Il ne fait que deux degrés en ce lun­di soir d’hiv­er. Aban­don­nant la rédac­tion de ma thèse de géo­gra­phie, je rejoins la petite foule qui se masse, à deux pas de mon apparte­ment, dans la rue Berthi­er (Pan­tin), dev­enue impasse depuis l’érection d’un mur clô­tu­rant le pas­sage Force­val. Elle est venue déplor­er l’anniversaire de ce mur, et de l’implantation des usagers de crack porte de la Vil­lette. A coup de dis­cours, de bou­gies et de slo­gans, riverains, riveraines et mem­bres des con­seils munic­i­paux protes­tent : « Soignez-les, Pro­tégez-nous !», « 120 jours de cal­vaire, nous sommes en colère », « J’en ai ma dose. Crack bol ! ». Moi, je me demande qui se mobilise mal­gré ce froid, et surtout pourquoi ou pour qui.

Le matin même, qua­tre mois après les avoir débar­qués sur ce ter­rain, la police parisi­enne est inter­v­enue pour détru­ire les quelques struc­tures de for­tune que les con­som­ma­teurs et con­som­ma­tri­ces s’étaient con­stru­its pour se pro­téger du froid et des regards. Cette destruc­tion à grands coups de bull­doz­ers – « les mêmes qu’aux jardins d’Aubervilliers ? » deman­deront les mau­vais­es langues – est offi­cielle­ment jus­ti­fiée par la néces­sité d’empêcher la con­struc­tion d’une « zone de non droit » aux portes de Paris. La respon­s­able de l’opération affirme aux quelques médias locaux présents qu’aucun déplace­ment à venir n’était prévu : « Les tox­i­co­manes ils vont rester là. C’est l’endroit qui a été trou­vé comme le moins nuis­i­ble pos­si­ble pour les riverains, mais l’idée aujourd’hui c’est pas du tout de déplac­er »1.

«Les projecteurs se sont détournés de cette limes de la métropole parisienne aussi vite qu’ils s’y étaient braqués.»

Pour­tant, dès le lende­main, la rumeur enfle. La destruc­tion des abris de for­tune augur­erait bel et bien d’un énième déplace­ment des con­som­ma­teurs de crack du nord est parisien. Le soir même, la pré­fec­ture de police annonce avoir l’intention, sur demande du min­istre de l’Intérieur, d’installer les tox­i­co­manes sur une friche indus­trielle située dans le 12ème arrondisse­ment. Si cette déci­sion est prise uni­latérale­ment sans con­sul­ta­tion préal­able de la maire de Paris ou des édiles d’arrondissement, c’est la pre­mière fois que l’on daigne aver­tir les riverains et riveraines d’une opéra­tion de relo­cal­i­sa­tion. Le 28 jan­vi­er, le préfet de police décide finale­ment d’abandonner le pro­jet – et de laiss­er les usagers du crack à la porte de la Vil­lette, sus­ci­tant de nou­velles protes­ta­tions des habi­tants, habi­tantes et édiles du quarti­er des Quatre-Chemins.

Lumière et ombre sur les Quatre-Chemins

Aucune annonce préven­tive sem­blable n’avait été faite avant le trans­fert, le 24 sep­tem­bre 2021, de 150 tox­i­co­manes des jardins d’Éole à la porte de la Vil­lette. Soudaine­ment, riverains et riveraines se sont retrou­vés con­fron­tés à leurs nou­veaux voisins mais aus­si à la masse des médias venus récolter des craintes et une pho­togra­phie du mur dit « de la honte »2. C’est l’initiative, large­ment con­testée, de fer­mer le pas­sage Force­val (voir carte) sous pré­texte de pro­téger le voisi­nage, qui provo­qua un battage médi­a­tique à l’échelle inter­na­tionale3 « Quel sym­bole désas­treux que des deux murs ! » s’indignèrent-ils.

                                   Car­togra­phie de Mathilde Jour­dam-Boutin, févri­er 2022.

Carte en grand for­mat con­sultable ici.

Pour­tant, cet ouvrage aura au moins eu le mérite de per­me­t­tre à Estelle d’affirmer que : « Ce n’est pas vrai qu’il n’y a pas de riverains4.» et de met­tre la lumière sur le quarti­er des Qua­tre-Chemins. Mais les pro­jecteurs se sont détournés de cette limes de la métro­pole parisi­enne aus­si vite qu’ils s’y étaient braqués.

D’ailleurs, les Qua­tre-Chemins c’est quoi ? Et bien c’est un palimpses­te démo­graphique et urbain, à cheval entre les villes de Paris, Pan­tin et Aubervil­liers, où l’on se côtoie sans tou­jours se fréquenter. Ce sont de vieux habi­tants dans des pavil­lons et des petits immeubles. Ce sont des familles algéri­ennes et chi­nois­es qui vivent dans les tours de loge­ments soci­aux de la bien nom­mée rue des Cités. Enfin, ce sont des hommes, beau­coup d’hommes kabyles, tamoules, tunisiens, sri-lankais, bangladeshis ou des 105 autres nation­al­ités représen­tées dans le quarti­er – qui parta­gent des stu­dios insalu­bres avec autant de per­son­nes que l’espace ne peut accueil­lir de lits super­posés. A ce savant mélange, il s’agit désor­mais d’ajouter une petite dose de jeunes act­ifs dont je fais par­tie — artistes, archi­tectes, doc­tor­ants, étu­di­ants, mil­i­tants – attirés par les loy­ers moins chers qu’intra-muros (40% y dépassent en réal­ité les pla­fonds légaux), les tiers-lieux qui pul­lu­lent et les infra­struc­tures uni­ver­si­taires implan­tées dans le cadre du Grand Paris. Une petite poignée de gen­tri­fieurs donc, dira-t-on.

Tout ce petit monde cos­mopo­lite se retrou­ve aux Qua­tre-Chemins pour for­mer « l’un des quartiers les plus pau­vres de France » sans partager grand chose de plus que la sor­tie du métro. Si un élu local affirme avec emphase : « On n’est peut-être pas un beau quarti­er mais on est un quarti­er de belles per­son­nes », la pau­vreté est pal­pa­ble dans le paysage. Le quarti­er est par ailleurs con­nu pour la sur­représen­ta­tion des activ­ités informelles voire illé­gales, qui fait l’objet de con­flits récur­rents entre la police et les vendeurs de cig­a­rettes à la sauvette notam­ment. Au print­emps 2019, les Qua­tre-Chemins ont d’ailleurs été classés par­mi les « Quartiers de Recon­quête Répub­li­caine », où le déploiement de policiers sup­plé­men­taires doit par­ticiper à lut­ter con­tre la délin­quance et les trafics. Et quelle belle vic­toire de la République que d’y ramen­er une pop­u­la­tion encore plus vul­nérable et invis­i­ble que celle des Quatre-Chemins !

Haroun et Sofi­ane aux abor­ds de l’av­enue Jean-Jau­rès à Aubervil­liers située à quelques pas du camp de for­tune des con­som­ma­teurs de crack. Pho­to de Romain Adam.

C’est cet absurde manque de prise en compte de la sit­u­a­tion sociale ini­tiale que dénon­cent riverains, élus et médias avec la for­mule à suc­cès « On vient ajouter de la mis­ère à la mis­ère » et que me répè­tent tour à tour Kataline, Mohammed, Nolan et Sadia sur le ton de la colère par­fois, de la las­si­tude surtout. Pour­tant, une fois passé le choc visuel puis le temps d’indignation, les médias, les élus nationaux et les camions de policiers sont repar­tis ; lais­sant là le mur, la pop­u­la­tion des Qua­tre-Chemins et ses nou­veaux voisins toxicomanes.

« Personne ne se mobilise ! »

Les habi­tants et habi­tantes de Stal­in­grad (19e arr.) puis le voisi­nage du jardin d’Éole s’étaient mobil­isés con­tre la présence du traf­ic de crack. Mais, aux Qua­tre-Chemins toute mobil­i­sa­tion locale sem­ble s’être rapi­de­ment éteinte dans les mois qui ont suivi le 24 sep­tem­bre. Moi-même, rési­dente du quarti­er et mem­bre de l’association dont le local est adossé au mur de la honte, je n’ai vent que de peu d’actions publiques. On n’entend que le bagout de Pierre-Eti­enne, retraité, qui col­lecte des sig­na­tures pour son comité de sou­tien depuis qu’il a été con­damné à des travaux d’intérêt généraux pour avoir tagué « Dar­manin démis­sion » sur le mur. Par­fois, quelques con­ver­sa­tions de voisi­nage évo­quent le rejet des recours en référé que les maires de Pan­tin et d’Aubervilliers avaient déposé pour faire annuler la déci­sion. Les riverains des Qua­tre-Chemins appa­rais­sent résignés à la présence de cette nou­velle pop­u­la­tion dont ils con­tin­u­ent de se plaindre.

Quelques groupes comme « Ant­i­crack 93 », « Impairs Car­riou » devenu « Vil­lage Vil­lette » ou « SOS 4 chemins » cherchent tout de même à mobilis­er la pop­u­la­tion et à inter­peller les élus. « Ils pensent que parce que c’est un quarti­er pop­u­laire, les gens ne vont pas se bat­tre ! Mais on va se bat­tre ! » déclare ain­si Nolan, porte-parole ent­hou­si­aste de Vil­lage Villette.

Ils recon­nais­sent toute­fois assez aisé­ment ne pas y par­venir : « Les gens ne se plaig­nent pas assez » déplore Mar­i­on, maus­sade. Au bout de quelques mois, la péti­tion qu’ils ont fait tourn­er ne rassem­ble pas plus de mille sig­na­tures, les déam­bu­la­tions cinquante per­son­nes et leurs réu­nions une dizaine. Assis en cer­cle, après l’abandon du pro­jet de déplace­ment dans le 12ème arrondisse­ment, ils dressent, abat­tus, un bilan pes­simiste de la sit­u­a­tion. J’écoute, en leur ser­vant des cafés :

- Ils étaient plus de 300 au moins devant la mairie [du 12ème arrondisse­ment pour pro­test­er con­tre le nou­veau déplace­ment], c’est pour ça que la pré­fec­ture a décidé de se retirer.

- Nous aus­si nous étions nom­breux aux pre­mières heures.

- Oui mais dès le lende­main on était 15. Per­son­ne ne se mobilise !

- Les gens sont déçus parce qu’on n’est pas écouté ! On n’a pas un homme poli­tique qui nous défende ! On n’a personne…

- Mais si, on a nos maires quand même !

- Oui, mais les nôtres n’ont pas de pouvoir.

- Et puis les gens sont telle­ment habitués dans ce quarti­er qu’on ne les voit presque pas !

- Oui ! C’est pas qu’ils font moins de nui­sances ici qu’ailleurs, c’est qu’ils y en avaient déjà trop…

- Les Qua­tre-Chemins n’avaient vrai­ment pas besoin de ça. On n’est pas la poubelle de Paris. »

Que faire ? « Séquestr­er le préfet Lalle­ment ? » pro­pose, sar­cas­tique, l’un d’eux… La réu­nion s’achève avec la volon­té de vis­i­bilis­er davan­tage les nui­sances sans que per­son­ne ne sache vrai­ment com­ment s’y prendre.

Pour préserver un patrimoine, encore faut-il en avoir un

D’aucuns blâmeront le froid, les fêtes, le covid ou la dépres­sion hiver­nale: tou­jours est-il que la mobil­i­sa­tion n’a jamais décol­lé aux Qua­tre-Chemins. Le soir du rassem­ble­ment pour les 120 jours du mur, c’est une assis­tance d’à peine une cen­taine de per­son­nes qui écoute les élus des trois com­munes lim­itro­phes. Par ailleurs, je suis frap­pée par la moyenne d’âge plus élevée et le phéno­type bien plus pâle qui car­ac­térise les indi­vidus au regard du quarti­er. Celles et ceux qui dif­fèrent vis­i­ble­ment du reste de la foule se révè­lent extérieurs au mou­ve­ment : « On est jour­nal­istes pour le parisien », « Je tra­vaille pour le Maire, j’habite à Ivry » ou encore « Aha­hah ! On est flics ».

Le rassem­ble­ment d’habitants et d’habitantes dont le maire de Pan­tin vante « la diver­sité représen­tée » appa­raît donc surtout comme un rassem­ble­ment de vieux pro­prié­taires blancs. Peut-être pas tous vieux — Nolan a la trentaine – peut-être pas tous blancs – Bad­er est fier d’être algérien – mais tous pro­prié­taires. Ce n’est pas très sur­prenant, toute lutte NIMBY (Not In My Back­Yard, lit­térale­ment « pas dans mon jardin ») se car­ac­térise par la mobil­i­sa­tion de rési­dents con­tre un pro­jet d’intérêt général afin de préserv­er leur cadre de vie ou leur pat­ri­moine. Certes, on peut dif­fi­cile­ment qual­i­fi­er la poli­tique, sécu­ri­taire et répres­sive, de ges­tion de la crise du crack de pro­jet d’intérêt général. Soit, le cadre de vie des Qua­tre-Chemins peut dif­fi­cile­ment être plus dégradé qu’il ne l’est actuelle­ment. En revanche, le pat­ri­moine existe bel et bien aux Qua­tre-Chemins, et c’est là que le crack blesse…

« C’était le meilleur endroit pour investir. »

La for­mule est sou­vent la même : « J’habite ici depuis 15 ans et j’ai bien vu le quarti­er se dégrad­er » m’annonce Flo­rence ; « J’ai acheté il y a 24 ans avec ma com­pagne, et c’est de pire en pire » renchérit Mar­i­on ; et à Bad­er de tranch­er « Moi ça fait 40 ans que je suis ici et là, c’est la goutte d’eau… ». Les petits pro­prié­taires du quarti­er se sen­tent coincés. Comme Flo­rence, qui envis­age de ven­dre, la plu­part craig­nent surtout la déval­u­a­tion de leur bien. C’est le cas de Thomas, qui a acheté il y a trois ans : « C’était le meilleur endroit pour inve­stir. Ça coûte déjà cher mais on peut avoir plus grand que dans Paris et dans quelques années ce sera comme Mon­treuil. Enfin c’est ce que je pen­sais… » regrette-t-il. En dis­cu­tant avec Bad­er et son ami, Tarak, j’apprends d’ailleurs que le col­lec­tif Ant­i­crack 93 a pour porte-parole non pas une riveraine mais une agente immo­bil­ière. À la fin du rassem­ble­ment, elle s’inquiète davan­tage de la dif­fi­culté à ven­dre ses biens que de la sécu­rité des habi­tants du quarti­er. De fait, un peu plus tôt, celle-ci m’affirmait : « Les nou­veaux par­tent déjà facile­ment, les acquéreurs poten­tiels vont tous fuir le quarti­er et ceux qui restent, c’est ceux qui ne peu­vent pas faire autrement ».

Ceux qui ne peu­vent pas faire autrement, c’est juste­ment tous ces habi­tants des Qua­tre-Chemins qui ne sont pas devant le mur. Ceux qui ne cherchent pas à faire appel à des édiles dont ils ne con­stituent pas l’électorat. Celles qui sem­blent déjà effacées de l’espace pub­lic. C’est la masse des locataires du parc social ou des marchands de som­meil. C’est ceux qui n’ont jamais eu de jardins à défendre. Qui va donc se mobilis­er pour défendre un bien qu’il ne pos­sède pas ?

Mathilde Jour­dam-Boutin pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > De nou­veaux bâti­ments au bord du Canal Saint-Denis à Aubervil­liers. Pho­to de Guil­hem Vel­lut. Cre­ative CC 2.0

La joyeuse machine de guerre du Grand Paris se lance sans frein vers l’avenir. Avec ses chantiers pharaoniques et ses infra­struc­tures futur­istes, le pro­jet d’amé­nage­ment se vend comme métro­pole de l’avenir. Un espace urbain cal­i­bré dans les détails  pour vous garan­tir une expéri­ence de vie saine, écologique et à l’abri de tout imprévu. Une entre­prise qui peut bien deman­der le sac­ri­fice de quelques arbres, ou même de la vie de quelques ouvri­ers de temps en temps, n’est-ce pas ? Un tel pro­jet ne peut pas nég­liger la place peut et doit occu­per dans la vie des mét­ro­pol­i­tains du futur. C’est le rôle dévolu au Point Fort, nou­veau tiers-lieu cen­sé représen­ter l’am­bi­tion de  « val­oris­er le pat­ri­moine cul­turel du Fort et garan­tir un ancrage local » nous dit Sandy Mes­saoui, directeur du ter­ri­toire « Grand Paris Est » pour l’aménageur Grand Paris Amé­nage­ment (GPA). Ne serait-il pas au con­traire le joli masque d’une gen­tri­fi­ca­tion autrement agressive ?

Au milieu de toute cette forêt de grues, béton­nières et bull­doz­ers qui se pré­pare, un espace de cul­ture et de loisirs a déjà vu la lumière. Le Point Fort, situé dans le secteur « Cœur de Fort », à prox­im­ité des case­mates et des for­ti­fi­ca­tions du Fort qui ne seront pas détru­ites, a été offi­cielle­ment inau­guré le 8 décem­bre 2021 avec un con­trat d’occupation tem­po­raire d’une durée de cinq ans. Le lieu s’insère dans la glo­rieuse tra­di­tion des « frich­es cul­turelles » et de l’urbanisme tran­si­toire1 : des espaces pro­vi­soire­ment vides sont occupés par des instal­la­tions cul­turelles et de loisirs, qui pré­fig­urent en générale une instal­la­tion pérenne ou de nou­veaux bâtiments. 

Le Point Fort se struc­ture en deux halles cou­vertes et un chapiteau aux­quels vont se rajouter, courant 2022, deux pavil­lons et qua­tre case­mates. Le lieu se veut une « place forte cul­turelle », capa­ble de met­tre en valeur les « cul­tures pop­u­laires d’ici et d’ailleurs », explique Kamel Dafri, directeur de l’association Villes des Musiques du Monde, dans un entre­tien paru sur Enlarge Your Paris, média qui met en avant la pro­gram­ma­tion cul­turelle du Grand Paris 2. Avec le Point Fort, le théâtre équestre Zin­garo et l’artiste Rachid Khi­moune, par­mi d’autres arti­sans et artistes, occu­pent le fort depuis longtemps et ont une renom­mée internationale.

Villes des Musiques du Monde existe depuis plus de vingt ans et pro­pose chaque année le fes­ti­val du même nom. Pour Zakia Bouzi­di, adjointe à la cul­ture de la Mairie d’Aubervilliers : « Ville des Musiques du Monde attire des pop­u­la­tions qui sont éloignés de l’offre cul­turelle. Bien sûr que la ville entend soutenir cela » en renou­ve­lant la con­ven­tion avec l’association, qui lui garan­tit des sub­ven­tions tous les ans. Mathilde Lise, attachée de presse pour Villes des Musiques du Monde, souligne que « l’association a été sol­lic­itée par Grand Paris Amé­nage­ment (GPA) et la mairie d’Aubervilliers pour jouer ce rôle de pro­gram­ma­teur cul­turel au sein du Fort ». Un rôle de pre­mier plan, au vu de l’espace géo­graphique­ment cen­trale et de liai­son que la friche cul­turelle occupe entre les archi­tec­tures du Fort qui vont être préservées et le nou­veau quarti­er prénom­mé « Jean Jau­rès ». Une ques­tion se pose : dans une opéra­tion d’aménagement qui tend à la val­ori­sa­tion du fonci­er au prof­it d’aménageurs privés, quel sera réelle­ment l’autonomie d’une asso­ci­a­tion telle que Villes des Musiques du Monde ?

Des écocides aux écoquartiers

La plu­part des frich­es cul­turelles fer­ont à l’avenir l’objet d’un pro­jet immo­bili­er, petit ou grand. Dans le cas du Fort d’Aubervilliers, c’est un quarti­er entier qui doit sor­tir de terre, et même un « éco­quarti­er » : 900 loge­ments d’ici 2024 (date butoir pour les Jeux Olympiques, grands accéléra­teurs du Grand Paris), aux­quels vien­dront s’ajouter 900 autres à terme, un groupe sco­laire, une crèche, des com­merces, des arti­sans. Une bonne vieille coulée de béton, un des pro­duits les plus pol­lu­ants au monde, qui vis­i­ble­ment n’empêche pas d’utiliser le pré­fixe « éco » pour désign­er un quarti­er. Qui plus est un « quarti­er mixte » revendiquent les amé­nageurs 3, met­tant en avant la place des locaux dédiés à la « Cul­ture et à la Créa­tion » au sein du nou­veau quartier.

GPA, la Mairie d’Aubervilliers, Plaine Com­mune et l’état (via la pré­fec­ture) sont les prin­ci­paux financeurs directs ou indi­rects de ce pro­jet. GPA, en par­ti­c­uli­er, est pro­prié­taire du ter­rain depuis 1973, et a comme rôle de dévelop­per les pro­jets d’aménagement du Grand Paris. Dans le cas du Fort, cet EPIC (Étab­lisse­ment Pub­lic à car­ac­tère Indus­triel ou Com­mer­cial) démarche les con­struc­teurs et mets à dis­po­si­tions les ter­rains. Un investisse­ment qui sera large­ment dépassé par les prof­its immo­biliers des pro­mo­teurs, par­mi lesquels Immo­bel. Cette boîte, qui vante 223.000 m² de pro­jets en développe­ment, met en avant la posi­tion idéale du nou­v­el éco­quarti­er par rap­port aux équipements en con­struc­tion dans les alentours.

Dans le secteur du Fort d’Aubervilliers, c’est effec­tive­ment un foi­son­nement inédit de chantiers qui sur­prend les habitant·es d’une des villes les plus pau­vres de l’hexagone. Le cal­en­dri­er prévoit, dans l’ordre chronologique : la livrai­son de la piscine olympique située dans les par­ages de la gare de la ligne 7 du métro, en jan­vi­er 2024 ; la con­struc­tion du nou­v­el éco­quarti­er « Jean Jau­rés » au sein du Fort, en 2025 ; l’inauguration d’une nou­velle gare de métro, cette fois-ci liée à la ligne 15 (Grand Paris Express), en 2030. La cité de la Mal­adrerie, à quelques cen­taines de métres du Fort, est intéressée, elle aus­si, par un pro­jet de réno­va­tion qui implique des rési­den­tial­i­sa­tions et des pri­vati­sa­tions, con­tre lesquelles se bat un col­lec­tif d’habitant·es. Un pro­jet qui n’a pas de lien direct avec celui de l’éco-quartier, mais qui par­ticipe des change­ments intens­es et rapi­des dans ce quarti­er pri­or­i­taire, comme ne man­quent pas de le remar­quer les amé­nageurs dans une réu­nion pré­para­toire de 2018.

« C’est des projets qui se veulent écologiques, artistiques, mais j’ai du mal à voir le rapport avec les artistes et les associations qui existent déjà à quelques pas de là »

Le col­lec­tif de défense des Jardins dénonce le « green­wash­ing immo­bili­er » con­sti­tué par le pro­jet d’écoquartier, un « saccage » qui vise surtout à « faire venir des gentes plus rich­es qui vivront à l’écart du reste de la ville, à rem­plir les poches des pro­mo­teurs et de l’État, et à sat­is­faire des élu.e.s qui se réjouis­sent de repouss­er les pau­vres tou­jours plus loin »4.C’est l’intégralité de ce con­texte de développe­ment urbain que cri­tiquent ses opposant·es, par­mi lesquel·les les mem­bres du col­lec­tif de défense des Jardins Ouvri­ers des Ver­tus. Ces Jardins cen­te­naires ont été objet d’une occu­pa­tion de plusieurs mois, ter­minée avec l’évacuation de cette Zone à Défendre (ZAD) urbaine et avec le début du chantier pour la piscine d’entraînement olympique. Le col­lec­tif s’attaque notam­ment à l’idée même de con­stru­ire des nou­veaux immeubles dans une des villes avec le moins d’espaces verts du 93, ain­si qu’au faible taux de loge­ments soci­aux prévu (18%) par rap­port à la moyenne de la ville (39%). Une posi­tion qui remet en ques­tion toute l’opération d’aménagement, Point Fort compris.

Le Point Fort d’un nouvel urbanisme

Philippe a par­ticipé à une action de per­tur­ba­tion de l’inauguration du Point Fort en décem­bre dernier con­tre « l’urbanisme de merde » comme le nom­mait une des ban­deroles déployées à cette occa­sion : « Nous avons dérangé cette inau­gu­ra­tion aux cris de ‘Ni Solar­i­um ni éco­quarti­er’, qui est notre posi­tion depuis longtemps, et on a été con­fron­tés par des femmes de Villes de Musiques du Monde, com­plète­ment effarées. Elles com­pre­naient pas pourquoi on s’en pre­naient à elles. On leur dis­ait ‘vous servez de cau­tion à cette opéra­tion d’urbanisme’ ».

Zakia Bouzi­di, elle, min­imise l’action : « Il y a eu effec­tive­ment un dérange­ment lors de l’inauguration, mais c’était le col­lec­tif des Jardins, ça n’a rien à voir avec le Point Fort ». Une posi­tion partagée par Mathilde Lise. L’attachée de presse de Villes des Musiques du Monde souligne la dis­tinc­tion nette entre les événe­ments des Jardins et le pro­jet du Point Fort : « C’est vrai, ils sont venus lors de l’inauguration, mais c’était plutôt pour pro­test­er con­tre les politicien·nes qui ont voté le pro­jet de piscine que con­tre le Point Fort ». Philippe, de son côté, n’est pas sûr de vouloir dif­férenci­er les deux sujets : « Pour nous, le Point Fort sert de cau­tion à cette opéra­tion d’urbanisme. Du moment où l’écoquartier sera con­stru­it, tout ce qui se fera dedans peut être inter­prété comme pro­pa­gande de GPA ».

À en juger de la com­mu­ni­ca­tion des pro­mo­teurs et de GPA, en tout cas, il est dif­fi­cile de lui don­ner tort : la piscine olympique est claire­ment présen­tée comme un des avan­tages majeurs du nou­veau quarti­er (« un cen­tre aqua­tique flam­bant neuf opéra­tionnel pour les JO2024 »)5. C’est la livrai­son d’un quarti­er com­plet et nou­veau dont les amé­nageurs rêvent, avec en son cen­tre des nou­velles pop­u­la­tions. Un pub­lic en pré­va­lence aisé et blanc, qui pour­ra se per­me­t­tre de pay­er non seule­ment les loy­ers de l’écoquartier, mais aus­si les loisirs four­nis par l’aménageur. Les néo-habi­tant·e.s du Fort doit pou­voir avoir une école à deux pas, un cen­tre aqua­tique avec espaces de loisirs, un lieu cul­turel en bas de chez elles·ux. Un pro­jet ambitieux, qui soulève des ques­tions légitimes : pour qui est-il conçu ? Que faire des habi­tant·es actuel·les de la zone du Fort ?

Pour Irène, mobil­isée pour la défense de la cité de la Mal­adrerie : « C’est des pro­jets qui se veu­lent écologiques, artis­tiques, mais j’ai du mal à voir le rap­port avec les artistes et les asso­ci­a­tions qui exis­tent déjà à quelques pas de là ». La réno­va­tion de sa cité, rap­pelle Irène, risque de sig­ni­fi­er la perte du lieu d’activité et de vie de plusieurs artistes et archi­tectes locaux. « D’un côté il y a une pré­cari­sa­tion des artistes ; de l’autre ils et elles sont appelés dans ces nou­veaux cadres où on leur four­nit un espace de tra­vail. C’est une façon d’envoyer les artistes à l’avant ». Et Villes des Musiques du Monde de réciter ses prières pour avoir une place per­ma­nente au sein du Fort. Place que ni la mairie, ni GPA sont prêtes à garan­tir à 100 %, selon nos sources.

La ques­tion du business model des pro­jets d’aménagement revient fatalement au cen­tre du débat : « On ne fait pas d’argent avec une opéra­tion comme ça » nous lance une source anonyme au sein de GPA « Nous, nous finançons les pro­jets comme le Point Fort, et après c’est aux pro­mo­teurs de ven­dre les apparte­ments du quarti­er. ». GPA peut ain­si se démar­quer de tout soupçon d’intérêts com­mer­ci­aux : « Ce n’est pas du tout un pro­jet fait avec une logique com­mer­ciale. Ce qu’on cherche, ce qui est impor­tant, c’est l’ancrage locale, sinon tu es com­plète­ment hors-sol » affirme Sandy Messaoui.

Ces projets urbains ont ensuite été récupérés par des acteurs privés ou associatifs qui en on fait les nouvelles « place to be » des métropoles modernes.

Mais le doute con­tin­ue de plan­er : « Son statut d’établissement pub­lic place d’emblée l’activité de Grand Paris Amé­nage­ment dans le champ de l’intérêt général, tan­dis que son car­ac­tère indus­triel et com­mer­cial lui impose une par­faite rigueur de ges­tion. » récite le site web de GPA6. Lire : les investisse­ments qui appor­tent du prof­it sont pos­si­ble, avec la solid­ité d’une garantie publique. Une dynamique favorisant le prof­it et qui laisse des doutes sur la prise en compte des besoins des habi­tants dans le cadre des pro­jets d’aménagement urbain.

Un proces­sus de gen­tri­fi­ca­tion accélérée et intense, conçue à tra­vers un ensem­ble de pro­jets liés et syn­chro­nisés. Mick­aël Cor­reia nous le livre sans ambages : « Ambi­tion­nant de faire de la région Île-de-France une métro­pole com­péti­tive et mon­di­al­isée, le pro­jet d’aménagement ter­ri­to­r­i­al du Grand Paris entrevoit dans les tiers-lieux cul­turels un out­il de pro­mo­tion de son image de ville fes­tive, inno­vante et écore­spon­s­able à même d’attirer une ‘classe créa­tive’. Une pop­u­la­tion de jeunes cadres qui serait, aux yeux des décideurs, vec­trice de développe­mentéconomique 7. » Les frich­es cul­turelles comme le Point Fort servi­raient ain­si de légiti­ma­tion cul­turelle et sociale pour un pro­jet immo­bili­er qui, dans le fond, vise surtout à sat­is­faire les besoins d’une classe moyenne-élevée qui n’est pas encore instal­lée dans le quarti­er en ques­tion.

Des friches pour les riches ?

Les frich­es cul­turelles sont dev­enues, dans la dernière décen­nie, un opéra­teur cen­tral de l’aménagement urbain. D’abord élé­ments de con­tre-cul­ture con­tes­tataires inspirés des squats, ces pro­jets urbains ont ensuite été récupérés par des acteurs privés ou asso­ci­at­ifs qui en on fait les nou­velles « place to be » des métrop­o­les mod­ernes. L’idée de ne pas gâch­er le temps de vie d’un espace immo­bili­er, en le met­tant à prof­it pour un temps déter­miné tout en util­isant l’image pos­i­tive que les ini­tia­tives cul­turelles appor­tent aux pro­jets, a vite été retenue par les amé­nageurs et les pro­mo­teurs urbains, privés comme publics.

Dans le cas du Point Fort, les inten­tions affichées par Villes des Musiques du Monde sont bonnes, et la longue his­toire de l’association dans le quarti­er ne laisse pas de doute sur la volon­té d’intégrer les habi­tant·es actuel·les du quarti­er du Fort au tiers-lieu. Kamel Dafri, dans l’entretien précédem­ment cité, tient compte de la dynamique de gen­tri­fi­ca­tion que le Point Fort pour­rait cau­tion­ner : « On par­le ici d’un des quartiers pri­or­i­taires de la poli­tique de la ville les plus décriés. Nous n’avons pas voca­tion à val­oris­er du fonci­er mais à faire en sorte que les amé­nageurs tien­nent compte de l’histoire des habi­tants ». L’association parie sur son his­toire d’ancrage locale, en somme, pour pou­voir impacter de quelque manière que ce soit le pro­jet d’aménagement du Fort et en faire un quarti­er qui ne soit pas com­plète­ment hors-sol. Bien qu’inversés, ces objec­tifs coïn­ci­dent avec les intérêts de GPA. La ques­tion est là : Est-il pos­si­ble, dans un con­texte si claire­ment ori­en­té par la val­ori­sa­tion du fonci­er, d’échap­per à cette dynamique ? Est-il pos­si­ble de créer des lieux vrai­ment publics et à la portée de tous·tes ? Ou faut-il se résign­er au fait qu’une telle ini­tia­tive cul­turelle ne peut que se traduire en un lieu « glam­our » de gen­tri­fi­ca­tion : une friche pour les rich­es ?

Gio­van­ni Simone pour Le Chif­fon

Crédit pho­to :

Pho­to de Une > A l’in­térieur du Point Fort. Pho­to de Gio­van­ni Simone.
Pho­to 2 > Aux abor­ds du futur quarti­er, un pan­neau de pro­mo­tion signé Immo­bel. Pho­to de Gio­van­ni Simone.
Pho­to 3 > Le bureau de vente du pro­mo­teur Immo­bel domine déjà l’en­trée du Point Fort, à trois ans de la livrai­son de l’é­co­quarti­er. Pho­to Gio­van­ni Simone.

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