récupéra­tion et n’hésite pas à cri­ti­quer rad­i­cale­ment ses démarch­es. Un pré­cieux exer­ci­ce d’auto-réflexion.

La récup’ au service du capitalisme ?

Instal­lés dans le petit salon du hall d’accueil, le soleil de fin d’après-midi a réchauf­fé les fau­teuils sur lesquels on s’assoit. Avec Julie, qui habite ici depuis un an et Paul, qui vient d’emménager, le col­lec­tif est au com­plet. Dis­cus­sion autour du rôle socié­tal de la récup’. Faut-il main­tenir les récupéra­tions auprès des entre­pris­es de livrai­son de repas aux entre­pris­es ? Favoris­er des réseaux plus mar­gin­aux ? Et d’ailleurs, quel rôle joue la récupéra­tion (de nour­ri­t­ure et de matéri­aux) dans la société industrielle ?

Paul démarre les hos­til­ités : « En allant faire la récup’ à Totem 3 ce matin, je me suis sen­ti mal à l’aise… Dans les bureaux, il y avait des écrans partout qui mon­traient des sta­tis­tiques, des courbes et des dia­grammes. On fai­sait une récup’ ambiance start-up. Là, je me suis dit que je venais met­tre un panse­ment sur une machine dégueu­lasse. » Amélie abonde : « En plus, dans ce cas, on met une rus­tine à la moral­ité du chef d’entreprise qui n’a que le prof­it pour but. Sa con­science peut être tran­quille : il ne jette plus. » « C’est sûr que je trou­ve plus dis­cutable, pour­suit Michel, qu’on aille récupér­er de la bouffe auprès d’entreprises [comme Totem] qui vont être défis­cal­isées 4 plutôt qu’on aille faire nos récup’ en vélo directe­ment dans les poubelles et qu’on les redonne. » Dans le pre­mier cas, le sys­tème de pro­duc­tion et de con­som­ma­tion est opti­misé et ren­for­cé dans sa logique, dans le sec­ond cas, il est détourné selon Michel.

« Sur le fond, il faut qu’on voit notre activ­ité comme un brico­lage tem­po­raire. Tout l’enjeu reste de pro­duire moins et de pro­duire mieux. »

« Moi, je mets un peu tout dans le même panier : Totem, plate­forme comme Lin­kee ou Phenix, récupéra­tion dans les super­marchés, glan­age, poubelle, affirme Amélie la voix tran­chante. Dans tous les cas, on récupère la merde du cap­i­tal­isme et ce dans deux sens : à la fois on vide ses poubelles et en même temps on nour­rit les gens qu’il rend pau­vre. » Michel prend le con­tre-pied : « Lut­ter con­tre le cap­i­tal­isme, c’est aus­si lut­ter con­tre la con­som­ma­tion. Ce qu’on récupère et qu’on redis­tribue aux pau­vres, c’est autant de choses qu’ils ne vont pas eux acheter. Ça fait de l’argent en moins qui cir­cule, 20 % de TVA de moins : c’est-à-dire qu’on entre­tient moins la méga-machine en faisant les poubelles qu’en achetant de la nour­ri­t­ure. »

En mangeant un morceau de cake récupéré le matin même dans une supérette du coin, Paul déplore : « En récupérant ces pro­duits, large­ment indus­triels, je trou­ve qu’on main­tient une dépen­dance à cette forme de con­som­ma­tion et on ne rend pas néces­saire le besoin de créer un au-delà à cette dernière. ». Amélie tient à plac­er un bémol : « Majori­taire­ment, dans les paniers, j’ai tou­jours voulu qu’on redonne des fruits et des légumes, pas des pro­duits trans­for­més et c’est ce qu’on fait. Sur le fond, il faut qu’on voit notre activ­ité comme un brico­lage tem­po­raire. Tout l’enjeu reste de pro­duire moins et de pro­duire mieux.»

« C’est sûr que dans un monde idéal, ajoute Michel, chaque mairie aurait des champs à 20km de Paris et aurait une petite ferme où l’on peut avoir une auto­pro­duc­tion… ». Julie sou­tient: « Il faut cou­pler la récupéra­tion à l’autonomie ali­men­taire. Et l’autonomie ali­men­taire qu’on pour­rait redis­tribuer gra­tu­ite­ment. Mais ici, on est quand même dans une périphérie urbaine très béton­née, pol­luée 5. On n’est pas en mesure aujourd’hui, à part en hors-sol… »

« Monter une équipe pour une transformation sociale… »

Autre ques­tion épineuse : Est-ce que le don (nour­ri­t­ure, vête­ment, etc.) aux pau­vres ne par­ticipe pas à apais­er une colère (légitime) favorisant finale­ment le statu quo poli­tique ? Pour avoir la paix : don­nez du pain. Amélie : « Le LÉØ est certes un fac­teur de paci­fi­ca­tion sociale et je me demande par­fois si je n’agis pas à ren­dre accept­able tout ce merdier. Mais il y a un principe de réal­ité. Tu dis quoi à Naia [prénom changé] qui a son bébé et qui t’appelle parce qu’elle n’a plus a manger ? Aujourd’hui, elle ne touche plus d’aides. C’est-à-dire que si on n’est pas là pour lui fil­er un peu de bouffe, il y a une solu­tion : c’est la pros­ti­tu­tion… Au pre­mier con­fine­ment, j’ai reçu des coups de télé­phone de mamans en larmes qui avaient faim parce que l’État ne faisait plus son tra­vail, parce que les ban­ques ali­men­taires ont fer­mées. Là, elles sont en larmes, pas en colère. C’est nous qui sommes en colère. » D’autant que, pour Michel : « Ce n’est pas parce que les gens sont en colère que les trans­for­ma­tions sociales advi­en­nent. La colère est mau­vaise con­seil­lère. Ils vaut mieux accom­pa­g­n­er les gens qu’on aide, recevoir leur douleur et petit-à-petit mon­ter une équipe pour une trans­for­ma­tion sociale… ». Et c’est ce qui sem­ble s’être pro­duit au LÉØ.

De l’aide temporaire au renversement de l’imaginaire

Yédré, jeune maman de 27 ans, a été hébergée un an au LÉØ : « Je venais d’accoucher de ma fille, j’étais très fatiguée. Sans la nour­ri­t­ure et les vête­ments que j’ai pu obtenir ici, je ne sais pas où j’en serai aujourd’hui… » Ce n’est pas seule­ment une aide tem­po­raire qu’elle a pu recevoir ici, c’est un change­ment d’imaginaire qui s’est amor­cé : « Main­tenant, quand je vois une poubelle, par­fois je regarde ce qu’il y a dedans. J’ai récupéré une tablette numérique une fois. Avant je l’aurai jamais fait. Ici, j’ai aus­si appris la cou­ture, le détri­co­tage, je suis même allé en man­i­fes­ta­tion avec eux. » con­fie-t-elle avec un grand sourire qui s’ouvre sur le visage.

L’ate­lier de répa­ra­tion d’élec­tromé­nag­er et de vélo dans le hall d’ac­cueil du LÉØ (Crédit pho­to : Gary Libot)

Même son de cloche pour Jalia [prénom changé], 23 ans, qui a par­ticipé à plusieurs ate­liers au LÉØ : « Main­tenant, pour meubler mon apparte­ment, j’ai appelé des gens qui avaient des choses à jeter pour aller les récupér­er. J’utilise beau­coup moins l’argent qu’avant. » Pour Joce­lyne, maman camer­ounaise qui décou­vre le LÉØ en allant y chercher une pous­sette en novem­bre 2019 : « Les pro­duits de sec­onde main n’étaient pas de qual­ité et la nour­ri­t­ure où la date de dura­bil­ité min­i­male était dépassée n’étaient pas mange­ables. » Main­tenant elle habille et nour­rit ses enfants avec ces pro­duits. « En Afrique, autour de moi, on achète et on jette beau­coup et de plus en plus alors que la mis­ère croît. Grâce à mon pas­sage dans ce lieu, j’ai com­pris que la récupéra­tion était un bon moyen pour ne pas acheter ». Elle con­clut, la voix enjouée : « Ce qui est intéres­sant au LÉØ, c’est le lien entre le social et l’écologique. Dans les prochaines années, je vais faire en sorte de mon­ter une asso­ci­a­tion pour instau­r­er cet état d’esprit et ces pra­tiques, peut-être au Camer­oun où nous avions une tra­di­tion de récupéra­tion, qui se perd de plus en plus au prof­it du tout jetable ».

Quant à l’Île-de-France, il n’est pas inter­dit d’y espér­er la mul­ti­pli­ca­tion de ces lieux d’expérimentation jusqu’à ce qu’ils soient ren­du pro­gres­sive­ment inutiles. Leur inutil­ité rimant avec le déman­tèle­ment des logiques marchan­des aujourd’hui chance­lantes, mais triomphantes.

Gary Libot pour Le Chif­fon

Pho­togra­phie de Une > Grille d’en­trée du LÉØ. Pho­to de Gary Libot.
Pho­togra­phie n°2 > Paniers de fruits et légumes récupérés chaque semaine au LÉØ par les familles accom­pa­g­nées. Pho­to de Gary Libot.
Pho­togra­phie n°3 > L’ate­lier de répa­ra­tion d’élec­tromé­nag­er et de vélo dans le hall d’ac­cueil du LÉØ. Pho­to de Gary Libot.

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