Bon alors, c’est quoi une « mutuelle de fraudeurs ? » Eh bien c’est un groupe (dis­ons une ving­taine de per­son­nes) se réu­nis­sant régulière­ment (une fois par mois en général) pour met­tre des moyens en com­mun (de l’argent) qui ser­vent à rem­bours­er les amendes de leurs mem­bres, qui ne payent pas, ou pas tous, leurs tick­ets de métro. En pra­tique, les mem­bres paient tout de suite l’amende, puis se font rem­bours­er lors de la réu­nion sur la caisse commune.

Les mutuelles ont existé dans dif­férentes villes et dif­férents pays. Elles seraient nées à Malmö, en Suède, dans les années 90. Il y a eu un col­lec­tif sans-tick­et à Brux­elles au tour­nant des années 2000. Il existe un cer­tain nom­bre de témoignages et de brochures au sujet des mutuelles, qui mon­trent une grande diver­sité de pra­tiques et de con­textes. Impos­si­ble pour cette rai­son de faire le tour de la ques­tion en quelques lignes. Nous pou­vons néan­moins for­muler quelques réflex­ions sur une forme d’association assez curieuse, il faut le recon­naître. Nous par­lerons surtout de Paris, parce que c’est la ville que nous con­nais­sons le mieux, et parce que c’est un arti­cle du Chif­fon : ici c’est Paris !

Si les mutuelles de fraudeurs ont fait l’objet de quelques arti­cles dans la presse (autour de 2010), impos­si­ble de savoir si elles exis­tent encore. Si c’était le cas, nous évi­te­ri­ons de les faire con­naître ou d’en faire la pro­mo­tion, car c’est inter­dit par la loi.

Bref, les mutuelles de fraudeurs, ça n’existe plus, ça n’existe pas, mais ça reste intéressant.

Gratuité

La pre­mière chose qui vient à l’esprit quand on con­sid­ère une mutuelle de fraudeurs, c’est qu’elle con­siste à ne pas pay­er les trans­ports. C’est dans le nom : on fraude. Impres­sion que vient con­firmer le fait que de nom­breuses mutuelles revendiquent la gra­tu­ité des trans­ports en com­mun. Quand on creuse un peu la ques­tion, celle-ci se com­plique cepen­dant. En effet, la pre­mière chose que l’on fait en entrant dans une mutuelle, c’est pay­er. Une petite coti­sa­tion, certes, 7 ou 10 euros par mois. Mais mul­ti­plié par 20, cela fait tout de suite 140 à 200 euros, qui ren­trent dans les caiss­es de la RATP sous la forme d’amendes payés rubis sur l’ongle (les mutuelles encour­a­gent le paiement immé­di­at — c’est moins cher). D’autre part, il faut pren­dre en compte le fait que même les usagers qui paient « nor­male­ment » le métro n’en règ­lent en réal­ité qu’une petite par­tie, puisque leur abon­nement ou leur tick­et est large­ment sub­ven­tion­né (par l’employeur, par la région, l’État, le départe­ment). Le coût du trans­port est donc déjà social­isé à grande échelle.

Ajou­tons qu’historiquement (depuis les années 70), la fraude a été prise en compte comme un « coût » à com­par­er (un écon­o­miste par­lerait « d’arbitrage ») avec les « béné­fices », que représen­tent la réduc­tion des effec­tifs dans le métro et le bus (c’est tou­jours un écon­o­miste qui par­le). En pra­tique, on a sup­primé les êtres humains dans les sta­tions et les bus, ce qui rend pos­si­ble la fraude, impens­able dans un con­texte où il y aurait un employé der­rière chaque tourni­quet et un receveur dans le bus.

Enfin, la RATP est une entre­prise qui exporte son savoir-faire et vend ses métros partout dans le monde. Elle peut se per­me­t­tre de per­dre un peu ici pour gag­n­er là-bas. Bref, le fait de pay­er ou non son tick­et est loin de résumer la ques­tion du finance­ment d’un trans­port de masse, d’ailleurs struc­turelle­ment défici­taire. Ce que l’on sait avec cer­ti­tude, c’est que l’absence d’un tel sys­tème de trans­port coûterait trop cher. C’est même impens­able : com­ment trans­porter les mil­lions de tra­vailleurs de leur domi­cile à leur tra­vail dans une méga­lo­pole comme l’agglomération parisienne ?

Pour ne par­ler que de l’Île-de-France, on con­state d’ailleurs que le prix des trans­ports a ten­dance à baiss­er (dézon­age du nav­i­go, tick­et lim­ité à 5 euros en Île-de-France, for­fait pol­lu­tion), preuve que nos élus, regroupés dans Île-de-France Mobil­ités (ancien Stif), avec à sa tête Valérie Pécresse, ne sont pas obnu­bilés par le finance­ment des trans­ports par le biais du tick­et. Par con­tre, ils adorent les caméras, les por­tiques et les agents de sécu­rité, qui ne ser­vent pas unique­ment à véri­fi­er la valid­ité des titres de trans­ports. Au-delà du coût du trans­port pub­lic, se pose donc la ques­tion de la dis­ci­pline des usagers.

 

Contrôle

Autre car­ac­téris­tique mar­quante des mutuelles de fraudeurs : elles sont une protes­ta­tion con­tre les procé­dures de con­trôle. Elles se con­sid­èrent elles-mêmes comme une manière de s’organiser pour que les couch­es les plus pré­caires de la métro­pole puis­sent con­tin­uer de pren­dre les trans­ports en évi­tant la répres­sion, puisque le paiement immé­di­at de l’amende arrête toute pour­suite. Le fait de ne pas pay­er son abon­nement ou son tick­et, a égale­ment été revendiqué comme une protes­ta­tion con­tre la tech­nolo­gie RFID, qui per­met de cen­tralis­er dans une base de don­nées infor­ma­tisée les déplace­ments indi­vidu­els. Les mutuelles relient donc en pra­tique la manière dont on s’acquitte de son tra­jet, le con­trôle de ce paiement, et une ques­tion plus large de lib­erté. Les mutuelles l’abordent sou­vent par le truche­ment de la ques­tion des sans-papiers : être con­trôlé sans tick­et, cela veut dire un con­trôle d’identité, et si l’on a pas ses papiers…

« Le délit consiste donc à faire la promotion d’une mutuelle particulière »

 

Plus large­ment, il est en effet légitime de s’interroger sur le fait qu’un acte aus­si banal (au moins en apparence) que se déplac­er, qui relève donc de la lib­erté fon­da­men­tale d’aller et venir, se fasse sous l’œil de caméras de sur­veil­lance, d’agents de sécu­rité surar­més, de con­trôleurs qui con­tribuent à étof­fer les dossiers de suren­det­te­ment (qui con­ti­en­nent bien sou­vent des amendes majorées), validés infor­ma­tique­ment, avec une lég­is­la­tion qui relève de l’antiterrorisme. La loi du 22 mars 2016 dite « loi rel­a­tive à la préven­tion et à la lutte con­tre les inci­vil­ités, con­tre les atteintes à la sécu­rité publique et con­tre les actes ter­ror­istes dans les trans­ports publics, dite « Loi Savary », punit de 6 mois de prison et 7500 € d’amende ceux qui auront, sur une péri­ode d’un an, eu 5 con­tra­ven­tions impayées pour avoir voy­agé sans titre de trans­port (jusque-là, il en fal­lait 10). On par­le de plusieurs cen­taines de peines de prison pronon­cées pour ce motif.

Désobéissance civile

La même loi Savary vise égale­ment de façon explicite les mutuelles de fraudeurs : « est puni de 6 mois de prison et 45 000 € d’amende le fait d’annoncer, par voie de presse, qu’une mutuelle de fraudeurs existe » (Il a fal­lu pour cela mod­i­fi­er la loi sur la presse de 1881). Et, en effet, la mutuelle de Lille s’est faite atta­quer, avec procès, perqui­si­tions, sur la base de son blog. Le délit con­siste donc à faire la pro­mo­tion d’une mutuelle par­ti­c­ulière, et non pas à pren­dre le métro sans pay­er, qui relève de la con­tra­ven­tion (comme ne pas pay­er son sta­tion­nement, par exemple).

« L’auto-organisation, l’action non-violente (et discrète) contre des aspects dégoûtants de la vie en métropole : le tri, le contrôle des usagers de transports et la stigmatisation de ceux qui ne peuvent payer, est un mérite incontestable des mutuelles. »

 

Le délit, depuis 2001 et la loi dite de Sécu­rité Quo­ti­di­enne (gou­verne­ment Jospin) ren­for­cée par la loi Savary citée plus haut, est le délit de « fraude par habi­tude », qui con­siste à ne pas pay­er ses amendes. Or, un des principes de fonc­tion­nement d’une mutuelle est juste­ment de pay­er l’amende immé­di­ate­ment. Ain­si, elle n’est pas majorée, le con­trevenant n’est pas obligé de don­ner son iden­tité, et l’amende fait office de titre de trans­port, on peut voy­ager avec. En pous­sant un tout petit peu le raison­nement, on pour­rait même dire que les mutuelles font acte de civisme en aidant cer­taines caté­gories d’usagers à se met­tre dans le droit chemin… et il est vrai qu’en lisant des compte ren­dus de procès pour fraude par habi­tude, on peut ressen­tir la désagréable sen­sa­tion de voir crim­i­nal­isée la mis­ère. Si plus de gens s’organisaient en mutuelles, les amendes seraient payées et les tri­bunaux moins encom­brés. Avec des si…

En vérité les mutuelles relèvent bel et bien de la désobéis­sance civile, au sens d’un refus des règles habituelles de fonc­tion­nement d’une insti­tu­tion et d’une loi, qui ne cherchent pas une con­fronta­tion directe avec le gou­verne­ment, mais s’organisent en dehors de l’État, au niveau de la société civile, pour repren­dre une dis­tinc­tion chère au libéral­isme poli­tique. Dans ce cas, la loi est con­tournée plus qu’affrontée de face, les mutuelles s’appuient sur les lib­ertés civiles : lib­erté d’aller et venir, anony­mat, lib­erté d’association, et prof­i­tent de manière très intel­li­gente de l’ambiguïté de la loi, qui réprime comme un acte délictueux, voire ter­ror­iste, ce qui n’est qu’une con­tra­ven­tion. L’auto-organisation, l’action non-vio­lente (et dis­crète) con­tre des aspects dégoû­tants de la vie en métro­pole : le tri, le con­trôle des usagers de trans­ports et la stig­ma­ti­sa­tion de ceux qui ne peu­vent pay­er, est un mérite incon­testable des mutuelles. On ne peut que regret­ter qu’elles n’aient pu faire tache d’huile et aient finale­ment disparu.

 

Et ensuite ?

Il y aurait une cri­tique à oppos­er aux mutuelles. La pre­mière est l’absence de remise en cause du trans­port de masse. On a écrit plus haut qu’il était naturel de se déplac­er, mais utilis­er pour cela une méga-infra­struc­ture qui coûte 10 mil­liards d’euros par an, avec ce que cela représente, entre autres, comme dépense d’énergie, doit être remis en ques­tion. On voit bien que la reven­di­ca­tion de gra­tu­ité est insuff­isante. Le développe­ment du Grand Paris, la destruc­tion des ter­res agri­coles à Gonnesse, à Saclay, à l’inverse ce que le développe­ment des infra­struc­tures peut avoir de néfaste en ter­mes de destruc­tion de la nature. L’expulsion des class­es pop­u­laires du cen­tre-ville, l’encouragement à l’urbanisation, sont autant d’exemples des effets per­vers de trans­ports ultra-efficaces.

Cepen­dant, les espaces de sol­i­dar­ité con­crète et de dis­cus­sion sont trop rares de nos jours pour qu’on puisse se pay­er le luxe de dén­i­gr­er ce genre de pra­tiques. On a vu, en temps de pandémie, l’espace pub­lic dis­paraître d’un jour à l’autre, et l’autorisation de cir­culer dans cer­tains lieux con­di­tion­née à une val­i­da­tion infor­ma­tique, une sorte de passe sani­go, un pass nav­i­go san­i­taire. Si les mutuelles avaient été plus nom­breuses, peut-être que des pra­tiques de désobéis­sance auraient été pos­si­bles et, au lieu de voir cha­cun de nous isolés et réduits à l’impuissance, des col­lec­tifs de con­finés et des caiss­es de sou­tien pour les amendes sanc­tion­nant la lib­erté d’aller et venir auraient fleuri un peu partout en France.

Avec des si… on met­trait Paris en mutuelle.

Nico­las Eygue­si­er pour Le Chif­fon

Sources :

Nous avons aimé être libres ! Sept ans de fraude et d’entraide dans les transports en communs de la métropole lilloise.
Ce petit livre de 84 pages à prix libre mentionne, entre autres, les ouvrages suivants :
- Collectif sans ticket, Le Livre accès, Éditions du Cerisier, 2001.
- Ratp : zéro euro, zéro fraude, Éditions du Monde Libertaire, 2002.
- Jean-Louis Sagot-Duvauroux et Magali Giovannangeli, Voyageurs sans ticket : liberté, égalité, gratuité, Au Diable Vauvert, 2012.

A l’heure où les métro­nautes se met­tent à scroller fréné­tique­ment, le papi­vore souter­rain est une espèce qui sus­cite une curiosité légitime. Seule­ment, à ma con­nais­sance, aucun nat­u­ral­iste ne s’est encore embar­qué dans un comp­tage méthodique, qui per­me­t­trait d’établir avec objec­tiv­ité l’état de san­té de notre pop­u­la­tion fran­cili­enne. Aus­si suis-je descen­du dans les boy­aux de la cap­i­tale, muni d’un car­net (de papi­er, évidem­ment) et d’un cray­on (à papi­er, ça va de soi), pour débus­quer quelques spécimens !

Biodiversité

Inutile de vous dire que cette explo­ration ne pré­tend à aucune per­ti­nence sta­tis­tique. Pour con­stituer un échan­til­lon représen­tatif, il m’eût fal­lu par­courir toutes les lignes sur la carte, en vari­ant les jours et les horaires, sans oubli­er de mar­quer chaque indi­vidu, en le baguant à la pat­te, ce qui est inter­dit par la loi française. Néan­moins, quelques min­utes d’observation suff­isent pour con­stater que le lecteur d’imprimé niche encore dans le métro et jouit d’une belle biodiversité.

De fait, je me retrou­ve rapi­de­ment coincé entre Lève-toi et code : con­fes­sions d’un hack­er, signé par un cer­tain Rab­bin des Bois, et Pour tout vous dire du regret­té Jean-Pierre Per­naut. Puis je ren­con­tre Shel­don, un musi­cien améri­cain exilé à Paris depuis l’élection de George W. Bush, qui feuil­lette la vie du croon­er Dean Mar­tin. Ce sym­pa­thique quin­quagé­naire m’explique que le sub­way est le seul endroit qui lui per­met de finir un bouquin : « Je suis obligé de rester atten­tif, ici, pour pas louper mon arrêt. Si j’étais dans mon lit, je roupillerais dès la pre­mière page. » Plus loin, j’interromps Colombe, une kiné de vingt-huit ans, au beau milieu d’un Houelle­becq. « J’ai tou­jours un livre dans mon sac », me con­fie-t-elle. Bref, si l’on tombe par­fois dans de vrais no books’ land, il ne faut pas ramer longtemps avant de sur­pren­dre l’un de ces drôles d’oiseaux !

« Il n’est pas rare de voir un Marguerite Yourcenar à côté d’un Marc Lévy. Au fond, cette diversité est à l’image du métro, qui est peut-être l’un des derniers lieux où la société se mélange vraiment »

 

La chas­se au bouquineux est d’ailleurs le sport préféré du jour­nal­iste lit­téraire Bernard Lehut. Depuis cinq ans, celui-ci guette et épie l’animal, avant d’exhiber ses plus beaux clichés sur la toile. « Ce que je con­state, me dit-il, c’est une grande var­iété de lec­tures. Il n’est pas rare de voir un Mar­guerite Yource­nar à côté d’un Marc Lévy. Au fond, cette diver­sité est à l’image du métro, qui est peut-être l’un des derniers lieux où la société se mélange vrai­ment. »

Bien sûr, cette prox­im­ité avec une faune bigar­rée ne manque pas d’étonner d’autres pas­sagers, qui lais­sent çà et là des impres­sions savoureuses, comme ces com­men­taires glanés dans la touitosphère : « Une dame dans le métro lit un livre nom­mé Le Cri, écrit par Nico­las Beu­glet, et je trou­ve ça hila­rant » ; « Mdr dans le métro y’a un cou­ple le mec il regarde du MMA [NDLR : un sport de com­bat très vio­lent] sur son tél, sa femme lit un livre sur l’écoute et la com­mu­ni­ca­tion avec l’enfant, deux styles d’éducation dif­férents » ; « Y’a un mec qui lit un livre Star Wars dans le métro… il y a encore de l’espoir mes frères »…

           « Des cen­taines de tomes au prix d’un man­ga par mois » croisé dans les couloirs du métro. Pho­to : Valentin Martinie.

Quoiqu’il en soit, cette pro­fu­sion de gen­res explique prob­a­ble­ment la per­ma­nence du codex dans l’espace pub­lic. Rap­pelons au pas­sage que l’explosion récente du nom­bre de titres édités n’aurait pas été pos­si­ble sans cer­taines évo­lu­tions his­toriques. Ain­si que le rap­pelle Claude Pois­senot dans sa Soci­olo­gie de la lec­ture (Armand Col­in, 2019), l’imprimé s’est d’abord arraché aux injonc­tions morales de l’Église, au roman nation­al imposé par l’École de la République, puis aux pre­scrip­tions des intel­lectuels de l’Après-Guerre. Ce n’est que très récem­ment que le livre « a per­du son statut préémi­nent dans la fab­ri­ca­tion et la cul­ture des élites1 », pour devenir un objet quo­ti­di­en. Cepen­dant, l’offre pléthorique de cel­lu­lose encrée n’est pas la seule cause de la rel­a­tive résis­tance du livre face à la révo­lu­tion numérique. Par ailleurs, tous les types d’imprimés n’ont pas mon­tré la même résilience…

Révolution numérique ?

Si l’on en croit les chiffres de l’industrie, le papi­er béné­fi­cie tou­jours d’une aura par­ti­c­ulière dans notre pays, où les liseuses et les for­mats dig­i­taux ont du mal à pren­dre. « Les craintes de voir les liseuses sup­planter le marché du papi­er sont loin­taines, le développe­ment de l’ebook est mar­gin­al2 », ras­sure le prési­dent de Copa­cel, un syn­di­cat regroupant des fab­ri­cants de pâte à papi­er. Même son de cloche au Syn­di­cat Nation­al de l’Édition (SNE), qui nous apprend que les ventes cumulées d’ebooks et d’audiolivres ne représen­tent en 2019 que 4 % du marché total en valeur.

Ce suc­cès trou­ve cer­taine­ment sa source dans nos habi­tudes de lec­tures. « Ce n’est pas agréable de lire sur le télé­phone », me répond Colombe. Mais vu que nous lisons de plus en plus sur les écrans, ce ne peut être le seul avan­tage com­para­tif du papi­er. « Les écrans me fatiguent les yeux, avance à son tour Léo, qui n’a pour­tant que vingt-qua­tre ans. Et je peux facile­ment prêter mon livre à un ami. » Peut-être voyons-nous là le début d’une fatigue numérique, accen­tuée par les con­fine­ments suc­ces­sifs… Mais assez par­lé du livre pour le moment, car il nous faut abor­der le cas d’une espèce moins chanceuse…

Claude Pois­senot me le con­firme : « Cer­taines pra­tiques ont bas­culé vers le numérique, comme les dic­tio­n­naires et les ency­clopédies, qui ont à peu près dis­paru des bib­lio­thèques. » Et pour cause, dans un monde régi par une « logique de flux », où l’information est immé­di­ate­ment acces­si­ble, celle-ci devient très vite « périss­able ». C’est là une cause évi­dente du déclin con­tinu de la presse d’actualité, qui peine à rivalis­er avec la qua­si-instan­ta­néité d’internet. Effec­tive­ment, les jour­naux ont déserté les trans­ports en com­mun. « Je vois un Canard de temps en temps, ou Libé, mais c’est tout, observe Bernard Lehut. Même les gra­tu­its ont dis­paru ! ».

Depuis l’an 2000, les tirages s’affaissent, et ce, pour la presse nationale, comme pour la presse locale et les mag­a­zines spé­cial­isés. Prenez Libé, par exem­ple : entre les mois de décem­bre 2015 et 2019, le quo­ti­di­en a ven­du 40% d’exemplaires en moins, selon l’Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias (ACPM). Con­traire­ment aux bouquineux, il faut donc inscrire le lecteur de presse papi­er sur la liste des espèces du métro en voie de disparition…

Pour autant, n’allez pas vous imag­in­er que tout est rose dans le monde du livre. Si notre under­ground accueille encore des poches de résis­tance, d’autres ten­dances de fond pèsent sur l’avenir du papivore.

Quel futur pour la lecture ?

Soulignons d’abord quelques faits mis en lumière par la dernière enquête du Min­istère de la Cul­ture sur les « Pra­tiques cul­turelles des Français ». Depuis le pre­mier sondage réal­isé en 1973, « la lec­ture – aus­si bien de livres que de ban­des dess­inées – con­tin­ue de dimin­uer au sein de la pop­u­la­tion ». Ce déclin résulte de deux phénomènes con­joints : les généra­tions récentes lisent moins ; et les généra­tions précé­dentes vieil­lis­sent, ce qui dimin­ue leur fréquence de lec­ture. Nor­male­ment, les jeunes sont des lecteurs plus assidus que leurs aînés, mais aujourd’hui, cette ten­dance s’est inversée.

« Notre cerveau, très ancien, n’est pas fait pour le bombardement sensoriel permanent du numérique, ni nos neurones-miroir pour des relations sans chair »

Cette évo­lu­tion est évidem­ment le fruit de l’apparition de loisirs con­cur­rents, et de plus en plus numériques. L’analyse détail­lée des nou­velles pra­tiques de la jeunesse laisse appa­raître trois change­ments sig­ni­fi­cat­ifs : la « con­som­ma­tion élevée de con­tenus audio­vi­suels en ligne », le « spec­tac­u­laire essor » des jeux vidéo, et l’utilisation des réseaux soci­aux comme une « source d’information incon­tourn­able ». Ajou­tons enfin que lorsqu’ils lisent un livre, 47% des 7–25 ans font sou­vent autre chose en même temps (et cette pro­por­tion monte à 59% pour les lycéens) : envoy­er des mes­sages, aller sur les réseaux soci­aux, regarder des vidéos3

Bien sûr, tout cela n’augure rien de bon pour la survie du papi­vore. Et pire encore, cer­tains chercheurs esti­ment que l’inflation du temps d’écran pose un véri­ta­ble prob­lème de san­té publique pour les enfants. C’est le cas de Michel Desmur­get, doc­teur en neu­ro­sciences, qui, dans La fab­rique du crétin dig­i­tal, nous alerte sur une bat­terie de trou­bles affec­tant le développe­ment cog­ni­tif, émo­tion­nel et physique de ces nou­veaux hyp­no­tisés : appau­vrisse­ment du lan­gage, trou­bles de la con­cen­tra­tion, dif­fi­cultés de mémori­sa­tion, prob­lèmes de som­meil, anx­iété, agres­siv­ité, mal­adies car­dio-vas­cu­laires liées à la sédentarité…

« Heart­stop­per, la série de romans graphiques égale­ment disponible sur Net­flix ». Pho­to : Valentin Martinie.

En plus de rap­pel­er que notre cerveau, très ancien, n’est pas fait pour le bom­barde­ment sen­soriel per­ma­nent du numérique, ni nos neu­rones-miroir pour des rela­tions sans chair, Michel Desmur­get insiste sur le rôle cru­cial des pre­mières rela­tions intrafa­mil­iales, en par­ti­c­uli­er de la lec­ture, dans l’acquisition du lan­gage. Et la con­clu­sion de ce fils de libraire est sans appel : le livre est déjà la vic­time col­latérale de la révo­lu­tion numérique.


Lire quoiqu’il en coûte a‑t-il un sens ?

On ne peut donc ignor­er l’impuissance de la société toute entière à juguler l’invasion des écrans, qui se pro­longe de fac­to dans le métro parisien.

En effet, cet espace sociale­ment mélangé est aus­si un espace hyper-com­mer­cial, où s’orchestre la fab­rique de la demande numérisée. Voyez par exem­ple cette affiche pro­mou­vant une série de romans graphiques, qui s’avèrent être aus­si une série Net­flix (voir la pho­to). Ou cet autre encart qui pro­pose des man­gas en illim­ité disponibles sur télé­phone con­nec­té (voir la pho­to). Oh, mais qu’aperçoit-on en bas à droite, tout près des logos App Store et Google Play… ? Serait-ce le sceau répub­li­cain du « pass Cul­ture », pré­cieuse carte de réduc­tion créée par la Macronie « afin de ren­forcer et diver­si­fi­er les pra­tiques cul­turelles4 »… ?

« L’important n’est pas de savoir lire, mais de savoir ce qu’on lit, de raisonner sur ce qu’on lit, d’exercer un esprit critique sur la lecture. En dehors de cela, la lecture n’a aucun sens. »

Il sem­ble que le livre soit entré dans l’ère de la start-up nation, avec l’appui bien­veil­lant des autorités. Con­statant peut-être que « la pro­mo­tion de la lec­ture pro­duit involon­taire­ment une force aboutis­sant au résul­tat con­traire5 », nos élites socio-économiques se sont vis­i­ble­ment con­ver­ties au lais­sez-faire. Quitte à con­fon­dre les aspi­ra­tions naturelles de la jeunesse avec les ondes pre­scrip­tri­ces du marché.

Plutôt que de lut­ter con­tre les offen­sives du cap­i­tal­isme de plate­forme (numéri­sa­tion du pat­ri­moine lit­téraire chez Google ; recom­man­da­tions algo­rith­miques, rachats mas­sifs de droits, stream­ing illim­ité de livres qu’on découpe et rémunère à la page chez Amazon…etc.), elles cachent leur impuis­sance der­rière le beau dis­cours rel­a­tiviste du « tout est cul­ture », qui se décline évidem­ment en « tout est lec­ture ». Et c’est ain­si qu’on voit le Con­seil Nation­al du Livre (CNL) pro­mou­voir la lec­ture avec ce slo­gan : #JeLis­Com­me­JeVeux…

Com­prenez là que la poli­tique cul­turelle n’a plus ni fond ni forme. Son objec­tif est main­tenant de faire lire absol­u­ment n’importe quoi, n’importe com­ment, et quoiqu’il en coûte. Or, en oubliant de définir leur prin­ci­pal objet, le Con­seil Nation­al du Livre et le Min­istère de la Cul­ture lais­sent un grand vide au milieu de la cité, qui ressem­ble à s’y mépren­dre aux fon­da­tions d’un cen­tre com­mer­cial. Comme l’écrivait Jacques Ellul dans Pro­pa­gan­des : « L’im­por­tant n’est pas de savoir lire, mais de savoir ce qu’on lit, de raison­ner sur ce qu’on lit, d’ex­ercer un esprit cri­tique sur la lec­ture. En dehors de cela, la lec­ture n’a aucun sens. »

Valentin Mar­tinie, Jour­nal­iste pour Le Chif­fon

Pho­to de Une : Paulo Slachevsky, 2017, Cre­ative Com­mons. 2.0

 

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