Retraites : quand la rue dit “Non !”

Depuis le 5 décembre 2019, le mouvement social de protestation contre la réforme des retraites paralyse la France. Cheminots, agents de la RATP, enseignants, avocats, personnel hospitalier, ouvriers de l’énergie, de nombreux secteurs sont en grèves. Des manifestations ont agité le pays, jusqu’à trois fois par semaine, sans que la motivation des protestataires ne s’épuise. Face à cette mobilisation transversale, le gouvernement reste de marbre.

Mal­gré une opin­ion publique large­ment opposée au pro­jet de réforme du régime des retraites (61% des Français selon un sondage Elabe du 21 jan­vi­er 2020), un avis plus que cri­tique du con­seil d’État, qui souligne de nom­breuses incon­nues dans la réforme, et des par­lemen­taires réfu­tant un exa­m­en accéléré du pro­jet de loi, le gou­verne­ment et sa majorité avan­cent, quitte à laiss­er sur le côté bon nom­bre de Français.

Ouver­ture à la cap­i­tal­i­sa­tion, femmes désa­van­tagées, car­rières hachées oubliées, péni­bil­ité dén­i­grée, dépens­es publiques lim­itées, tout, oui tout dans cette réforme n’a qu’un seul objec­tif : déman­tel­er l’appareil social français et sa sol­i­dar­ité et les livr­er en pâture à la finance. 

Au niveau nation­al comme au niveau local, partout émer­gent des ini­tia­tives pop­u­laires. Vio­lentes (saccage de per­ma­nences de députés) ou non (flash­mobs ou per­tur­ba­tion de vœux d’élus), toutes n’ont qu’un objec­tif, mon­tr­er à l’oligarchie tech­nocra­tique que son pou­voir n’est pas sans lim­ites. À trop mépris­er le peu­ple, il se pour­rait bien qu’il se réveille pour se faire entendre.

Elles sont his­to­ri­enne pour l’une et séna­trice pour l’autre, il est doc­tor­ant en soci­olo­gie, tous trois engagés dans le mou­ve­ment social ; Mathilde Lar­rère, Esther Ben­bas­sa et Maxime Gaborit décryptent la protes­ta­tion actuelle à tra­vers un prisme his­torique, poli­tique et sociologique. 

Mathilde Lar­rère est his­to­ri­enne des révo­lu­tions et de la citoyen­neté, et engagée dans le mou­ve­ment social con­tre la réforme des retraites. Elle livre au Chif­fon son analyse de l’éruption sociale actuelle. Pour elle, rien de nou­veau, seule­ment une con­créti­sa­tion des colères accu­mulées face à des poli­tiques néolibérales d’austérité.

Esther Ben­bas­sa est Séna­trice Europe Ecolo­gie Les Verts, affil­iée au Par­ti Com­mu­niste. Elle revient pour le Chif­fon sur la grève et le mou­ve­ment des Gilets jaunes, avec lequel elle entre­tient une rela­tion par­ti­c­ulière. Son ver­dict est sans appel. Face à l’importante résur­gence de la con­tes­ta­tion et à la recrude­s­cence de la vio­lence, les poli­tiques doivent pren­dre leurs respon­s­abil­ités pour éviter une rad­i­cal­i­sa­tion des mou­ve­ments soci­aux. Pour elle, une seule solu­tion : le pas­sage à une VI République.

Maxime Gaborit est doc­tor­ant en soci­olo­gie des mou­ve­ments soci­aux à Brux­elles, mem­bre de Quan­tité Cri­tique (un col­lec­tif de chercheur en sci­ences sociales) et réalise actuelle­ment une thèse sur le « mou­ve­ment cli­mat ». Il livre au Chif­fon son analyse soci­ologique de la protes­ta­tion actuelle.

Le Chif­fon : Le mou­ve­ment social qui agite actuelle­ment la France s’inscrit-il dans une tra­di­tion française ou présente-t-il de nou­velles formes de revendication ?

Mathilde Lar­rère :

Les deux. Il y a tou­jours eu une tra­di­tion de la grève et des man­i­fes­ta­tions mais aus­si des formes plus ludiques de protes­ta­tion. En 1936, les gens dan­saient et jouaient des pièces de théâtre dans les usines. La dif­férence tient, désor­mais, dans le fait que les formes ludiques sont plus répan­dues. Elles intè­grent véri­ta­ble­ment le réper­toire d’action des protes­tataires et ne sont plus seule­ment là pour « détendre ». 

L’élargissement du réper­toire d’action provient des mou­ve­ments soci­aux post-indus­triels, comme les mou­ve­ments alter mon­di­al­istes ou Act Up. Autre dif­férence, les pro­fes­sions qui mobilisent ce réper­toire d’action : ce ne sont plus unique­ment les pro­fes­sions ouvrières mais divers­es branch­es comme les avo­cats, les infir­miers ou encore les agents de la RATP (Ndlr : régie autonome des trans­ports parisiens). Les clips réal­isés par les agents de la ligne 7 sont un exem­ple par­fait. Ils ne néces­si­tent pas beau­coup de monde et ont pour objec­tif une large dif­fu­sion sur les réseaux sociaux.

Esther Ben­bas­sa :

Les man­i­fes­ta­tions font, bien sûr, par­tie des formes tra­di­tion­nelles de la protes­ta­tion en France. Nous avons d’ailleurs retrou­vé les corps de métiers emblé­ma­tiques des protes­ta­tion : cheminots, agents RATP, fonc­tion publique… Mais ils sont épuisés et paupérisés à cause de leur grève. Ils ont effec­tué un tra­vail d’amorce très impor­tant dans ce mou­ve­ment social, c’est main­tenant aux autres de pren­dre le relais, à tout le monde. 

En revanche, la véri­ta­ble nou­veauté est la présence des Gilets jaunes qui ont démoc­ra­tisé leurs méth­odes d’actions. Les avo­cats qui jet­tent leurs toges, le per­son­nel hos­pi­tal­ier leurs blous­es, les enseignants leurs manuels, les dif­férents flash­mobs, tous ces petits « hap­pen­ings » (ndlr : événe­ments) rapi­des et éphémères nous vien­nent des Gilets jaunes. Ces per­son­nes, non poli­tisées il y a un an et demi, jouent finale­ment un rôle de tam­pon dans les manifestations.

Maxime Gaborit :

Après des mois de mobil­i­sa­tions de Gilets jaunes, qui se sont car­ac­térisés par de nou­veaux modes d’action, le mou­ve­ment con­tre la réforme des retraites traduit, au con­traire, un retour à des modes d’actions plus tra­di­tion­nels, avec toute­fois l’ombre des Gilets jaunes qui per­sis­tent. La lib­erté des modes d’action que se sont octroyés les Gilets jaunes ne lais­sera prob­a­ble­ment pas le mou­ve­ment social en cours indif­férent. Si, aujourd’hui, le mou­ve­ment est plutôt clas­sique, son évo­lu­tion promet d’être intéres­sante à suiv­re dans la mesure où il est pos­si­ble qu’il prenne appui sur l’expérience du mou­ve­ment des Gilets jaunes, lais­sant entrevoir une hybri­da­tion de ses formes de mobil­i­sa­tions : entre appui et usage des struc­tures syn­di­cales implan­tées, et inno­va­tion dans les modes de luttes.

Com­ment expli­quer le débor­de­ment des cen­trales syn­di­cales par leurs bases ?

Mathilde Lar­rère :

Là encore, il n’y a rien de nou­veau. En 1936 c’était iden­tique. La CGT souf­frait alors de la répres­sion des années 30 et était très faible. Du jour au lende­main, il y a un mou­ve­ment basique qui pousse à la syn­di­cal­i­sa­tion et les sec­tions syn­di­cales se retrou­vent avec des mon­tagnes de bil­lets des nou­velles coti­sa­tions. Sit­u­a­tion dif­fi­cile­ment gérable si les cen­trales sont faibles. Tout dépend de la cul­ture syn­di­cale du pays.

En Alle­magne par exem­ple c’est dif­férent. Le mou­ve­ment syn­di­cal s’est inscrit comme « con­tre la société », comme le Par­ti com­mu­niste (PCF) l’était en France, et dis­pose donc d’un pou­voir plus impor­tant. Dans le cas français, il y a tou­jours eu des répres­sions pour éviter que les syn­di­cats ne pren­nent trop d’importance. Avec les lois récentes sur la représen­ta­tiv­ité et le mode d’élection (2008), il y a une volon­té de crim­i­nalis­er les syndicats.

Esther Ben­bas­sa :

La CFDT, l’UNSA, ils sont tous débor­dés de la même manière que la société a été débor­dée par les Gilets jaunes. Quand j’allais en man­i­fes­ta­tion au tout début du mou­ve­ment, les gens me regar­daient comme si j’étais folle alors qu’en réal­ité c’est une véri­ta­ble cul­ture de l’opposition pop­u­laire qui s’est for­mée — ou refor­mée — avec les Gilets jaunes. Les man­i­fes­ta­tions des Gilets jaunes ont été ma for­ma­tion poli­tique la plus intéres­sante, per­pétuelle­ment au con­tact des gens.

C’est d’ailleurs cette cul­ture de la rue qui est recon­nue par tous. Lorsque les Gilets jaunes se ren­dent dans les cortèges plus « tra­di­tion­nels », ils sont respec­tés, voire acclamés. Ces « néo-man­i­fes­tants » ont mod­i­fié les moeurs des man­i­fes­ta­tions, ils ont dévelop­pé la cul­ture du badaud. Les gens ne s’arrêtent plus unique­ment pour regarder mais ils rejoignent les man­i­fes­ta­tions. Les cor­dons syn­di­caux ont lais­sé place à de véri­ta­bles échanges entre manifestants.

Maxime Gaborit :

Le néolibéral­isme s’est traduit, depuis plusieurs décen­nies, par une ten­ta­tive de déstruc­tura­tion des organ­i­sa­tions pou­vant faire obsta­cle à la logique du marché pur. Face à une telle poli­tique, les syn­di­cats ont pro­gres­sive­ment per­du en influ­ence et en capac­ité de struc­tura­tion. La sit­u­a­tion locale est par­fois bien dif­férente de la sit­u­a­tion nationale. 

Pour autant, dans ce mou­ve­ment, par­ler de débor­de­ment est rel­a­tive­ment réduc­teur dans la mesure où si, dans cer­tains secteurs, la base des syn­di­cats comme la CFDT a effec­tive­ment pris des ini­tia­tives sans l’accord des cen­trales, les syn­di­cats comme la CGT et Sol­idaires ont été par­ti­c­ulière­ment clairs sur l’objectif du retrait, objec­tif pour­suivi par les bases.

Pourquoi le secteur privé a t‑il tant de mal à entr­er en grève ?

Mathilde Lar­rère :

Il y a eu une évo­lu­tion de la ques­tion dans le temps. En 1936, les grévistes étaient prin­ci­pale­ment privés. Les cheminots ne fai­saient pas grève par exem­ple. Le pub­lic a, ensuite, pro­gres­sive­ment pris le relais des man­i­fes­ta­tions puisque la sécu­rité de l’emploi exis­tante dans le privé a pro­gres­sive­ment dis­paru. Les risques de faire grève sont désor­mais très élevés dans le privé. 

De plus, si la classe ouvrière n’a pas dis­paru, sa con­cen­tra­tion oui. Il n’y a plus de grandes villes ouvrières, véri­ta­bles bas­tions de la con­tes­ta­tion. Le monde ouvri­er est plus atom­isé. Les « nou­veaux pro­lé­taires » sont sou­vent des ouvri­ers étrangers plus frag­ilisés vis-à-vis de la loi et pour qui il est plus dif­fi­cile de faire grève. Les jeunes sont égale­ment les grands absents de ce mou­ve­ment… C’est com­préhen­si­ble, les jeunes ne pensent pas avoir de retraite un jour. En deux généra­tions, il y a eu une dégra­da­tion con­sid­érable du régime des retraites. Les gens ont vu des reculs coup sur coup avec les lois Bal­ladur (1993) et Fil­lon (2003).

S’ajoute à cela un dis­cours per­ma­nent qui laisse enten­dre qu’« on ne peut pas financer le régime des retraites tel qu’il existe actuelle­ment » aus­si bien lorsque la « gauche » ou la droite était au pou­voir. Finale­ment, ce qui peut véri­ta­ble­ment mobilis­er la jeunesse c’est le fait que leurs par­ents pour­raient ne pas avoir de retraite. On a observé une dégra­da­tion rapi­de du niveau de vie. Les par­ents ne pour­ront plus aider finan­cière­ment leurs enfants et eux-mêmes ne pour­ront pas les aider lorsque ces derniers n’auront plus de retraite. 

Face à cela, le développe­ment des retraites par cap­i­tal­i­sa­tion n’est pas une solu­tion. Dans les années 20, tous les régimes de retraite par cap­i­tal­i­sa­tion qui exis­taient ont coulé. Avec 100 francs cap­i­tal­isés, les salariés récupéraient 1 franc au moment de la retraite.

Esther Ben­bas­sa :

Il n’y a qu’une seule expli­ca­tion : la peur d’être ren­voyé. Les tra­vailleurs du secteur privé ne sont pas fonc­tion­naires. La grève est certes un droit mais est-ce qu’ils peu­vent l’exercer comme des fonc­tion­naires ? Je ne pense pas.

Maxime Gaborit :

Le privé obéit à des règles par­ti­c­ulières. On l’a vu avec les Gilets jaunes : la plu­part de ceux qui se mobil­i­saient avaient des rela­tions cor­diales ou ami­cales avec leur patron, et jugeaient qu’ils avaient, eux aus­si, des dif­fi­cultés financières. 

C’est ce qui a con­duit les Gilets jaunes à deux choses : refuser la grève comme forme prin­ci­pale de mobil­i­sa­tion, et con­sid­ér­er que l’État était l’instance qui devait arbi­tr­er la ques­tion salar­i­ale, à rebours d’une tra­di­tion des luttes qui met­tait en avant l’antagonisme avec l’employeur. Dans ce mou­ve­ment, si cer­tains secteurs du privé peinent à se met­tre en grève, c’est donc en par­tie à cause de cette trans­for­ma­tion de l’espace de l’entreprise, qui n’est plus véri­ta­ble­ment vu comme un lieu de conflit.

Le gou­verne­ment et la majorité par­lemen­taire par­lent d’une rad­i­cal­i­sa­tion des man­i­fes­tants et d’un cli­mat insur­rec­tion­nel, est-ce vrai­ment le cas ?

Mathilde Lar­rère :

C’est à la fois de la com­mu­ni­ca­tion et une réal­ité. Il y a tou­jours eu de la vio­lence en man­i­fes­ta­tion, la man­i­fes­ta­tion est d’ailleurs la forme paci­fiée de l’émeute. En 1975 par exem­ple, les Champs-Élysées ont été détru­its bien plus que l’an dernier. En 1978 avec la révolte des sidérur­gies, le mot « casseur » a été inven­té telle­ment les man­i­fes­ta­tions étaient vio­lentes. On a égale­ment vu naître le « black block » lors des grands som­mets inter­na­tionaux des années 90. 

La dif­férence, c’est qu’avant, les formes émeu­tières avaient lieu en fin de man­i­fes­ta­tion. Plusieurs fac­teurs expliquent cette recrude­s­cence de la vio­lence. Le pre­mier cor­re­spond aux méth­odes de main­tien de l’ordre en man­i­fes­ta­tion. Depuis 1980, on obser­vait une dés­escalade de la vio­lence grâce à l’évolution du main­tien de l’ordre.

La vio­lence en man­i­fes­ta­tion dépend, en effet, d’abord des forces de l’ordre. Plus le main­tien de l’ordre est agres­sif et vis­i­ble plus les formes insur­rec­tion­nelles font leur retour. La seule lim­ite dans cette escalade c’est la dic­tature. La répres­sion devient alors telle­ment vio­lente que la peur l’emporte sur la colère. Pour l’instant en France c’est rel­a­tive­ment « calme », il n’y a pas eu de polici­er mort et les vit­rines attaquées sont métic­uleuse­ment sélec­tion­nées (ban­ques prin­ci­pale­ment). C’est une vio­lence « tran­quille » même si la com­mu­ni­ca­tion du gou­verne­ment la mon­tre comme spectaculaire. 

Le deux­ième est le fait qu’il y ait moins de syn­di­cats. Ils ne sont plus là pour con­tenir la vio­lence et don­ner une issue poli­tique à la man­i­fes­ta­tion. Le troisième implique directe­ment la com­mu­ni­ca­tion du gou­verne­ment. Il a aus­si sa part de respon­s­abil­ité en trans­met­tant le mes­sage que seule la vio­lence per­met d’obtenir des con­ces­sions (comme après l’acte 3 des Gilets jaunes) et en lais­sant paraître de la peur (lors de l’acte 3 tou­jours). La bas­cule inter­vient lorsque la peur change de camp et ce jour-là ce fut le cas durant quelques heures.

Esther Ben­bas­sa :

Nous n’avons pas le droit de met­tre des œil­lères. Il y a une trop grande colère qui peut pouss­er, je le crains, à la rad­i­cal­i­sa­tion. Il y a une nou­velle réal­ité : sans vio­lence on n’obtient rien. C’est en tout cas la réal­ité qu’a choisie ce gou­verne­ment. Heureuse­ment, les syn­di­cats sont encore présents dans la rue et jouent leur rôle de tam­pon en con­tenant cette colère immense et froide. 

Mais cette colère fini­ra par chauf­fer, on ressent un dés­espoir pro­fond chez les man­i­fes­tants. Ils ne se sen­tent ni enten­dus ni regardés, ce sont de véri­ta­bles oubliés des poli­tiques. Para­doxale­ment il y a une véri­ta­ble ambiance « famil­iale » en man­i­fes­ta­tion. Les gens se recon­nais­sent, se retrou­vent et s’entraident. C’est cette « famille » qui per­met notam­ment aux grévistes de tenir le coup. Main­tenant c’est aux poli­tiques d’endosser leurs respon­s­abil­ités : on ne peut pas décevoir les man­i­fes­tants davantage.

Maxime Gaborit :

Le gou­verne­ment pra­tique une poli­tique du schisme. Schisme entre leur dis­cours sur l’importance de l’urgence cli­ma­tique, et leur absence de poli­tique ambitieuse. Schisme entre affir­ma­tion d’une poli­tique sociale, et la réal­ité des dif­fi­cultés crois­santes dans qua­si­ment l’ensemble des secteurs. Schisme enfin, entre la néga­tion des vio­lences poli­cières, et l’expérience vécue de tous ceux qui man­i­fes­tent depuis un an et demi. 

Face à cela, la dis­tance entre l’attente des citoyens et la réponse obtenue devient de moins en moins ten­able. Il y a donc une volon­té de change­ment rad­i­cal vis-à-vis de cette poli­tique, mais surtout de cette manière de faire de la politique. 

Pour autant, le mou­ve­ment est loin d’être insur­rec­tion­nel. En témoigne, dans les man­i­fes­ta­tions pour les retraites, l’absence d’affrontement avec les forces de l’ordre, et l’absence de « cortège de tête ». Mais la rad­i­cal­i­sa­tion, au sens de déter­mi­na­tion à faire reculer le gou­verne­ment, est, elle, par­ti­c­ulière­ment forte.

On remar­que une aug­men­ta­tion de la fréquence des mou­ve­ments soci­aux (loi tra­vail, Par­cour­sup, Gilets jaunes, retraite…) est-ce dû à un essouf­fle­ment de notre mod­èle démocratique ?

Mathilde Lar­rère :

C’est prin­ci­pale­ment dû à l’accélération du déman­tèle­ment de l’État social avec des poli­tiques néolibérales d’austérité. Les attaques ne cessent pas, les répons­es non plus. Il y a égale­ment le fac­teur de poli­ti­sa­tion des gens. Ils acquièrent un cap­i­tal et un savoir mil­i­tant ré-activable lors du mou­ve­ment social suiv­ant. Plus ils sont proches, plus le savoir mil­i­tant mobil­is­able est important. 

Il y a d’importants seg­ments de la pop­u­la­tion qui se sont dirigés vers des lec­tures, ont appris à faire des ban­deroles, à résis­ter aux forces de l’ordre. C’est notam­ment le cas depuis la loi de tra­vail et Nuit Debout, où la plu­part des gens étaient des pri­mo-man­i­fes­tants. Les dernières prési­den­tielles ont égale­ment joué un rôle impor­tant avec une for­ma­tion de la jeunesse dans les sphères autour de la France Insoumise. Le mou­ve­ment des Gilets jaunes est la con­créti­sa­tion de tous ces signes avec des per­son­nes non poli­tisées qui ont obtenu un cap­i­tal mil­i­tant important. 

La capac­ité de mobil­i­sa­tion pour le mou­ve­ment social suiv­ant dépend égale­ment du résul­tat du mou­ve­ment précé­dent, il y a un phénomène de « grevy blues » lorsque c’est la mobil­i­sa­tion se sol­de par échec ou lorsqu’il y a une trahi­son des cen­trales. À l’inverse lorsque le gou­verne­ment fait un pas­sage en force (49.3), comme pour la Loi Tra­vail en 2016, et que les cen­trales tien­nent bon en face, le mou­ve­ment social suiv­ant sera d’autant plus important.

Esther Ben­bas­sa :

Ce n’est pas un hasard si le dernier sondage Elabe mon­tre que 70% des sondés ne veu­lent pas d’un sec­ond man­dat d’Emmanuel Macron. Notre démoc­ra­tie n’est pas à bout de souf­fle, elle est abusée par le gou­verne­ment actuel. Le prési­dent con­fond démoc­ra­tie et autori­tarisme. Sa poli­tique ressem­ble à une action infan­tile, il tape du pied dès qu’il n’obtient pas ce qu’il veut. Pour un homme si intel­li­gent, faire preuve de si peu d’empathie est une faute. 

Un poli­tique qui ne fait preuve d’aucune empathie doit chang­er de méti­er. En poli­tique il faut aimer le peu­ple et Emmanuel Macron n’aime que son entourage, les élites finan­cières et les élites bureau­crates. Si la fréquence des mou­ve­ments soci­aux s’accélère c’est que les gens ont décidé de dire stop. Stop aux poli­tiques qui lais­sent trop de monde sur le côté et stop à cet autoritarisme. 

Face à cela, le prin­ci­pal risque est une escalade de la vio­lence. Plus l’autorité du gou­verne­ment est bafouée, plus il réprime. Mal­gré quelques avancées, comme la recon­nais­sance récente de « bavures poli­cières », la vio­lence d’État est présente. Pour éviter un embrase­ment du peu­ple, et la destruc­tion d’un mod­èle qui a mis du temps à se con­stru­ire, il faut imag­in­er une VIe république avec une véri­ta­ble démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive et un plus grand respect de la volon­té du peuple.

Maxime Gaborit :

Prob­a­ble­ment, le mod­èle démoc­ra­tique « s’essouffle ». Mais pour s’essouffler, encore eût-il fal­lu qu’il eût, à un moment, la vigueur de courir. Or, ce mod­èle ne bouge pré­cisé­ment pas. Il fait du sur-place, igno­rant la forte néces­sité, pour pro­pos­er des répons­es aux enjeux écologiques et soci­aux, de pro­fondes remis­es en question. 

Les mécan­ismes comme la Con­ven­tion citoyenne pour le Cli­mat, où 150 citoyens tirés au sort pro­posent des mesures pour « réduire de 40% les émis­sions de gaz à effets de sphères d’ici 2040 dans un esprit de jus­tice sociale »,sont des mécan­ismes intéres­sants pour faire évoluer la démoc­ra­tie, mais bien trop isolés et cir­con­scrits. Pour autant, par­ler d’essoufflement de la démoc­ra­tie con­duirait à dire que les poli­tiques menées seraient somme toute moins vio­lentes si des citoyens les avaient eux-mêmes décidées. 

Cela ne fonc­tionne pas, et c’est d’ailleurs le piège du sou­verain­isme de croire que le mot d’ordre de démoc­ra­tie, ou de sou­veraineté du peu­ple, suf­fit à faire pass­er un mes­sage poli­tique. La sou­veraineté doit tou­jours être qual­i­fiée, sous peine de se vider. Essouf­fle­ment de la démoc­ra­tie oui, mais essouf­fle­ment surtout des poli­tiques néolibérales. Face à elle, il ne suf­fit pas d’appeler à un « retour de la sou­veraineté du peu­ple », mais bien plutôt à la con­struc­tion d’une « démoc­ra­tie sociale et écologique ».

Entre­tiens menés par Math­ieu Bar­rere pour Le Chif­fon

Crédits pho­to (dont la pho­to de une) > Matthieu Bonhoure


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