Après avoir patien­té en rang der­rière des bar­rières Vauban, vous entrez sage­ment dans ce vaste lieu et découvrez sur votre chemin des bacs de terre avec tomates ceris­es, dami­anas cul­tivées et lom­bri­com­pos­teurs. Vous pour­suiv­ez votre route appâtés par l’odeur du burg­er végé que pro­pose le foodtruck un peu plus loin, sur la route une bière pré­parée par la Paname Brew­ing Com­pa­ny vous fait de l’œil, vous cédez. En hau­teur un tableau de craie vous annonce l’atelier de recy­clage qui débutera dans deux heures, vous annulez votre ren­dez-vous pour y par­ticiper. L’entrée dans le hall prin­ci­pal vous sur­prend, il est feu­tré, les gens pian­otent sur leur ordi­na­teur, vous allez vous installer sur les chais­es longues en palettes dis­posées sur une mez­za­nine. Vous souf­flez. Vous venez de décou­vrir l’un des nom­breux tiers-lieux de Paname ou de sa ban­lieue. Vous vous sen­tez pro­vi­soire­ment inté­gré dans un milieu créatif, alter­natif : le monde de demain. Mais vous ignorez encore que depuis la deux­ième moitié des années 2010, ces lieux se vident pro­gres­sive­ment de leur poten­tiel sub­ver­sif du fait de leur insti­tu­tion­nal­i­sa­tion et de leur recon­nais­sance poli­tique, à com­mencer par l’État.

Développement et fédération des tiers-lieux

L’État met les bouchées dou­bles depuis trois années pour financer ce nou­v­el Eldo­ra­do du tiers-lieu, avec son pro­gramme inter­min­istériel « Nou­veaux lieux, nou­veaux liens ». Relancé depuis la pub­li­ca­tion en 2021 du rap­port « Nos ter­ri­toires en action, dans les tiers-lieux se fab­rique notre avenir », le plan prévoit 130 mil­lions d’euros, soit la moitié du chiffre d’affaires de la fil­ière (2 500 tiers-lieux toutes caté­gories con­fon­dues compt­abil­isés en France). L’argent sera notam­ment dis­tribué à des tiers-lieux label­lisés « Man­u­fac­ture de prox­im­ité », « Fab­rique du ter­ri­toire » et « Fab­rique numérique du ter­ri­toire ». Il s’agira de soutenir des lieux « pro­duc­tifs » et des « ini­tia­tives liées au numérique ». Le tout accom­pa­g­né par l’association France Tiers-lieux, le Con­seil nation­al des tiers-lieux et le tout nou­veau Labo des tiers-lieux, chargé de la com’ gou­verne­men­tale1 ». Du sérieux.

Pour sus­citer l’adhésion à cette nou­velle poule aux œufs d’or poule, la Con­ven­tion Citoyenne pour le Cli­mat s’est lancée à par­tir de 2020 dans une tournée nationale afin de soutenir ces « véri­ta­bles lab­o­ra­toires d’expérimentations sol­idaires […] où l’on y fab­rique de nou­veaux ter­ri­toires en recréant du lien social, en réap­prenant à tra­vailler autrement ».

Enfin, début 2021, l’association A+ c’est mieux sort du bois pour fédér­er les tiers-lieux à l’échelle de l’Île-de-France : une pre­mière. Les 200 adhérents choi­sis­sent « une gou­ver­nance sociocra­tique inclu­sive » pour organ­is­er des Tours des tiers-lieux, des Apéros et des Cafés Virtuels. L’idée étant de favoris­er leur crédi­bil­ité auprès des acteurs publics afin d’obtenir plus aisé­ment des lieux vacants et des finance­ments. Avec un bon vent dans les voiles, la bar­que des tiers-lieux avance plus vite que jamais sur les eaux franciliennes.

Du squat sans argent aux pompes à fric durables

Ce qu’on appelle aujourd’hui « tiers-lieux » ou « frich­es cul­turelles » sont à l’origine des lieux ouverts et ani­més, au gré des cir­con­stances, par des col­lec­tifs n’ayant pas néces­saire­ment de forme juridique définie et d’existence insti­tu­tion­nelle claire­ment établie. Ces col­lec­tifs repèrent un lieu : gen­darmerie aban­don­née, friche fer­rovi­aire, siège social d’entreprise ou loge­ment vide, et déci­dent d’apposer à ce lieu une mosaïque d’inscriptions, de traces, d’approches poli­tiques : générale­ment un refus de la société marchande et de ses insti­tu­tions. Mais depuis la pre­mière moitié des années 2010, le secteur s’organise, les col­lec­tifs autre­fois mar­gin­aux mutent et don­nent nais­sance à des asso­ci­a­tions et des entre­pris­es qui con­trô­lent aujourd’hui une part impor­tante des frich­es indus­trielles et ter­ti­aires, devenant les chantres d’une toute nou­velle économie des tiers-lieux.

« Ce busi­ness mod­el des frich­es est si bien rodé et ren­con­tre un tel suc­cès qu’il en devient vecteur d’une cer­taine uni­formi­sa­tion2» analyse le jour­nal­iste indépen­dant Mick­aël Correia.

Générale­ment, le mod­èle économique est sem­blable pour ces frich­es : de la bière IPA et des repas (locale­ment pro­duits dans le meilleur des cas) rel­a­tive­ment onéreux, des con­certs (gra­tu­its ou payants) ani­més par les scènes locales, des ate­liers d’artisans ouverts au pub­lic, des cer­cles de dis­cus­sions sur l’Économie sociale et sol­idaire (ESS) et la pos­si­bil­ité de pri­va­tis­er pour un après-midi ou un week-end les lieux.

Les entreprises : futurs mastodontes du secteur ?

En 2015, l’a­gence Sinny&Ooko s’installe sur les bor­ds du quai de la Loire (19e), avec le Pavil­lon des Canaux, puis à Pigalle avec le Bar à Bulles, instal­lé der­rière la Machine du Moulin Rouge dont elle est le pro­prié­taire depuis 2010. Mais c’est en 2018 que l’agence réalise l’un de ses plus gros coups en investis­sant pour qua­tre ans une anci­enne friche fer­rovi­aire pan­ti­noise appar­tenant à SNCF Immo­bili­er3. Deux mil­lions d’euros investis et voilà que la Cité Fer­tile ouvre ses portes pour met­tre en avant les « por­teurs de solu­tions pour con­stru­ire une ville plus durable ». Objec­tif : 1 mil­lion de vis­i­teurs chaque année. La BNP Paribas, con­nue pour être l’un des plus grands financeurs européens des éner­gies fos­siles, investit via sa fil­iale « Act for Impact ». Stéphane Vatinel, co-fon­da­teur de l’entreprise, l’affirme sans ambage : « A la Cité Fer­tile, sans la BNP, nous n’aurions même pas pu ouvrir. Je leur dis merci. »

L’agence Sinny&Ooko, lancée en 2008 et aujourd’hui dirigée par Stéphane Vatinel, est une actrice majeure du secteur. L’agence acquiert en 2013 l’ancienne gare d’Ornano dans le 18e arrondisse­ment de Paris, qui mèn­era à l’ouverture de la REcy­clerie l’année suiv­ante. Le tout « sans finance­ment pub­lic » annonce fière­ment Vatinel, mais avec l’édifiant sou­tient de la fon­da­tion de la multi­na­tionale Véo­lia, décriée pour sa ges­tion calami­teuse de l’eau dans la région4. À la clef : un sou­tien à la pro­gram­ma­tion cul­turelle du lieu, un cycle de con­férence sur l’économie cir­cu­laire et une bib­lio­thèque envi­ron­nemen­tale qui expose les mérites du développe­ment per­son­nel et des « éner­gies vertes ».

Sinny&Ooko abor­de l’avenir sere­ine­ment. L’agence va pour­suiv­re son développe­ment avec l’ouverture de deux tiers-lieux cul­turels. Le pre­mier sur les lieux de l’ancienne usine des Eaux à Ivry-sur-Seine, le sec­ond sur l’emplacement de l’ancien Tri­bunal de grande instance de Bobigny, tous deux trans­for­més en « éco-quartiers ».

«Autant d’organismes décriés pour favoriser, ici, l’évasion fiscale, là, la bétonisation des terres arables ou la mise en place de méthodes de management déshumanisantes au sein de leur structure.»

Autre acteur d’envergure, l’entreprise Cult­place. Fondée par Renaud Bar­rilet et Fab­rice Mar­tinez, pour ouvrir la Bellevil­loise en 2006, dev­enue l’une des têtes de gon­do­le des frich­es recon­ver­ties en tiers-lieu. Depuis, l’entreprise a mis le grap­pin sur d’importantes frich­es urbaines, pro­priétés du secteur pub­lic ou para­pub­lic, avec la Rotonde Stal­in­grad en 2012, la Petite Halle de la Vil­lette en 2013, le Dock B dans les anciens Mag­a­sins Généraux à Pan­tin en 2018 et Poinçon dans l’ancienne gare de la petite cein­ture de Mon­trouge à l’été 2019. À l’avenir, Cult­place inve­sti­ra le pro­jet de ciné­ma « Etoile Voltaire » dans l’ancienne sous-sta­tion élec­trique du 11e arrondisse­ment de Paris puis le Grand Bassin, dans l’ancienne piscine munic­i­pale de Saint-Denis.

La Lune Rousse, spé­cial­isée dans « l’ingénierie artis­tique » et spon­sorisée par la banque Axa, la bière 1664, SFR, Zalan­do ou Bouygues Bâti­ment, gère quant à elle le Ground Con­trol qui occupe d’anciens bâti­ments de la SNCF à côté de la Gare de Lyon, en atten­dant la con­struc­tion du quarti­er Bercy-Char­en­ton5. Enfin, la Belle Friche, fondée en 2015, se veut « réveiller la ville qui som­meille ». L’entreprise a par­ticipé à l’ouverture du Sam­ple à Bag­no­let, nou­veau lieu « Mid­dle­ground6 » aux portes de Paris et du Point Fort d’Aubervilliers, qui s’inscrit comme un pro­jet de gen­tri­fi­ca­tion7 pour pré­par­er la sor­tie de terre du futur quarti­er du Fort d’Aubervilliers.

Associations et coopératives : en cours de fusion avec les puissants ?

Les ges­tion­naires de ces lieux ne sont pas tous des entre­pris­es, loin s’en faut. Plateau Urbain, coopéra­tive d’urbanisme tran­si­toire se voulant « Résor­ber la vacance et servir la créa­tion » et Yes We Camp qui œuvre pour « l’utilisation inven­tive des espaces disponibles » se lan­cent en 2013 et sont depuis des agents incon­tourn­ables du secteur. Tous deux font par­tie des 22 « Pio­nniers French Impact », label gou­verne­men­tal qui estampille les struc­tures de « l’économie sociale et sol­idaire prête au change­ment d’échelle8», notam­ment soutenues par de gross­es firmes transna­tionales telles que la BNP Paribas (à nou­veau !), AG2R La mon­di­ale, Vin­ci, Google ou le MEDEF (Mou­ve­ment des entre­pris­es de France). Autant d’organismes décriés pour favoris­er, ici, l’évasion fis­cale, là, la béton­i­sa­tion des ter­res arables ou la mise en place de méth­odes de man­age­ment déshu­man­isantes au sein de leur structure.

«Une proportion importante des tiers-lieux reste encore animée par un unique collectif occupant.»

Plateau Urbain et Yes We Camp se sont asso­ciés pour la ges­tion et la pro­gram­ma­tion des Grands Voisins, friche cul­turelle incon­tourn­able du cen­tre parisien, instal­lée de 2015 à 2020 dans l’ancien hôpi­tal Saint-Vin­cent-de-Paul du 14e arrondisse­ment. Depuis, Plateau Urbain s’est spé­cial­isé dans la mise à dis­po­si­tion de locaux pour l’installation de start-ups, d’ateliers d’artistes et d’artisans, d’associations locales mais aus­si pour l’hébergement tem­po­raire de réfugiés (en parte­nar­i­at avec l’association Aurore). Le PADAF, instal­lé dans des anciens entre­pôts logis­tiques d’Universal Music à Antony ; les Cinq Toits dans l’ancienne gen­darmerie du 16e arrondisse­ment ou les Petites Ser­res dans le quarti­er Mouf­fe­tard en sont quelques illus­tra­tions. Yes We Camp ont quant à eux ouvert en 2018 une vaste friche de 9 000m² à Nan­terre, appar­tenant à l’établissement pub­lic Paris La Défense. Au pro­gramme : pépinière hor­ti­cole, potager urbain, espaces pri­vati­s­ables et espace de co-work­ing. Mais le petit dernier de la famille, Les Amar­res, se situe sur le quai d’Austerlitz (13e) dans des locaux appar­tenant au Port autonome de Paris (HAROPA). Il se veut être un « tiers-lieu inclusif » organ­isant l’accueil de jour de réfugiés et de précaires.

D’autres acteurs ont investi ce champ de l’occupation tem­po­raire ces quinze dernières années comme Souk­ma­chines (avec la Halle Papin 2 à Pan­tin, le Préâvie au Pré-Saint-Ger­vais ou l’Orfèvrerie à Saint-Denis), le col­lec­tif Cur­ry Vavart (le Shaki­rail dans le 18e) ou le col­lec­tif MU (la Sta­tion – Gare des Mines dans le 18e). Enfin, une pro­por­tion impor­tante des tiers-lieux reste encore ani­mée par un unique col­lec­tif occu­pant. C’est le cas du 6B instal­lé dans d’anciens locaux d’Alstom sur le bord du canal de Saint-Denis, du DOC qui occupe un ancien lycée du 19e arrondisse­ment ou de l’emblématique Main d’œuvre sis depuis 2001 à quelques pas du Marché aux Puces de Saint-Ouen.

L’urbanisme transitoire : que chaque m² disponible
soit valorisé pour un triple win-win !

Déf­i­ni­tion d’« urban­isme tran­si­toire » par Wikipé­dia : « Occu­pa­tion pas­sagère de lieux publics ou privés, générale­ment comme préal­able à un amé­nage­ment pérenne ». A l’origine, les inter­stices urbains inoc­cupés était régulière­ment investis (et con­tin­u­ent de l’être) par le milieu du squat : manque de loge­ments décents, prix exor­bi­tant des loy­ers, lutte pour la gra­tu­ité, héberge­ment des pop­u­la­tions pré­caires, les col­lec­tifs por­taient une cri­tique sociale en acte dans ces lieux. L’occupation était informelle et spontanée.

A par­tir des années 2000, se développe, en Alle­magne d’abord, puis en France, l’urbanisme tac­tique. Les riverains s’approprient une par­celle ou un local pour l’aménager pro­vi­soire­ment sans s’infliger les lour­deurs insti­tu­tion­nelles nor­male­ment req­ui­s­es. Des pra­tiques semi-con­trôlées de l’urbanisme tac­tique va émerg­er l’urbanisme tran­si­toire, qui a l’avantage pour les pro­prié­taires d’offrir un cadre d’occupation ratio­nal­isé dans lequel les tiers-lieux vont s’engouffrer. Aujourd’hui, une large par­tie d’entre eux ont signé un bail d’occupation tem­po­raire de quelques mois ou quelques années pour y dévelop­per les activ­ités citées ci-dessus.

L’attrait pour ce nou­v­el urban­isme s’explique par l’explosion des prix du fonci­er ces dernières décen­nies et par l’allongement du délai de mise en place des pro­jets urbains : 10 à 15 ans sont en moyenne néces­saires de la con­cep­tion à la fini­tion. Tout cela jus­ti­fie : « La créa­tion d’un méti­er, d’une économie là où aupar­a­vant il n’y avait qu’une dynamique spon­tanée. Cette économie urban­is­tique émerge dans les années 2010. » analyse Cécile Mat­toug, enseignante en urban­isme à l’Université de Paris 8 et co-ani­ma­trice du réseau de réflex­ion INTER-FRICHES.

Comment éviter la présence de squatteurs
sur mon chantier : guide pratique

Un pro­prié­taire fonci­er — SNCF Immo­bili­er ou la SOPIC — par exem­ple, pos­sède un bâti­ment ou une par­celle inoc­cupée et souhaite : « réguler une par­en­thèse dans la ges­tion de son site9 » le temps de sa recon­ver­sion. Le risque qu’il soit squat­té n’est pas à exclure. Le pro­prié­taire va alors aller toquer à la porte d’un Sinny&Ooko ou d’un Plateau Urbain pour deman­der la mise en place d’une occu­pa­tion tran­si­toire. C’est triple­ment bénéfique :

Pre­mière­ment, les squat­teurs, qui ne ren­trent pas tou­jours dans les cadres con­ven­tion­nels de négo­ci­a­tion, sont tenus à l’écart. Comme nous le con­firme Dick­el Bok­oum, cheffe de pro­jet pour La Belle Friche : « La crainte est très prég­nante chez les pro­prié­taires fonciers du squat ou de l’occupation non-désirée ou non-dia­loguée. L’idée est de favoris­er une appro­pri­a­tion choisie » Ain­si, les pro­prié­taires repren­nent la main sur des occu­pa­tions incon­trôlées en favorisant l’installation de tiers-lieux qui se tien­nent sages. Une illus­tra­tion patente pour Igor Babou, pro­fesseur à l’Université Paris Diderot, est celle de la ferme urbaine prénom­mée la « Prairie du Canal » à Bobigny, ouverte en 2017 : « A l’origine, il y avait des Roms instal­lés dans l’ancienne usine de mobylettes juste à côté de l’actuelle ferme. Les flics les ont virés. Puis, le pro­prié­taire fonci­er a immé­di­ate­ment lancé un appel d’offre pour la créa­tion d’une friche urbaine afin de main­tenir à dis­tance les Roms. »

Deux­ième­ment, le pro­prié­taire peut se dis­penser de frais de gar­di­en­nage néces­saires pour tenir à dis­tance le vul­gaire, pou­vant représen­ter 10 000 à 30 000€10 par mois en région parisi­enne. Non négligeable.

Troisième­ment, un coup de com’ pour le pro­prio qui, en ouvrant un lieu de cul­ture, se voulant under­ground ou une ferme urbaine, se mon­tre ain­si vertueux, écologique, sol­idaire, etc. Tout bénef’.

« Le milieu associatif est de plus en plus dessaisi des projets d’urbanisme transitoire. Quelque part, on a une forme de professionnalisation du secteur.» Yann Watkin

Aujourd’hui, cet urban­isme tran­si­toire devient la panacée de tout amé­nageur pub­lic ou privé en milieu urbain. La ville de Paris, les départe­ments, le Grand Paris et la Région s’y met­tent. Cette dernière a lancé depuis 2016 un Appel à man­i­fes­ta­tion d’intérêt (AMI) pour soutenir des pro­jets dont le but est de « trans­former le temps mort de l’aménagement d’espace en un temps vivant et fer­tile, por­teur d’activités d’emplois et de con­tri­bu­tions pos­i­tives pour le cadre de vie riverain11». Déjà 107 pro­jets ont été financés, dont le Shaki­rail, la Sta­tion – Gare des Mines ou la Prairie du Canal.

L’un des plus impor­tants pro­prié­taires fonciers ayant investi ce ter­rain est la SNCF Immo­bili­er : « La SNCF s’est aperçue du poten­tiel jusqu’alors inex­ploité de ses frich­es fer­rovi­aires. Depuis les nou­velles ori­en­ta­tions de la société instau­rées en 2015, elle a décidé de les val­oris­er au max­i­mum », analyse Fan­ny Cot­tet, doc­tor­ante chez Plateau Urbain. En plus des tiers-lieux déjà exis­tants sur ses frich­es, la SNCF Immo­bili­er lance en 2020 un appel à can­di­da­ture « À l’Orée de la petite cein­ture » pour la recon­ver­sion de trois sites : les voûtes de Vau­gi­rard (dans le 15e) et deux bâti­ments de ser­vice (dans le 19e et 20e) dont la mai­son Flo­ri­an, qui sera investie par Yes We Camp et l’association Aurore. Les tiers-lieux vont y fleurir partout.

Avec l’émergence de cette nou­velle économie, l’urbanisme tran­si­toire opère une muta­tion d’importance. Jusqu’alors, les petites organ­i­sa­tions, asso­ci­a­tions ou col­lec­tifs tenaient une place cen­trale dans l’occupation tem­po­raire. Mais selon Yann Watkin, archi­tecte chargé de mis­sion pour l’Institut Paris Région : « Le milieu asso­ci­atif est de plus en plus des­saisi des pro­jets d’urbanisme tran­si­toire. Quelque part, on a une forme de pro­fes­sion­nal­i­sa­tion du secteur. L’urbanisme tran­si­toire est un secteur émer­gent qui s’inscrit pro­gres­sive­ment dans le sys­tème socié­tal dans lequel nous sommes ». Ain­si, pour­suit-il : « La région, dans l’attribution des sub­ven­tions, va faire atten­tion à ne pas frag­ilis­er la demande issue du milieu asso­ci­atif. Elle va priv­ilégi­er des dossiers qui seront bien établis. »

Exit les petites asso­ci­a­tions ou col­lec­tifs sans trop de moyens. Il faut avoir les reins solides d’un Plateau Urbain ou d’un Cult­place et l’entregent pour attir­er, ici, la BNP Paribas, là, Véo­lia, avec le sou­tien des poli­tiques publiques. Et c’est ain­si qu’un milieu œuvrant à l’origine à l’ombre du marché se retrou­ve quadrillé par ses logiques, évinçant pro­gres­sive­ment les plus petits au prof­it des gros : un oli­go­p­o­le digne de ce nom.

Et, à grand ren­fort de valeur sociale et envi­ron­nemen­tale, la sub­ver­sion devient conforme.

Gary Libot pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > La Cité Fer­tile, tiers-lieu phare instal­lé sur une anci­enne friche fer­rovi­aire de la SNCF dans le quarti­er de Qua­tre-Chemin, à cheval entre Pan­tin et Aubervil­liers. Pho­to de Romain Adam.

Dessin 1 > par Le Nar­reux
Dessin 2 > par Le Narreux

 

- « Avez-vous déjà enten­du par­ler du pro­jet d’extension d’une car­rière de cal­caire à quelques kilo­mètres de votre lycée, à Brueil-en-Vex­in ? »

- « … »

Per­son­ne n’opine du chef. Les lycéens restent impas­si­bles, silen­cieux. Nous sommes dans la classe de Ter­mi­nale L du lycée Con­dorcet à Limay, au nord de Mantes-la-Jolie (78, Yve­lines). Les quelque 35 élèves pré­par­ent le bac. Le prof de phi­lo, M. Pio­line, explique ce qui se trame à quelques kilo­mètres de chez eux : « Cal­cia, une grande boîte de l’industrie cimen­tière veut ouvrir une nou­velle car­rière de cal­caire pour ali­menter la cimenterie que vous con­nais­sez, à Gar­genville. Beau­coup d’habitants et d’élus s’y opposent. Ça soulève des ques­tions impor­tantes sur l’écologie. »

- « Ah ouais, c’est elle [la cimenterie] qui nous dépose la pous­sière par­tout », répond du tac-au-tac une élève.

Au pre­mier rang, un autre lycéen embraye : « On a envie de s’intéresser mais au fond on n’en par­le pas trop au lycée. Y’a que ce que nous dis­ent les médias qu’on con­naît… ». La classe acqui­esce discrètement.

- « C’est vrai… Je m’aperçois qu’on n’a jamais abor­dé ces sujets en classe, c’est une vraie objec­tion que vous me faites là. » recon­naît M. Pioline.

Et pour­tant, voilà un pro­jet qui mérite l’attention. Résumons : depuis 1921, le Man­tois — à une quar­an­taine de kilo­mètres à l’ouest de Paris — est un ter­ri­toire cen­tral dans l’excavation du cal­caire et la pro­duc­tion du ciment dans l’Île-de-France. L’entreprise cimen­tière française Cal­cia, depuis un siè­cle, exploite trois car­rières dans la région. 

La dernière en date, ouverte au début des années 1970 sur la com­mune de Gui­tran­court, est épuisée depuis quelques mois. Depuis 1995, Cal­cia fait des pieds et des mains pour obtenir le per­mis d’extension de la car­rière de Gui­tran­court sur des ter­res agri­coles du vil­lage de Brueil-en-Vex­in, dans la val­lée de la Mont­cient. Le cal­caire excavé per­me­t­trait de con­tin­uer à ali­menter la cimenterie, la dernière de la région, à quelques kilomètres.

Cal­cia est triple­ment implan­tée dans le Man­tois : les car­rières d’un côté, la cimenterie de Gar­genville de l’autre et son siège social à Guerville, qui emploie 370 per­son­nes. Racheté en 2016 par l’allemand Hei­del­bergCe­ment, le groupe devient alors le deux­ième pro­duc­teur mon­di­al de ciment.

Le pro­jet va som­meiller jusqu’au début des années 2010. Puis des phas­es de sondages des sols sont relancées. Ali­men­ta­tion des pro­grammes de con­struc­tion du Grand Paris oblige, argue le cimen­tier… Sur une sur­face ini­tiale de 74 hectares (appelé Zone 109), au sud du parc naturel région­al du Vex­in, la zone d’exploitation s’étendrait au fil des décen­nies sur trois com­munes sup­plé­men­taires pour attein­dre une sur­face max­i­male de 550 hectares (soit plus de la moitié de la super­fi­cie de bois de Vin­cennes) et une exca­va­tion de 700 000 tonnes de cal­caires par an pen­dant près d’un siècle.

Une industrie destructrice 

Philippe, opposant his­torique au pro­jet et mem­bre du col­lec­tif local c100fin, nous amène sur un petit chemin sin­ueux. Nous tra­ver­sons quelques épineux et enjam­bons un bar­belé : « C’est par excel­lence un pro­jet d’un autre temps : pol­lu­tion de l’air dans une zone urbaine très peu­plée, pol­lu­tion des nappes phréa­tiques pour excaver le cal­caire, pour­suite d’une indus­trie cimen­tière éner­gi­vore et obsolète pour des infra­struc­tures inutiles, c’est de la folie ».

Dans un périmètre de 6 kilo­mètres autour de la cimenterie de Gar­genville , il n’y a pas moins de 18 com­munes et plusieurs dizaines de mil­liers d’habitants. « Les pol­lu­tions sont impor­tantes pour nous, d’autant plus que la cimenterie dépasse les valeurs lim­ites d’émissions. Elle n’est plus en con­for­mité depuis 2015 selon la Direc­tion régionale et inter­dé­parte­men­tale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE) » pour­suit Philippe.

Sans pro­pos­er un résumé exhaus­tif, les nui­sances induites par le pro­jet d’extension sont nom­breuses : destruc­tion de ter­res agri­coles de grande qual­ité, pol­lu­tion de la nappe phréa­tique due au creuse­ment à plusieurs dizaines de mètres de pro­fondeur pour excaver le cal­caire, défig­u­ra­tion du parc naturel région­al du Vex­in, destruc­tion d’emplois ruraux et touris­tiques, frénésie productiviste…

Mais Cal­cia affirme répon­dre aux besoins en ciment de la région stim­ulés par le Grand Paris et les Jeux Olympiques de 2024 (loge­ments, infra­struc­tures sportives, métros, nou­velle piste de l’aéroport de Rois­sy). Des besoins qui devraient aug­menter de 20 % d’ici 2030. Un argu­ment que remet en cause Pierre Bel­li­caud, ingénieur et mem­bre de l’Association vex­i­noise de lutte con­tre les car­rières cimen­tières (AVL3C) : « Sta­ble depuis plusieurs années, la capac­ité de pro­duc­tion totale de ciment en France est d’environ 27 mil­lions de tonnes par an, nous en pro­duisons et con­som­mons entre 16 et 17 mil­lions et en expor­tons 2 à 3 mil­lions. Nous n’avons pas à aug­menter notre capac­ité de pro­duc­tion avec une nou­velle car­rière, elle est déjà sur­cal­i­brée 1 ! »

D’autant plus que nous avons affaire, avec le ciment, à une indus­trie destruc­trice à de nom­breux égards. Les besoins en énergie de l’industrie cimen­tière pour excaver le cal­caire (et l’argile), chauf­fer les fours (de 1 400 à 2 000°C), trans­porter la matière, en fait l’une des indus­tries les plus pol­lu­antes qui soient. « Si l’industrie cimen­tière était un pays, elle serait troisième sur le podi­um des émet­teurs avec 7 à 8 % des émis­sions mon­di­ales de CO2 » écrit le doc­tor­ant Nelo Mag­a­l­hães 2.

Confrontation entre la majorité et quelques potentats locaux

Face à la pres­sion instal­lée par les opposants 3 au pro­jet depuis des années, le Con­seil de la Com­mu­nauté urbaine de l’agglomération Grand Paris Seine & Oise (GPS&O) vote, en sep­tem­bre 2018, con­tre l’extension de la car­rière : 67 voix con­tre, 42 pour. C’est la surprise.

Et un revers impor­tant pour les édiles locaux, de Pierre Bédi­er (prési­dent de la Com­mu­nauté urbaine), à Philippe Tautou (prési­dent du Con­seil général des Yve­lines) en pas­sant par Valérie Pécresse (prési­dente de la région Île-de– France), et le Min­istère de la Tran­si­tion « écologique et sol­idaire », de Hulot à Borne en pas­sant par de Rugy, tous fer­vents sou­tiens de Calcia.

Mais il leur en faut plus ! En juin 2019, l’État délivre au cimen­tier le per­mis exclusif d’exploitation de la car­rière. Il s’assoit par là même sur la vote de la Com­mu­nauté urbaine. La colère éclate chez les opposants. La mobil­i­sa­tion s’intensifie. Le 6 et 7 juil­let 2019 s’organise dans le Vex­in un week-end de ren­con­tre autour du pro­jet, où s’opère une jonc­tion avec des Gilets jaunes, présents à cette occa­sion 4.

Dans les mois qui suiv­ent, la pres­sion ne fait que mon­ter. Les recours judi­ci­aires se mul­ti­plient, le tri­bunal admin­is­tratif de Ver­sailles ordonne une nou­velle exper­tise et recon­naît par la même occa­sion que les études d’impact ont été bâclées. Enfin, en octo­bre 2019, le Con­seil de Paris se posi­tionne con­tre le pro­jet. Sig­ni­fi­catif mais pas décisif.

Notre dépendance à l’emploi

Le 17 décem­bre 2019 les choses bas­cu­lent : Cal­cia annonce aux autorités le trans­fert d’une grande par­tie de son siège social de Guerville à Nan­terre. 250 emplois quit­teraient les Yve­lines pour les Hauts-de-Seine dans le courant de l’année 2020. « Les sou­tiens poli­tiques indé­fectibles à l’extension de la car­rière sont furax » témoigne avec un brin de mal­ice Dominique Péle­grin, prési­dente de l’AVL3C.

Il y avait pour Phillippe Tautou de la Com­mu­nauté urbaine et Pierre Bédi­er du départe­ment un con­trat tacite : sou­tien au pro­jet = main­tien des emplois. Ils y voient une trahi­son : « Ce sont des patrons voy­ous. » assène Bédi­er… Le préfet des Yve­lines, Jean– Jacques Brot qui sig­nait en juin l’autorisation d’extension, lui, voit rouge : « Pour Cal­cia, il n’y a pas de con­tra­dic­tion à quit­ter Guerville tout en main­tenant son pro­jet de car­rières dans le Vex­in. Pour nous, tout est lié. » déclarait-il au Parisien début jan­vi­er 2020. Un départ qui priverait, le départe­ment d’un mil­lion d’euros de recettes annuelles, en plus des emplois perdus.

En jaune : périmètre de la nou­velle car­rière. En bleu : anci­enne car­rière de Guitrancourt

 

Mais il y a plus ! Subite­ment les poten­tats allu­ment leurs quin­quets : « Ils nous enlèvent l’emploi mais ils nous lais­sent les nui­sances », ful­mine Bédi­er en réu­nion publique début jan­vi­er : « Nous accep­tons les nui­sances de la cimenterie de Gar­genville dans le but de préserv­er les emplois et ensuite, le groupe décide de par­tir ! » dénonce Tautou. « Dans ces con­di­tions, plus per­son­ne ne croit en la parole de Cal­cia, notam­ment en matière envi­ron­nemen­tale. », s’indigne Pécresse dans la presse parisi­enne : « Il fal­lait au départ met­tre en bal­ance les con­séquences envi­ron­nemen­tales du pro­jet avec le béné­fice ter­ri­to­r­i­al, mais aujourd’hui la ques­tion est tranchée. Le bilan est négatif d’un point de vue social et envi­ron­nemen­tal ». Elle prend par­ti pour la pre­mière fois dans cette affaire et annonce son oppo­si­tion à l’extension de carrière.

Les ter­mes de « nui­sances », de « bilan négatif d’un point de vue envi­ron­nemen­tal » et la réal­ité qu’ils recou­vrent avaient été mis sous le tapis jusque-là par ces fig­ures poli­tiques locales. Subite­ment, l’extension de la car­rière se qual­i­fie en des ter­mes qui n’avaient alors jamais été pronon­cés. La réal­ité destruc­trice de la car­rière est enfin avouée. D’autre part, ce poten­tiel de nui­sance écologique , le « bilan envi­ron­nemen­tal » selon le lan­gage tech­nocra­tique, ne peut être accep­té et com­pen­sé que par un « bilan social posi­tif » : mis­ère de l’équation, équa­tion de la misère.

 

Car­rière de cal­caire à Gui­tran­court épuisée en 2019, pho­to G. Libot

 

C’est un épisode révéla­teur pour Dominique Péle­grin : « Pour quelques cen­taines d’emplois, ils sont prêts à pour­suiv­re une indus­trie pol­lu­ante en tout point ». La course à l’emploi se révèle avoir la fonc­tion de dernière digue de sou­tien à des pro­jets écologique­ment destruc­teurs. Et Bédi­er le dit claire­ment : « J’ai tou­jours priv­ilégié l’emploi dans une région qui souf­fre d’une insuff­i­sance d’emplois et d’une désin­dus­tri­al­i­sa­tion accélérée. » Cela revient à dire qu’entre l’emploi et l’écologie, il faut choisir : ces deux pôles sont mis en oppo­si­tion alors qu’ils pour­raient — qu’ils devraient — marcher ensemble.

Le 16 jan­vi­er, Pierre Bédi­er fait vot­er à une écras­ante majorité par la Com­mu­nauté urbaine le retrait de la zone d’exploitation de la car­rière du Plan local d’urbanisme (PLU). Un pre­mier pas dans la bonne direc­tion qui doit se con­cré­tis­er par l’annulation du pro­jet par le min­istère de l’écologie, sou­ti­en­nent les opposants sur place.

Au delà des luttes locales, repenser la production

Depuis les années 1970, le Man­tois suit la dynamique struc­turelle du cap­i­tal­isme et con­naît une très forte désin­dus­tri­al­i­sa­tion (trans­port, pro­duc­tion d’énergie pour le BTP, auto­mo­bile), suiv­ie d’une ter­tiari­sa­tion de l’économie. Par exem­ple, l’usine Renault de Flins, qui employ­ait 20 000 per­son­nes à la fin des années 1960, n’en emploie aujourd’hui pas plus de 5 000. « Pierre Bédi­er n’a pas vrai­ment com­pris qu’il fal­lait pass­er à autre chose que la grande indus­trie, il n’est pas à l’aise avec l’idée de dévelop­per des PME [Petites et moyennes entre­pris­es] de quelques employés » analyse Dominique Pélegrin. 

Philippe, du col­lec­tif c100fin, pour­suit : « Paris a seule­ment quelques jours d’autonomie ali­men­taire… Il faut arrêter avec cette car­rière qui ne nous donne aucune autonomie. Nous avons plus que jamais besoin de recréer une cein­ture agri­cole en région parisi­enne, et là, c’est comme à Gonesse, ils veu­lent détru­ire des ter­res arables d’excellente qual­ité pour un monde tout béton ».

Le coup de théâtre de Cal­cia de déplac­er une par­tie de son siège dans les Hauts-de-Seine fin décem­bre 2019 et la volte-face des politi­ciens qui s’en suit peu­vent sem­bler anodins. Ils per­me­t­tent pour­tant de met­tre en lumière une fois de plus un fait fon­da­men­tal pour les luttes écol­o­gistes présentes et à venir : dans un cer­tain nom­bre de cas, la dernière force à laque­lle se heurteront les opposants locaux à des grands pro­jets inutiles, sera la dépen­dance des col­lec­tiv­ités locales et des élus à l’emploi, symp­tôme d’une dépen­dance struc­turelle de notre société au tra­vail. Pour préserv­er quelques emplois, dont il ne faut pas nier qu’ils per­me­t­tent à cer­tains de sur­vivre, tout devient pos­si­ble. La nature est objec­tivée dans un odieux rap­port coût/bénéfice qui jus­ti­fie sa mise à sac.

Pour élargir ces luttes locales, il sem­ble plus néces­saire que jamais de cou­pler aux luttes écol­o­gistes locales, une remise en ques­tion fon­da­men­tale de notre monde. C’est-à-dire de remet­tre en ques­tion notre mode de pro­duc­tion, la Sainte Trinité « emploi-crois­sance-prof­it », le monde des grandes infra­struc­tures, le monde de l’étalement urbain et de la métrop­o­li­sa­tion, de la course en avant du pro­duc­tivisme et de l’industrie, pour y favoris­er un mode de vie et de pro­duc­tion for­cé­ment local et néces­saire­ment plus agricole.

Comment penser une fin à notre dépendance au travail sous le capitalisme ?

Entretien avec Bernard Friot

En com­plé­ment de cet arti­cle, une réflex­ion plus théorique sur les leçons qui peu­vent être tirées de la lutte con­tre l’extension de la car­rière de cal­caire dans le Parc région­al du Vex­in en ques­tion­nant un point par­ti­c­uli­er : com­ment penser la fin de notre dépen­dance au tra­vail sous le cap­i­tal­isme ? Pour ouvrir des pistes de réflex­ions et d’actions, nous don­nons la parole à Bernard Friot, écon­o­miste et soci­o­logue du tra­vail. Ses travaux por­tent sur la sécu­rité sociale et plus générale­ment sur les insti­tu­tions du salari­at nées au XXe siè­cle en Europe. Benard Friot milite pour un nou­veau régime de pro­priété (la pro­priété sociale d’usage), pour un « salaire à vie » et se bat pour recon­naître à tous un statut de producteur.

Le Chif­fon : Le revire­ment d’un cer­tain nom­bre d’élus locaux suite à l’annonce du cimen­tier Cal­cia de déplac­er son siège social à Nan­terre n’est pas anec­do­tique. Il sem­ble illus­tr­er avec éclat que leur sou­tien au pro­jet d’extension de car­rière, était tacite­ment con­di­tion­né au main­tien des emplois. « Faites ce que vous voulez, pourvu qu’il y ait de l’emploi à la clé et la ren­trée d’argent qui avec », sem­blent une fois de plus dire ces élus. Qu’est-ce que cela dit de la dépen­dance de notre société à l’emploi ?

Bernard Friot : Il est tout à fait légitime que les col­lec­tiv­ités locales se préoc­cu­pent de la vital­ité de l’activité de pro­duc­tion, qu’elle soit indus­trielle, agri­cole ou de ser­vices : c’est le gage que les ser­vices publics seront pérennes, et que sera évitée la recherche d’un salut arti­fi­ciel dans le tourisme. Mais elles n’ont pas les moyens d’une telle ambi­tion et doivent céder au chan­tage de groupes cap­i­tal­istes qui met­tent en con­cur­rence les territoires. 

Tant que les indus­triels étaient liés à un ter­ri­toire, intérêt local et prof­it cap­i­tal­iste étaient par­tielle­ment con­cil­i­ables : on sait tout le par­ti qu’ont su tir­er les mairies com­mu­nistes de la taxe pro­fes­sion­nelle, et notam­ment les villes ouvrières de la sidérurgie qui ont pu large­ment inve­stir grâce à la taxe que payait l’industrie, dans des équipements cul­turels et sportifs. Cette époque est finie avec la mon­di­al­i­sa­tion du capital. 

Il faut main­tenant con­quérir la pro­priété des out­ils de pro­duc­tion par des acteurs locaux non lucrat­ifs qui auront tout intérêt à leur main­tien sur place : le salut des ter­ri­toires passe néces­saire­ment par la fin de la dépen­dance au capital.

Ne voit-on pas avec ces événe­ments, la néces­sité pour les luttes écol­o­gistes d’articuler à la résis­tance locale une refon­da­tion plus glob­ale de notre manière de pro­duire, de répar­tir l’activité, de dis­tribuer la richesse ?

On s’aperçoit très vite que lut­ter con­tre la car­rière Cal­cia sans lut­ter pour une tout autre pro­duc­tion du bâti et plus générale­ment pour un tout autre Grand Paris présente deux risques. D’une part le prob­lème de la pol­lu­tion pour­rait sim­ple­ment être déplacé sur un autre ter­ri­toire qui accueillera la carrière. 

D’autre part, la Com­mu­nauté Urbaine Seine & Oise, même sans la car­rière, con­tin­uerait à s’inscrire dans la logique folle de métrop­o­li­sa­tion cap­i­tal­iste de l’Île-de-France, avec ciment à tout va, spécu­la­tion fon­cière et immo­bil­ière, absurde con­cen­tra­tion de la local­i­sa­tion des entre­pris­es, éloigne­ment des équipements cul­turels ou de san­té, dis­pari­tion de ter­res agri­coles, sur­di­men­sion de la voirie du fait de la dis­tance crois­sante entre tra­vail et domi­cile et de l’inadaptation des trans­ports publics aux tra­jets de la vie quo­ti­di­enne, pol­lu­tion crois­sante, etc.

Vous essayez de réfléchir à l’extension du mod­èle de la sécu­rité sociale par l’idée de « sécu­rité sociale sec­to­rielle ». Que pour­raient nous apporter ces propositions ?

Il s’agit d’étendre à d’autres pro­duc­tions ce que nous avons su faire en matière de soins dans les années 1950–70 grâce à la créa­tion du régime général de sécu­rité sociale en 1946 : le dou­ble­ment du taux de la coti­sa­tion-san­té entre 1945 et 1979 a per­mis de pro­duire des soins (sauf hélas le médica­ment) à hau­teur de 10% du PIB en dehors de la logique cap­i­tal­iste, avec des équipements financés par sub­ven­tion de la caisse-mal­adie (gérée de 1947 à 1967 par les intéressés) et des per­son­nels fonc­tion­naires ou libéraux con­ven­tion­nés avec la caisse.

Imag­inez le tout autre des­tin pour le Vex­in et ses habi­tants que rendrait pos­si­ble la trans­po­si­tion de cette inno­va­tion à l’habitat, aux trans­ports de prox­im­ité, à l’alimentation, à l’énergie, à l’accès à l’art et à la cul­ture, pour m’en tenir à ces exem­ples qui ne sont pas exhaus­tifs. Cha­cun ver­rait sa carte vitale ali­men­tée chaque mois de sorte qu’il puisse cou­vrir tout ou par­tie de ses besoins dans ces domaines.

Des coti­sa­tions inter­pro­fes­sion­nelles allant à des caiss­es gérées par les intéressés per­me­t­traient d’alimenter la carte, qui ne pour­rait être util­isée qu’auprès de pro­fes­sion­nels con­ven­tion­nés, comme c’est le cas aujourd’hui en matière de soins. Et ne seraient con­ven­tion­nées bien sûr que des entre­pris­es pos­sédées par leurs salariés, ne se four­nissant pas auprès de groupes cap­i­tal­istes, pra­ti­quant le bio, l’écoconstruction, les éner­gies renou­ve­lables, des modes de trans­port alter­nat­ifs à l’automobile.

Et comme la pro­duc­tion non cap­i­tal­iste de loge­ment, d’équipements de trans­ports, d’alimentation n’est pas encore suff­isante, une par­tie des sommes gérées par les caiss­es de ces nou­velles sécu­rités sociales serait util­isée pour faire du fonci­er un bien com­mun, pour sub­ven­tion­ner des investisse­ments qui seraient décidés et pos­sédés par les citoyens, pour attribuer un salaire à la qual­i­fi­ca­tion per­son­nelle à tous les tra­vailleurs con­ven­tion­nés de ces branches.

Il faut arracher au cap­i­tal la pro­duc­tion de notre quo­ti­di­en, et pour cela pas besoin d’inventer l’eau chaude : avec le régime général de sécu­rité sociale, nous dis­posons d’une insti­tu­tion à « désé­ta­tis­er » pour la con­fi­er à nou­veau aux seuls intéressés comme elle l’a été pen­dant 20 ans, et à généralis­er à toute la production.

Le think tank bri­tan­nique Auton­o­my a pub­lié un rap­port en 2018 épluché par le Guardian, sur le lien entre tra­vail et destruc­tion écologique. Auton­o­my affirme que l’effort de la Grande-Bre­tagne pour se main­tenir à une échelle mon­di­ale à 2°C de réchauf­fe­ment en 2100, devrait réduire le temps de tra­vail par tra­vailleur à 9h par semaine. Au-delà de la redéf­i­ni­tion d’une autre manière de tra­vailler et de pro­duire, ne faut-il pas chercher à réduire dras­tique­ment le temps de travail ?

C’est au con­traire la réduc­tion dras­tique du temps de tra­vail pour rem­plac­er le tra­vail vivant par le tra­vail mort des machines qui est con­sti­tu­tive du cap­i­tal­isme et qui nous mène à une impasse écologique absolue ! Jamais le temps de tra­vail agri­cole n’a été aus­si réduit en France et jamais la pro­duc­tion d’aliments n’y a été aus­si cap­i­tal­iste et aus­si destruc­trice de la nature. 

Réduire le temps de tra­vail de trans­port du cour­ri­er en rem­plaçant les let­tres par des cour­riels aug­mente l’empreinte écologique au lieu de la dimin­uer comme le laisse enten­dre le terme de « dématéri­al­i­sa­tion » fraud­uleuse­ment appliqué à une numéri­sa­tion incroy­able­ment con­som­ma­trice de métaux rares et d’énergie, véri­ta­ble fuite en avant cap­i­tal­iste dans l’élimination du tra­vail vivant.

Lut­ter pour la réduc­tion du temps de tra­vail n’est pas en soi un geste écologique.

Il ne faut pas con­fon­dre richesse et valeur. La richesse, c’est l’addition des pro­duits du tra­vail con­cret : tonnes de fruits pro­duites, mil­lions de km/voyageurs trans­portés, nom­bre de jeux vidéo con­stru­its ou d’infractions au code de la route sanc­tion­nées. Cette richesse doit con­sid­érable­ment dimin­uer si nous voulons main­tenir notre lien à la nature. Et elle peut l’être sans réduc­tion de notre bon­heur, car une grande par­tie de notre richesse ne sert à rien ou est dan­gereuse (un tiers de la pro­duc­tion ali­men­taire est jeté, il faut des quan­tités de pommes indus­trielles pour obtenir la qual­ité nutri­tive d’une seule pomme bio, tous les objets cap­i­tal­istes sont à obso­les­cence pro­gram­mée, le pou­voir entre­tient une armée de gen­darmes pour chas­s­er les migrants ou la BAC pour cass­er du man­i­fes­tant, etc). 

La valeur, elle, mesure le tra­vail vivant mis en œuvre : c’est le PIB (Pro­duit intérieur brut). Lui va au con­traire aug­menter car pour pro­duire moins mais mieux il fau­dra beau­coup plus de tra­vail vivant, mais un tra­vail enfin libéré de la tutelle du cap­i­tal. Aujourd’hui, l’enjeu est une néces­saire décrois­sance de la richesse, qui n’est pas incom­pat­i­ble avec une crois­sance de la valeur.

Reportage et entre­tien de Gary Libot pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > March­es du 6 décem­bre 2015 en zone 109. Crédit : AVL3C

Pho­to 2 > Pan­neau instal­lé sur le périmètre prévu pour l’ex­ten­sion de la car­rière. Crédit : Gary Libot. 

Pho­to 3 > Car­rière de cal­caire à Gui­tran­court épuisée en 2019. Crédit : Gary Libot. 

Pho­to 4 > Por­trait de Bernard Friot. 

 

 

Je vais vous racon­ter une his­toire. Il y a quelque temps, à la suite de rafraîchissantes journées passées en cam­pagne, je ren­trais à Paris avec ma voiture (sans doute écologique­ment con­testable, mais c’est pas le sujet ici…). Je péné­trais dans la cap­i­tale pour rejoin­dre le lieu où j’ai pris l’habitude de gar­er mon char, gratos. C’est un petit coin isolé, une « friche fer­rovi­aire » entre la gare de Lyon et l’avenue Daumes­nil dans le XIIe arrondisse­ment, der­rière le lieu bran­chouille du Ground Control.

Lorsque, rasséréné de ma prise de dis­tance avec la métro­pole, j’y vais gar­er mon auto, un mon­sieur d’une cinquan­taine d’années, sans doute un employé de la SNCF, me prévient : « Vous pour­rez plus vous gar­er ici bien­tôt». « Ah oui ? Pourquoi ? » lui demandai-je. « Pro­jet de réamé­nage­ment. Ils vont con­stru­ire des loge­ments, des bureaux, des com­merces. Allez, bonne soirée ! »

Cette nou­velle me lais­sa tout penaud. Je n’allais plus pou­voir gar­er ma bag­nole semi-clan­des­tine­ment dans l’un des derniers recoins de Paris pas encore ren­du totale­ment fonc­tion­nel, exploitable, marc­hand. Pour un pro­jet de « ré-a-mé-na-ge-ment » ? Quel toupet !

Je décide alors de me ren­seign­er sur ce dit projet.

90 000 m² d’immobilier à con­stru­ire sur 6 hectares de fonci­er fer­rovi­aire. La moitié de bureaux, l’autre moitié de loge­ments (dont 600 de loge­ments soci­aux soit 60 % des loge­ments prévus) établit sur des bâti­ments de 11 étages au max­i­mum. Un hectare d’ « espaces verts », quelques com­merces, une école mater­nelle et élé­men­taire de huit class­es et une crèche de 66 berceaux. Le tout sur un ancien site de la SNCF1 rat­taché à la gare de Lyon et plus ou moins au ralen­ti depuis l’arrêt du TGV postal (1984–2015). Voilà ce que l’on apprend sur le site de la SNCF 1 au sujet de ce réamé­nage­ment acté en 2016 et dénom­mé « Gare de Lyon-Daumes­nil ». Le maître d’ouvrage est la Société Nationale Espaces Fer­rovi­aires (SNEF), une branche de la SNCF. L’un des plus gros pro­prié­taires fonciers de Paris.

Bien assis devant mon per­son­al com­pu­teur, quelques pen­sées ne man­quent pas de me tra­vers­er : « La mise en coupe réglée de Paris par les amé­nageurs pour­suit son chemin… N’y a‑t-il pas déjà suff­isam­ment de loge­ments et de bureaux disponibles pour avoir besoin d’en con­stru­ire de nou­veaux ?… Encore un foutu levi­er de crois­sance économique… ».

La star­tupi­sa­tion générale de notre époque aura rai­son de mes pen­sées roman­ti­co-passéistes… Mais alors, je fai­sais fausse route !

Quartier éponge, arbres sur les toits et biosourçage

Une plongée dans l’enquête publique2 de ce réamé­nage­ment « Gare de Lyon — Daumes­nil » (GDLD) nous apprend que ce pro­jet « lim­it­era les émis­sions de CO2 de 30 % en moyenne par rap­port à un pro­jet urbain clas­sique », vise l’objectif « de 50 % d’énergie renou­ve­lable » à l’échelle d’un quarti­er qui se veut « éponge ». C’est-à-dire que les sols per­méables per­me­t­tront l’infiltration et l’écoulement naturel des eaux de pluie. Les déplace­ments doux (vélo, pié­ton) seront favorisés : prom­e­nade plan­tée à l’appui. « La diver­sité des milieux », la présence de « sur­faces végé­tal­isées sur les toits » et « la plan­ta­tion de 300 arbres » prévue dans le jardin cen­tral parachèveront la con­struc­tion d’un « quarti­er à bio­di­ver­sité pos­i­tive ». Mais ce n’est pas tout !

L’utilisation de « matéri­aux biosour­cés » per­me­t­tra l’édification d’un « quarti­er bio­cli­ma­tique » fidèle aux trois principes du développe­ment durable « éviter-réduire-com­penser3 ». Le tout en préser­vant les Halles des Mes­sageries (où se trou­ve le tiers-lieu Ground Con­trol) et le bâti­ment des mes­sageries et télé­gra­phies, pat­ri­moine fer­rovi­aire des années 1920. Que demande le peuple ?

Hap­pé par cette doucereuse novlangue néo-man­agéri­ale, cette épiphanie écologique prit soudaine­ment fin à la lec­ture de la syn­thèse générale de l’enquête publique : « La grande majorité du pub­lic qui s’est exprimée au cours de l’enquête ne veut pas du pro­jet tel qu’il est ».

Encore une bande d’ignares qui ne savent appréci­er la juste valeur des ambi­tions qu’on a pour eux… Mais les enquê­teurs se ras­surent à bon compte :« C’est habituel dans de telles cir­con­stances » ajoutent-ils, sans autre forme de procès.

« Pourquoi les rares espaces qui peu­vent être trans­for­més en forêts urbaines dignes de ce nom sont-ils bétonnés ? »

Anne C., nou­velle­ment pro­prié­taire d’un loge­ment dans une rési­dence con­stru­ite récem­ment (rue Jorge Sem­prun) et sise juste en face du pro­jet de réamé­nage­ment, ful­mine : « Lorsque nous avons acheté il y a 2 ans, notre pro­mo­teur ne nous a pas infor­mé de ce pro­jet. Nous allons nous retrou­ver avec un immeu­ble de 8 étages en face de nos fenêtres. C’est pour cela que nous voulons nous bat­tre pour l’annulation du pro­jet ». Elle pour­suit : « Ce pro­jet est intolérable compte tenu du con­texte cli­ma­tique… Pourquoi les rares espaces qui peu­vent être trans­for­més en forêts urbaines dignes de ce nom sont béton­nés ? » En voilà une bonne question.

Mal­gré toutes les promess­es écologiques de la SNEF, pour Jérôme4. habi­tant la rue du Charo­lais et opposant : « Ce pro­jet reste très minéral ». Et il ne manque pas de point­er l’organisation des espaces prévue pour ce réamé­nage­ment (voir le plan) : « Ils nous font de grands espaces, de grandes allées toutes rec­tilignes. Peut-être que dans le cadre de loge­ments soci­aux ça per­met de sur­veiller plus facile­ment la pop­u­la­tion. Qui va vouloir se balad­er dans un jardin entouré de grands immeubles ? C’est pas con­vivial… ».

Illus­tra­tion des jardins prévus par le cab­i­net du paysag­iste Michel Desvigne

Jérôme, flairant le coup de com’, s’interroge : « Anne Hidal­go5 par­le de faire des forêts urbaines pour l’écologie mais tou­jours à des endroits très vis­i­bles, où l’on peut à peine planter plus de dix arbres ! Là, il y a l’opportunité d’avoir une forêt urbaine digne de ce nom, et eux béton­nent en majorité. »

Pour­tant, selon le nou­veau Dircom’ de la SNEF, Joachim Mizigar : « L’organisation des espaces prévue s’est établie en con­cer­ta­tion avec les habi­tants du quarti­er ». Des habi­tants favor­ables à des bâti­ments de 16 à 25 mètres de haut non loin de chez eux, le tout tracé au cordeau ? J’ai eu peine à en trou­ver la moin­dre trace. Allez savoir… j’ai dû mal chercher.

Pour Thier­ry Paquot, philosophe et pro­fesseur émérite à l’institut d’urbanisme de Paris : « Plus c’est fonc­tion­nel, plus on croit que c’est hab­it­able. Mais ça sou­tient une archi­tec­ture que je trou­ve inhos­pi­tal­ière, voire anx­iogène. C’est un urban­isme défen­sif. »

Une pre­mière analyse des illus­tra­tions pub­liées pour « ven­dre » le pro­jet fait rapi­de­ment songer à ce que les amé­nageurs ont dégoté pour le XII­Ie arrondisse­ment avec le quarti­er de la BnF (Bib­lio­thèque nationale de France) et du quarti­er de l’Université Paris-Diderot. Dans ce coin « réamé­nagé », c’est du béton et du verre qui s’étale – en rang – sur des cen­taines de mètres. Rien ne dépasse. Tout est flux, ratio­nal­ité, optimisation.

 

La SNCF brade ses dernières friches…

Sept pro­jets d’aménagement de frich­es fer­rovi­aires sont sur les rails à Paris : les quartiers Bercy-Char­en­ton et Gare de Lyon-Daumes­nil (dans le XIIe) et de Chapelle-Char­bon, Hébert, Orden­er-Pois­son­niers et Gare des Mines et Dubois (dans le XVI­I­Ie). En novem­bre 2016, la ville de Paris et la SNCF Réseau et Mobil­ités sig­nent un pro­to­cole d’accord. Objec­tif : trans­former 50 hectares de frich­es en quartiers « équili­brés et durables ». Au total, près de 600 000 m² à con­stru­ire, avec près de 4 000 logements.

Mais tout ne va pas bon train. Une oppo­si­tion se cristallise par endroits. Des habi­tants et des élus cri­tiquent la sur-den­si­fi­ca­tion à l’œuvre (notam­ment pour le pro­jet Orden­er-Pois­son­niers6 ) et la pour­suite d’une urban­i­sa­tion venue d’un autre temps (pour Bercy-Char­en­ton7 , qui prévoit la con­struc­tion de tours allant jusqu’à 180 mètres de hauteur).

Selon Bernard Lan­dau, archi­tecte, urban­iste et ex-adjoint à la direc­tion de l’urbanisme de la ville de Paris (de 2009 à 2014), ces pro­jets sont le signe de l’injonction con­tra­dic­toire dans laque­lle la mairie se trou­ve coincée : « Pour lut­ter con­tre l’artificialisation des sols due à l’étalement urbain, la ten­dance est à la den­si­fi­ca­tion de la ville. Mais, les prob­lèmes écologiques appel­lent à la créa­tion d’espaces verts, ce qui ne peut coller avec cette den­si­fi­ca­tion8 ».

Lan­dau nous aver­tit : « Les frich­es fer­rovi­aires ne représen­tent qu’une petite par­tie du pro­jet du Grand Paris9 , mais ce sont par­mi les tous derniers espaces disponibles. Pour ne pas les gâch­er, je suis pour un mora­toire de sauve­g­arde de l’existant. »

La ville la moins verte du monde

Con­tre la béton­i­sa­tion, la plan­ta­tion de véri­ta­bles « forêts urbaines » sem­ble plus néces­saire que jamais (lire l’encadré). D’autant plus que Paris manque cru­elle­ment d’espaces verts. Treepe­dia, out­il d’analyse dévelop­pé par le Mass­a­chus­setts Insti­tute of Tech­nol­o­gy (MIT) qui vise à car­togra­phi­er et analyser la cou­ver­ture générale des métrop­o­les par image satel­lite, nous informe que Paris est la ville la moins verte du monde avec 8,8 % d’espaces verts sur sa super­fi­cie totale, et l’une des plus den­sé­ment peu­plées au monde avec 21 000 habi­tants au km/2.

Mais, plus large­ment est-il même besoin de con­stru­ire de nou­veaux loge­ments ? Mal­gré la forte den­sité d’habitants par kilo­mètre car­ré à Paris, la ville à per­du près de 700 000 habi­tants en un siè­cle10 . Et depuis la fin des années 2000, elle se vide à nou­veau pro­gres­sive­ment de ses habi­tants, env­i­ron 15 000 par an, bien sou­vent relégués en périphérie du fait des dif­fi­cultés pour s’y loger.

Et pour­tant, il n’y a jamais eu un aus­si grand nom­bre de loge­ments dans la cap­i­tale. Près de 1,4 mil­lion en 201511. Mais 17 % d’entre eux demeurent inoc­cupés selon les derniers chiffres de mars 2019, soit plus de 230 000 loge­ments, rien que dans Paris12.

Les loge­ments inoc­cupés englobent les loge­ments vacants, les loge­ments occa­sion­nels (touris­tiques notam­ment : en explo­sion avec le développe­ment d’applications comme AirBnB) et les rési­dences secondaires.

Paris se dépe­u­ple pro­gres­sive­ment, jamais autant de loge­ments n’ont été disponibles. Des mil­liers de per­son­nes couchent dans les rues, des dizaines de mil­liers d’autres sont reléguées en ban­lieue avec des temps de tra­jet pour aller tra­vailler que per­son­ne ne souhaite endurer.

En atten­dant, la mairie et les amé­nageurs pour­suiv­ent la con­struc­tion de nou­veaux loge­ments et la den­si­fi­ca­tion… au nom de l’écologie !

Pour une autre politique urbaine et écologique

« À Paris, les élus ont des pro­grammes, mais n’ont pas de vision » note Thier­ry Paquot, inqui­et de la ges­tion à venir de l’urbanisme parisien. Et pour avoir un avant-goût de cet avenir, il faut jeter un œil au rap­port rédigé pour le think tank social-démoc­rate Ter­ra Nova par l’adjoint à la mairie de Paris chargé de l’urbanisme, Jean-Louis Mis­si­ka, et mod­este­ment inti­t­ulé « Le nou­v­el urban­isme parisien13 ».

Con­tac­té, Jean-Louis Mis­si­ka n’a pas souhaité con­sacr­er quelques min­utes pour répon­dre aux ques­tions du Chif­fon à ce sujet.

Tou­jours est-il que, pour Yves Con­tas­sot, con­seiller à la mairie de Paris depuis 2001, la vision de Mis­si­ka dans ce rap­port « repose avant tout sur l’idée que Paris doit être une ville attrac­tive au plan économique et que la puis­sance publique est mal placée pour gér­er seule la ville ». Il faut alors créer une « gou­ver­nance partagée14 » avec le secteur privé comme cela a été fait pour l’opération « Réin­ven­ter Paris » lais­sant ain­si aux pro­mo­teurs le soin de définir l’avenir de Paris sous réserve de quelques obligations.

Nous allons donc vers un Paris rentabil­isé, den­si­fié mais aus­si de plus en plus « privé » selon Bernard Lan­dau, « une ville où la classe pop­u­laire dis­paraît, où la classe moyenne a des dif­fi­cultés. Paris devient une ville de la bour­geoisie et du tourisme. »

Les amé­nage­ments des frich­es fer­rovi­aires, mal­gré l’importance du nom­bre de loge­ments soci­aux dans cer­tains pro­jets, en sont une étape supplémentaire.

Une véri­ta­ble poli­tique pour Paris appelle plus que jamais à l’arrêt des con­struc­tions immo­bil­ières détachées de tout besoin réel, à la « sanc­tu­ar­i­sa­tion » de véri­ta­bles espaces verts, et à une poli­tique de mise à dis­po­si­tion des loge­ments inoc­cupés15.

Pour l’heure, la béton­i­sa­tion ver­doy­ante de Paris se poursuit.

Gary Libot pour Le Chiffon 

Une petite histoire des forêts urbaines 

L’arbre est à la mode : livres en têtes de gon­do­le, expo­si­tions, doc­u­men­taires, reportages télé. Tant mieux ! C’est un ami qui nous veut du bien. Pour­tant des villes abat­tent, par­fois préven­tive­ment (!) des arbres cen­te­naires ou des bois afin de béton­ner, par­don de « den­si­fi­er » ! Depuis le tour­nant des XVIIIe/XIXe siè­cles, François-Antoine Rauch et Alexan­der von Hum­boldt ont établi la cor­réla­tion arbres/climat et lut­té con­tre la déforesta­tion imposée par l’agriculture intensive. 

Un demi-siè­cle plus tard, l’horticulteur et paysag­iste améri­cain Andrew-Jack­son Down­ing pré­conise la créa­tion de forêts urbaines au coeur des nou­velles villes créées par la Con­quête de l’Ouest. Et le 10 avril 1872, un Améri­cain, J. Ster­ling Mor­ton, instau­re le « Jour de l’Arbre » (Arbor Day) à Nebras­ka City, ne se doutant pas de son adop­tion ent­hou­si­aste dans de nom­breux pays. 

En France, ce sont les insti­tu­teurs qui se mobilisent, par le biais des Sociétés sco­laires forestières, dès 1899, pour inciter les édiles à acquérir des forêts et à planter des arbres en grand nom­bre. Ain­si, plusieurs villes s’enrichiront de mil­liers d’arbres. Un siè­cle plus tard ils les embel­lis­sent tou­jours, tout en offrant leurs ombres généreuses aux promeneurs, en fil­trant l’air tox­ique que les activ­ités mécaniques génèrent… Les arbres au garde-à-vous le long des boule­vards sem­blent bien tristes et préfér­eraient for­mer des bosquets, des petits bois à chaque carrefour.

Quant aux « forêts urbaines » promis par l’actuelle munic­i­pal­ité, elles appar­ti­en­nent à la com­mu­ni­ca­tion : tous les pro­jets urbains récents et en cours, mal­heureuse­ment, affichent quelques poignées d’arbres, alors même qu’il faudrait mas­sive­ment planter. Mais le sol est cher, la logique économique l’emporte tou­jours sur la poé­tique envi­ron­nemen­tale, d’autant que les pro­mo­teurs veil­lent au grain. Jamais l’écart n’a été aus­si grand entre un dis­cours qui se préoc­cupe du dérè­gle­ment cli­ma­tique, de la tran­si­tion énergé­tique, de la qual­ité de l’air, du bien-être des habi­tants et les actes qui les ignorent.

Thier­ry Paquot pour Le Chif­fon

Philosophe et urban­iste , pro­fesseur émérite à l’institut d’urbanisme de Paris
Auteur de Désas­tres urbains, édi­tion La Décou­verte, 22 août 2019.

Pho­to de Une > Ancien site des halles détru­ites de la gare du TGV postal. Pho­to Gary Libot.

Illus­tra­tion 1 > Illus­tra­tion des deux phas­es du pro­jet. Mon­tage de la SNCF.

Illus­tra­tion 2 > Illus­tra­tion des jardins prévus par le cab­i­net du paysag­iste Michel Desvigne ©

Illus­tra­tion 3 > Plan des “espaces verts” de Paris. Ate­lier Parisien de l’Ur­ban­isme, Mairie de Paris.

Copyright © 2022 Le Chiffon

Contact : le_chiffon@riseup.net