Je marche dans une rue du XIVème, entre les klax­ons et les pots d’échappement. J’enjambe une trot­tinette élec­trique gisant au beau milieu du trot­toir, refuse un Direct Matin, et me dirige vers un petit parc délabré. Je m’assois sur un banc, enlève mes chaus­sures et les fourre dans mon sac. Je chausse mes bottes, j’enfile une veste sale, j’allume ma lampe frontale. Je ressors du parc. Coup d’œil à gauche, pas de police. Coup d’oeil à droite, pas de police. La voie est libre.

Avec l’index et le pouce, je soulève une plaque de fonte tri­an­gu­laire sur le trot­toir. Cer­tains diraient « une plaque d’égouts ». Mais elle ne mène pas du tout aux égouts. Je bloque la plaque en posi­tion ver­ti­cale, descends quelques éch­e­lons boueux dans le trou noir qui s’ouvre sous moi, débloque la plaque, et – SGLANKK !

La lourde plaque s’est refer­mée sur moi, ça résonne un peu, puis plus rien. Silence. Je descends les éch­e­lons et, peu à peu, mes yeux s’accoutument à l’obscurité. Ma lampe éclaire les bar­reaux devant moi. Mes pieds touchent le sol : c’est bon. J’essuie la boue de mes mains, écoute la galerie. Rien, à part un loin­tain vrom­bisse­ment de moteur dans la rue. Enfin, j’y suis. Tran­quille pour les prochaines heures, au calme… dans les cat­a­combes de Paris.

 

 

Une demi-heure plus tard, je range mes allumettes dans une des poches de ma veste. Sat­is­fait, je con­tem­ple la salle, qui brille de mille feux. Mille, j’exagère, mais j’ai bien allumé une ving­taine de bou­gies. Des petites bou­gies dans les ren­fon­ce­ments des parois, des grandes bou­gies sur la table, et Philib­ert, mon acé­ty, qui pen­douille joyeuse­ment au dessus de ma tête. La salle est allongée, tail­lée directe­ment dans la roche. Un gros pili­er en pier­res sculp­tées sou­tient le pla­fond, ou, comme on dit ici, le ciel. À la lumière des bou­gies, les murs sont beiges, les ombres noires. Les sur­faces sont irrégulières, comme dans une grotte. Au pied des parois, des bancs. Et au milieu de la salle, sur une longue table faite de blocs de roche et de sable, un tib­ia (plan­té je ne sais com­ment dans la table) fait office de chan­de­lier. La bougie qui s’y trou­ve éclaire une fleur de lys, dess­inée au char­bon sur la paroi, datée de 1777. Incroy­able qu’elle ait survécu aux siè­cles ! Je m’assieds et souf­fle un bon coup. M’y voilà, seul avec moi même, 25 mètres sous Paris.

Phou.

C’est mar­rant d’imaginer qu’au-dessus de moi, les gens courent pour aller au tra­vail, com­man­dent un Uber, vapo­tent, sans savoir ce qu’il y a sous leurs pieds. Je lève les yeux au ciel, comme pour les voir à tra­vers la roche. Je les imag­ine, vus de dessous. Ça serait mar­rant, si c’était trans­par­ent. Je ver­rais d’abord le métro, qui ne doit pas pass­er loin au-dessus de moi. Puis les égouts. Puis des caves, cer­taine­ment. Puis le trot­toir. Et là, il y aurait les pieds des gens pressés. Rigo­lo ! Je ne sais même pas si les gens savent ce que sont les cat­a­combes. Ils en ont cer­taine­ment déjà enten­du par­ler… Mais est-ce qu’ils savent qu’il y a plus de 300 kilo­mètres de galeries ? Que c’est d’ici que provient une bonne par­tie du cal­caire qui a per­mis de bâtir Paris ? Que j’y suis assis, peinard ?

Tou­jours fixé au ciel, mon regard s’égare… puis s’arrête. Tiens, on dirait un tract ! Là, entre deux blocs de pierre, dans une fis­sure, un petit bout de blanc. Un petit coin de papi­er plas­ti­fié. Je me lève, grat­te la pierre, agrippe la chose, tire déli­cate­ment. Les tracts, ce sont des petits papiers que les vis­i­teurs des cat­a­combes (que l’on appelle les cat­aphiles) plan­quent, cherchent, trou­vent ou échangent. 

Par­fois, ce sont des dessins, par­fois des poèmes, par­fois des gri­bouil­lis, par­fois des sig­na­tures, par­fois des blagues. Je retourne le mien. C’est un car­ton d’une quin­zaine de cen­timètres, signé « Shi­ro ». On y voit un dessin en noir et blanc, du style gravure, qui mon­tre une petite fille en robe, déposant une bouteille dans une poubelle. Sous le dessin, il est écrit : « J’aime mes catas, je ramasse ». Volon­taire­ment naïf, mais bon enfant, ce tract !

 

 

Je me ras­sois, con­tem­ple l’oeuvre. Shi­ro s’est don­né de la peine ! C’est sym­pa, ce genre de tract. C’est l’esprit cat­a­clean. La cat­a­clean est une soirée, qui a lieu une fois par an, pen­dant laque­lle des cat­aphiles ramassent les déchets qui traî­nent dans les galeries, rassem­blent le tout sous les puits, remon­tent les sacs poubelle à la sur­face, et redescen­dent faire la fête. Je n’ai jamais vu une action sem­blable dans la rue, en sur­face… Comme quoi, quand les gens s’approprient un lieu, ils en pren­nent soin ! 

Mais d’ailleurs, ce phénomène ne s’arrête pas aux déchets. La salle dans laque­lle je me trou­ve a été entière­ment rénovée il y a quelques années. Rénovée par les cat­aphiles eux-mêmes. Il leur a fal­lu grat­ter les murs, creuser le sol, remon­ter des sacs de terre. C’est du tra­vail ! En tous cas, ça mon­tre qu’il ne faut pas néces­saire­ment de l’argent, un chef ou des struc­tures bureau­cra­tiques pour créer et entretenir des lieux qui prof­i­tent à la communauté…

 

Les catacombes contre la théorie économique

 

Adam Smith, dont j’ai revu les théories en cours il y a quelques jours, dit : « Ce n’est pas de la bien­veil­lance du bouch­er, du brasseur ou du boulanger qu’il faut espér­er notre dîn­er, mais du souci de leur pro­pre intérêt ». D’où la main invis­i­ble : cha­cun agit de manière égoïste, et au final, tout s’arrange pour le mieux et le monde est con­tent. Notre économie est fondée sur cette pen­sée. Vis­i­ble­ment, la théorie ne fonc­tionne pas, puisque la richesse se répar­tit de manière injuste. Mais au-delà du résul­tat, le tra­vail des cat­aphiles sug­gère que le pos­tu­lat de départ est égale­ment foireux.

La salle dans laque­lle je suis assis n’a pas été con­stru­ite pour servir un intérêt pure­ment égoïste ! Elle a été con­stru­ite pour tous ceux qui voudront en prof­iter. Alors on pour­rait dire que les con­struc­teurs l’ont con­stru­ite pour eux mêmes, et que c’est un hasard si d’autres en prof­i­tent aus­si. Mais le lieu ne leur appar­tient pas, ou plutôt, il appar­tient à tous. Ils l’aménagent donc pour tous. On pour­rait dire aus­si qu’ils l’aménagent juste parce que cela leur pro­cure du plaisir. Mais le bouch­er, le brasseur ou le boulanger ne prend-il pas du plaisir, lui aus­si, à découper une belle pièce de viande, à brass­er une bonne bière ou à cuire un bon pain ?

Ici, pas de quan­tifi­ca­tion ni de qual­i­fi­ca­tion du tra­vail : rien n’oblige les cat­aphiles à net­toy­er, à con­stru­ire, à décor­er. Pas d’argent, pas de police, et pour­tant, me voilà assis dans une belle salle, paisi– Ah non, pas si pais­i­ble que ça. Bam !- bam !- bam !- des bass­es approchent. Une musique psy­chédélique, des voix. Et voilà, la lumière, aus­si. Des fais­ceaux de frontales éclairent la paroi. Ils ont dû me voir, aus­si, voir l’éclairage des bou­gies, au moins.

 

Partager une catabière

 

Qua­tre per­son­nes déboulent dans la salle. Deux quin­quagé­naires, en cuis­sardes et sac de marin sur le dos, et deux trente­naires, une femme en bottes et un homme en treil­lis. L’un des deux plus vieux, cas­quette vis­sée sur le crâne, me lance :

Saaa­lut ! Moi c’est Chameau. Ça roule ? T’es posé, toi !

- Salut, moi c’est Rack.

Chameau se débar­rasse de son sac, et s’assoit sur le banc à côté de moi :

- Putain ! J’suis crevé ! On s’est tapé un max’ de pateauge avant le bunker, du côté du caveau ! C’est com­plète­ment inondé… Y’a dû y’avoir un truc qu’à peté ! Enfin… je te présente Bal­ler­ine (son col­lègue quin­quagé­naire), et… attends, dites rien, que j’me rap­pelle… Bat­man et Caillou !

Bal­ler­ine m’explique :

- Je ne sais pas par où t’es arrivé, toi, mais quand tu viens de chez Fifi, c’est plein de flotte… Et c’est nou­veau ! Bref. Tu boiras bien une petite catabière avec nous, Rack ?

Il me tend une canette de 8.6, que j’accepte avec plaisir. La fille en cuis­sardes, Cail­lou, sort une feuille et com­mence à rouler un joint. Elle lance à Chameau :

- Tu veux pas nous met­tre une musique un peu plus calme, là ? Juste le temps de se pos­er un peu…

Les bass­es bais­sent. Je prends une gorgée de bière, et demande :

- Vous avez croisé du monde, déjà ?

Cail­lou répond, ton­car coincé entre les lèvres :

- Euh, nous, ouais ! Mais ça fait un bout de temps qu’on est là… Je sais pas quelle heure il est, mais on a passé la nuit en bas en tous cas !

Bal­ler­ine la coupe :

- Elle brûle bien, ton aceth ! C’est une Aras ? T’as un peu de car­bu’ [car­bu­re de cal­ci­um, ser­vant à faire fonc­tion­ner les lam­pes à acétylène] à me dépanner ? »

Je regarde ma lampe à acétylène. C’est vrai qu’elle est belle.

- Oui oui, j’ai du car­bu’ sur moi. Prends-en, il est dans mon sac, à tes pieds !

Les lam­pes à acétylène, c’est un sujet de con­nais­seurs. Par­fois, j’ai l’impression que les cat­aphiles en par­lent juste pour mon­tr­er qu’ils ne sont pas nés de la dernière pluie. Ici, il faut mon­tr­er que l’on est un habitué.

Pour le monde cat­aphile, les cat­a­combes ne sont belles que parce qu’elles sont mécon­nues. Ça n’est pas com­plète­ment faux : je descends surtout dans le nord du réseau, plus dif­fi­cile d’accès, moins fréquen­té et mieux entretenu… Mais l’état du sud, dont une entrée facile à emprunter a été ample­ment relayée sur le net, se détéri­ore rapi­de­ment depuis quelques années. Depuis, les nou­veaux sont chas­sés : il n’est pas bon d’être aperçu carte à la main (signe que l’on ne con­naît pas les 300 km par cœur), ou de deman­der des infor­ma­tions sur les entrées et les sorties.

S’il n’y a pas de lois écrites, il y a bien des cou­tumes et des règles. Et l’une des plus impor­tantes est la dis­cré­tion. Quant à moi, on va me détester quand on saura que j’ai osé par­ler des catas dans Le Chif­fon… Mais ça m’est égal : il y a 300 kilo­mètres de galeries, ce n’est donc pas la place qui manque.

Si les lieux sont par­fois sales ou mal entretenus, ce n’est pas parce qu’il y a trop de monde, mais plutôt parce que les gens qui descen­dent ne pren­nent pas tous soin des lieux. En écrivant pour le Chif­fon, en expli­quant pourquoi ce lieu est beau, j’espère n’inciter per­son­ne à van­dalis­er ou à salir.

 

Le jeu des cataphiles et des cataflics

 

L’odeur de cannabis se répand. La fille tire sur son joint, avale la fumée, et raconte :

- On est tombé sur les cataflics cette nuit.

Elle expire un petit nuage et ricane :

- Ils ont rien com­pris ! Ha… On leur a bal­ancé un fumi vers la librairie. Bien enfumé, les poulets. Nous on s’est bu une catabière au cabi, tran­quille… Quand on les a enten­dus revenir, on est repar­ti, facile. On les entendait au bout de la galerie, et eux, ils voy­aient pas à deux mètres…

Par­fois, la police fait un tour dans les cat­a­combes pour ver­balis­er ceux qui s’y promè­nent. Mais elle ne cherche pas à élim­in­er com­plète­ment les cat­aphiles, ça l’arrange bien que les lieux soient entretenus et qu’il y ait une forme de con­trôle. Si la police voulait nous chas­s­er, elle fer­merait tout bon­nement toutes les entrées d’un coup, et ver­balis­erait sys­té­ma­tique­ment… Mieux vaut une présence semi­tolérée de cat­aphiles qu’un lieu com­plète­ment fer­mé et obscur.

Sans compter que les cat­aphiles sig­na­lent des anom­alies dans l’état des parois ou du ciel à l’Inspection Générale des Car­rières. Si une galerie s’écroule, tout ce qu’elle porte s’écroule avec elle… Bref, les cat­aphiles lan­cent aus­si des « fumis », des fumigènes faits mai­son, dans les galeries pour noy­er les cataflics dans un épais brouillard :

- On les a bien semés. Mais ils nous ont quand même eus en murant PR…

PR est un acronyme désig­nant une des entrées fréquem­ment util­isées par la cat­aphiles. L’un des plus âgés commente :

- C’est tant mieux, si ils ont fer­mé PR ! Ça coupe un accès facile… On crois­era moins de touristes !

Les touristes, ce sont les non-ini­tiés, ceux qui n’ont pas les codes d’en bas :

- Ouais mais gros, la plaque va être rou­verte fis­sa. Elle est fas­toche à désoud­er et der­rière y’a qu’à bour­riner pour péter les briques.

C’est un jeu. La police mure une entrée ; deux semaines plus tard, les cat­aphiles cassent le mur. La police soude une plaque, les cat­aphiles la désoudent. Par­fois, et là c’est plus grave, la police «injecte ». C’est à dire : laisse couler du béton dans la galerie. Ça détru­it tout, et c’est irréversible. La 8.6 com­mence à me peser sur la vessie. Je me lève, con­tourne la table et m’enfonce dans la galerie. Je jette un coup d’œil en arrière : une salle pleine de bou­gies, vue de loin, c’est superbe. On dirait un petit cocon chaud et accueil­lant. Je me retourne, retrou­ve le fais­ceau blanc de la frontale. La galerie qui part sur la droite est un cul de sac, par­faite toi­lette. Seul quelques instants, j’entends les dis­cus­sions des qua­tre cat­aphiles, au loin.

C’est quand même incroy­able, qu’une telle com­mu­nauté existe. Les cat­aphiles ont leurs règles, leur vocab­u­laire, leurs délires. Dès lors que l’on respecte ces règles, la con­vivi­al­ité est toute naturelle : partage de bières, de saucis­sons, de rigo­lades. Les cat­aphiles investis­sent leur énergie, leur temps, leur créa­tiv­ité dans la pierre, sans con­trepar­tie. Une petite société qui fonc­tionne à peu près (du moins dans le nord du réseau, moins fréquen­té), sans mon­naie, lois ou police.

Et tout ça… juste sous nos pieds.

Bruno Doucet pour Le Chif­fon

 

 

Illus­tra­tion de Une > Bruno & Ugo

Illus­tra­tion 1 > Bruno

Illus­tra­tion 2 > Tract trou­vé par Bruno, signé Shiro

 

Au quarti­er général de la Mafia Kop Vert, groupe de sup­port­ers de la JSF Nan­terre, un dimanche de sep­tem­bre, 14 heures :

- Quelqu’un reprend du saucis­son ? Il faut le finir… Allez ! Va fal­loir décaler !

- Eh, ça va, Mic­ka, on a bien le temps de finir notre pastis tranquillement ?

- Tu le fini­ras devant le stade, le pastis ! Le match com­mence dans deux heures, il faut encore qu’on y aille et qu’on mette tout en place…

- Ok, passe le saucis­son alors, je vais le tuer ! Flo ! Viens, on se pose un peu sur ta caisse pour finir le pastaga !

Grand remue-ménage. Le fils d’Alexandra court avec des sacs-poubelle, David rassem­ble les gob­elets, Flo cherche son portable, Mar­co finit le saucisson.

Au milieu de ce joyeux bor­del, un bébé dort dans une pous­sette. Très vite, les tables sont lavées, les déchets triés, les gob­elets rincés. Dehors, la pluie com­mence à tomber sur les tours de béton gris­es de Nan­terre. Mais ici, dans un petit pré­fab­riqué cou­vert de graffs col­orés, une voix s’élève :

- J…S…F…N….

Une ving­taine d’autres se joignent immé­di­ate­ment à la première :

- On chante pour toi… On se casse la voix… Où tu es, nous sommes là…

Puis, tin­ta­marre prodigieux. Des pieds tapent le sol et des mains les tables tan­dis que les voix chantent à tue-tête :

- … Et c’est la M‑K-V… C’est la M‑K-V… C’est la M‑K-V !

Le chant retombe, Mic­ka annonce :

- C’est bon, on a tout ? Tout le monde a pris son T‑shirt ?

Et Alexan­dra complète :

- Vous pour­rez tou­jours les pren­dre au Palais, sinon ! Mais véri­fiez que vous avez bien votre abon­nement et n’oubliez pas de sign­er la pétition !

Un enfant arrive avec un stylo :

- Allez ! Don­nez-moi des autographes !

Une fois les sig­na­tures col­lec­tées pour deman­der un agran­disse­ment des locaux, la troupe se met en route. Mêmes T‑shirts noirs flo­qués du logo de la MKV, mêmes écharpes vertes, rires joyeux, notes chan­tées, pastis engloutis.

La Mafia Kop Vert : une grosse bande de potes qui a pour but de mettre le feu à la salle

En route vers le Palais des Sports Mau­rice Thorez, où l’équipe de bas­ket de Nan­terre joue son pre­mier match de la sai­son de Pro A dans moins de deux heures.

En chemin, Mic­ka, un sup­port­er nan­ter­rien de 27 ans et fon­da­teur du groupe, explique ce qu’est la MKV :

« Pour faire court, la Mafia Kop Vert, c’est une grosse bande de potes qui a pour but de met­tre le feu à la salle. Le groupe Mafia Kop Vert, c’est une fusion de deux groupes de sup­port­ers : La Mafia Verte et la Dunky Fam­i­ly. La Mafia, c’était surtout moi et mes potes, au début. La Fam­i­ly, c’était une asso­ci­a­tion créée par Alexan­dra. L’asso’ s’occupait du cos­tume de la mas­cotte, Dunky, et invi­tait des gens au stade. C’était une asso’ avec des buts soci­aux, pour les gens qui n’avaient pas les moyen d’aller au stade par eux mêmes. »

Alexan­dra et moi, on a fait con­nais­sance pen­dant les matchs et on s’est super bien enten­dus. Pour te dire à quel point c’est vrai : aujourd’hui, c’est la mar­raine de ma fille ! On a décidé de fusion­ner les deux groupes, et d’appeler ça la Mafia Kop Vert !

Là, je vais atta­quer ma treiz­ième sai­son dans les tri­bunes du Palais. Quand j’ai com­mencé à aller voir des matchs, pen­dant la sai­son 2006–2007, la JSF (le club, aujourd’hui Nan­terre 92, s’appelait alors JSF Nan­terre, pour Jeunesse Sportive des Fontenelles de Nan­terre) était encore en Pro B. Mais cette sai­son là, on a été en finale de coupe de France, à Bercy… J’ai kif­fé, j’ai pris goût, et depuis je ne rate pas un match.

Le dernier match avant la décision étatique de dissoudre les associations de supporters

A la base, je suis un ancien du Parc (Parc des Princes, stade du Paris-Saint Ger­main). J’y étais même abon­né… mais je n’y suis plus allé depuis le 15 mai 2010. Je me sou­viens bien de la date, parce que c’était ce fameux match con­tre Mont­pel­li­er : le dernier match avant la déci­sion éta­tique de dis­soudre les asso­ci­a­tions de supporters. 

J’étais encar­té dans une asso’ qui s’appelait la Grin­ta, en tri­bune Auteuil, chez les rouges. Donc bref, il y a eu ce dernier match con­tre Mont­pel­li­er, et c’était bizarre parce qu’on savait que ça allait être notre dernier match avant la dis­so­lu­tion for­cée de la Grinta. 

La sai­son d’après, en 2011–2012, lors du pre­mier match de cham­pi­onnat de Ligue 1, j’avais par­ticipé à une man­i­fes­ta­tion. C’était une man­i­fes­ta­tion paci­fique de plusieurs asso­ci­a­tions de sup­port­ers pour con­tester ce qui avait été appelé le « Plan Anti-Violence ». 

Nous, on était là pour con­tester la dis­so­lu­tion des assos’, qui venait détru­ire la pas­sion de cen­taines de personnes. 

Mais on était pas très nom­breux, non vio­lents d’ailleurs, et on a tous fini au poste. On était 200 à peu près. Donc moi, j’ai été inter­dit de stade pen­dant 6 mois. L’interdiction valait pour tous les matchs du PSG. On était tous fichés, listés. Je devais point­er tous les jours de match au com­mis­sari­at. Et pour la petite his­toire, vu qu’à cette époque j’allais déjà à Nan­terre, et que par­fois il y avait match de Nan­terre en même temps que match du PSG, j’allais point­er au com­mis­sari­at de Nan­terre pen­dant la mi-temps !

En tous cas, l’interdiction, pour nous, c’était vrai­ment une déci­sion abu­sive de la part du gou­verne­ment. Nor­male­ment, il doit y avoir un juge­ment, mais il n’y en a pas eu. Si tu veux mon expli­ca­tion, c’est que la France voulait accueil­lir l’Euro 2016 et met­tre tout le monde dehors avant. Je sais pas si t’avais suivi, un mec de Boulogne (tri­bune d’extrême droite du Parc des Princes) avait été tué cette année là. Il y a des cons hein, je dis pas le contraire !

Donc pour moi, la France voulait mon­tr­er qu’elle agis­sait con­tre la vio­lence par un geste fort. Bref, depuis, j’ai pas essayé d’y retourn­er, mais j’ai des potes qui y sont retournés et ils ont eu des problèmes.

Ici, c’est com­plète­ment dif­férent. Quand on a com­mencé à aller au Palais, on aurait jamais pen­sé que Nan­terre atteindrait ce niveau là. Le club a pris beau­coup d’ampleur, les sup­port­ers aus­si. Au début, j’y allais tou­jours juste avec une bande de qua­tre ou cinq potes… D’ailleurs, sur les qua­tre ou cinq du début, je suis le seul à tou­jours aller aux matchs, c’est les aléas de la vie. Mais c’est encore mes potes !

Bref, je suis resté engagé, alors que j’ai aus­si mon boulot et mes deux enfants. Mais je sais que j’ai un rôle à jouer, et que si je ne suis pas là, c’est pas pareil. Par exem­ple, c’est moi qui lance les chants et qui tape le rythme au tam­bour. En tout cas, avec le temps, mes potes et moi avons créé la Mafia Verte. Le fait d’avoir créé l’association, c’était un vrai kiffe, mais ça nous a aus­si oblig­és à pren­dre des responsabilités.

«Ce club, c’est une famille» 

A force de met­tre de l’énergie dans l’asso’, ton but, c’est aus­si d’être recon­nu. C’est sym­pa quand les sup­port­ers des autres équipes dis­ent « Ah, à Nan­terre, il paraît que vous avez une bonne ambiance » ! On s’est fait un nom. Et c’est une fierté.

Après, les exploits du club, les titres gag­nés, les par­cours en coupe d’Europe, les moments excep­tion­nels qu’on ne peut vivre qu’à Nan­terre, on s’y attendait pas. Il n’y a qu’ici que tu peux vivre ça, vu la prox­im­ité avec le staff et les joueurs. Et puis, bien sûr, il y a toutes les ami­tiés qui se sont créées avec les gens de la tri­bune. C’est devenu une petite famille.

D’ailleurs, Nan­terre, c’est un club qui fonc­tionne avec beau­coup de tra­vail bénév­ole. C’est le deux­ième club avec le moins de salariés de Pro A. C’est aus­si pour ça que je dis que ce club, c’est une famille. C’est devenu une entre­prise très tar­di­ve­ment. Pour te don­ner un exem­ple : Jean Don­nadieu (Prési­dent du club, père de l’entraîneur Pas­cal Don­nadieu), c’est mon voisin. On habite dans le même immeu­ble. C’est petit, Nanterre !

Du coup, Nan­terre est assez proche de ses sous. Pour le dire franche­ment, le club est en dèche finan­cière­ment. Nan­terre est tou­jours dans la dèche, donc sportive­ment, le club ne gag­n­era pas grand-chose. L’essentiel de l’argent vient des actionnaires.

Quand tu com­pares aux autres clubs français qu’on retrou­ve en Play-Offs (voir l’encadré), il n’y a pas grand-chose : Mona­co, ça appar­tient à un ukrainien, au Paris Bas­ket ou à l’ASVEL (club de Lyon-Villeur­bane), il y a des investisseurs…

Pour l’anecdote : Lev­al­lois s’est asso­cié avec Boulogne. C’est juste à côté, il y a une grosse rival­ité avec Nan­terre. Pour cette année, ils ont 8 mil­lions d’euros de bud­get, alors que Nan­terre, c’est 5 mil­lions. Et ça, alors qu’on a fait un quart de finale de Cham­pi­ons League et une super sai­son… Mais Boulogne, c’est une ville riche, donc le club est riche (voir l’encadré).

Nanterre est toujours dans la dèche

Il y a tou­jours eu un plan d’avoir un grand club de bas­ket à Paris : ça sera la Paris Bas­ket. Ce club a été créé en 2018 par un améri­cain et a racheté les droits sportifs de Hyères Toulon, qui était en fail­lite, pour être propul­sé directe­ment en Pro B. C’est un club mon­té de toutes pièces. En ce moment, ils jouent à la Halle Car­pen­tier, mais il y a un stade en con­struc­tion à la Porte de la Chapelle, à Bercy 2. Ça fera 8 à 10 000 places, c’est sûr que le Paris Bas­ket va mon­ter en Pro A… Un club mon­té de toutes pièces comme ça, c’est clair que c’est pas ma came !

En tous cas, ce qui est sûr, c’est qu’en région parisi­enne, il n’y a qu’à Nan­terre qu’il y a une ambiance comme ça. Si tu regardes le Rac­ing au rug­by par exem­ple, c’est une ambiance très froide. Et le PSG, j’en par­le même pas.

Arrivée au stade, la petite troupe reprend place dans sa tri­bune, qui se rem­plit lente­ment, au gré des : « Eeh, t’as bronzé, toi ! » et des « Ça va ? Ça fait longtemps ! ». Des dizaines de mains rassem­blent puis déchirent méthodique­ment les pub­lic­ités dis­tribuées sur chaque place, pour en faire des con­fet­tis. La fête est par­faite, le match et la sai­son peu­vent commencer…

Pourvu que Nan­terre reste, le plus longtemps pos­si­ble, ce lieu où le sport prend tout son sens ; ce lieu où le sport créé des ami­tiés, lie des incon­nus, donne du sens, des respon­s­abil­ités, de la fierté, ce lieu où l’on fes­toie ensem­ble, peu importe qui l’on est !

Quels investis­seurs à Mona­co, à l’ASV­EL, à Levallois ? 

Dans le sport pro­fes­sion­nel, les clubs sont par­fois des entre­pris­es plus que des équipes. L’entreprise avec la plus forte capac­ité d’investissement a aus­si les meilleures chances d’écraser la con­cur­rence, ce qui peut faire d’elle un busi­ness rentable. En France, quelques équipes ‑par­don, quelques entre­pris­es- ont su judi­cieuse­ment se dot­er de prési­dents for­tunés, qui vien­nent aug­menter le cap­i­tal du club pour lui per­me­t­tre de performer :

- A Mona­co, l’obscur Ser­gueï Dyadechko, homme d’affaires ukrainien d’une quar­an­taine d’années ayant fui l’Ukraine après une ten­ta­tive d’assassinat sur sa per­son­ne et assis­tant aux matchs en gilet pare-balles, finance le club depuis 2013. Pour la sai­son 2019–2020, l’AS Mona­co dis­pose d’un bud­get prévi­sion­nel de 9 mil­lions d’Euros et d’une masse salar­i­ale de 3,6 Mil­lions d’Euros.

- Le club de Lyon-Villeur­banne, l’ASVEL, a vu arriv­er en 2009 un cer­tain Tony Park­er (ex-joueur de l’équipe de France et des San Anto­nio Spurs), désor­mais action­naire majori­taire du club. Nico­las Batum (joueur de l’équipe de France et des Char­lotte Hor­nets) l’a récem­ment rejoint. Grâce à eux, le bud­get de l’ASVEL s’élève à 11 mil­lions d’Euros (3,5 mil­lions de masse salariale).

- Boris Diaw (ex-joueur de l’équipe de France et des San Anto­nio Spurs) est venu ren­forcer en 2019l’organigramme et le compte en banque de Boulogne-Lev­al­lois, dont le bud­get dépasse aujourd’hui les 7 mil­lions d’euros. 

Bruno Doucet pour Le Chif­fon 

Pho­to de Une > Tri­bune du Palais des Sports Mau­rice Thorez, image pub­liée par la Mafia Kop Vert

Pho­to 2 > Auto­col­lants du groupe, image pub­liée par la Mafia Kop Vert. 

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