« Est-ce que vous avez enten­du par­ler des travaux de la gare du Nord ? »

Nous avons posé cette ques­tion aux per­son­nes qui patien­taient sur le parvis de la gare pour com­mencer notre enquête. Le moment s’y prê­tait plutôt bien, ceux qui patien­tent à cet endroit ne sont pas pressés. Ils atten­dent sou­vent seuls un train de grande ligne et ne sont pas fâchés de tuer le temps pour causer avec nous de l’avenir du quarti­er. A côté, les vendeurs de cig­a­rettes à la sauvette abor­dent les pas­sants, jouant au chat et à la souris avec la police qui par­fois s’en mêle. Au bout de quelques échanges, l’une de nos inter­locutri­ces mar­que une pause, pensive :

« Oui… c’est pas cette gare qui a été ven­due ? » nous a‑t-elle demandé.

Une privatisation insidieuse

Était-ce de sa part une con­fu­sion entre la pri­vati­sa­tion de la SNCF, qui fait son petit bon­homme de chemin, et celle des aéro­ports ? Non, pas du tout : elle aurait plutôt rai­son ! Car, en 2018, la SNCF a signé avec une fil­iale d’Auchan (Ceetrus, pour les intimes) un accord assez com­pliqué en vue de créer une nou­velle société nom­mée Sta­tioNord : celle-ci dirig­era les travaux et l’exploitation com­mer­ciale de la gare pen­dant, 46 ans. Or, Auchan détient la majorité des parts de la nou­velle société. En échange de cette prise de con­trôle, Auchan avance les 600 mil­lions d’euros néces­saires au plan de rénovation. 

Les travaux con­cerneront surtout la gare de sur­face (grandes lignes), alors que l’explosion du traf­ic qui est cen­sée les jus­ti­fi­er con­cerne prin­ci­pale­ment le RER enfoui au troisième sous-sol. En effet, les travaux de la Gare du Nord visent avant tout à agrandir la par­tie com­mer­ciale de la gare (pas­sant de 36 000 m² à 110 000 m², dont 50 000 m² de com­merces). Agran­disse­ment réal­isé par l’ajout d’une aile com­por­tant cinq étages à l’est.

« Le plan de la SNCF et d’Auchan est d’ailleurs d’appliquer les mêmes recettes à ses voyageurs qu’aux Halles : les oblig­er à pass­er devant des dizaines de vitrines »

Le flux de voyageurs a certes de quoi aigu­is­er l’appétit de la grande dis­tri­b­u­tion (700 000 à 900 000 atten­dus par jour). Auchan a de bonnes raisons de rêver d’une rente comme celle prélevée par le groupe Uni­bail à Châtelet-Les Halles, une sta­tion plus loin au sud. Le groupe Uni­bail est le maître absolu des Halles, gare et mal­heureuse­ment cen­tre com­mer­cial incon­tourn­able au cœur de Paris. La foule qui s’y presse pour accéder aux trans­ports en souter­rain est for­cée de pass­er devant des dizaines de bou­tiques de vête­ments, de chaus­sures, etc. 

Le plan de la SNCF et d’Auchan est d’ailleurs d’appliquer les mêmes recettes à ses voyageurs qu’aux Halles : les oblig­er à pass­er devant des dizaines de vit­rines pour sor­tir de la gare, y entr­er ou pren­dre leur cor­re­spon­dance ; extor­quer ce qui peut encore l’être du « temps de cerveau disponible » des citadins et inciter à la con­som­ma­tion compulsive. 

Mais il y a du neuf : la mairie s’oppose à présent à ce plan (dont l’esprit, la marchan­di­s­a­tion à out­rance, ne lui avait jusqu’à présent jamais posé problème). 

«Éco-citoyenneté»  façon Auchan et police

Soyons justes ! À sa décharge, la patronne de Sta­tioNord, Aude Landy-Berkowitz, explique dans le jour­nal Les Échos (20 sep­tem­bre 2019) que ses détracteurs ont tout faux, qu’Auchan et la SNCF veu­lent faire de la gare du Nord la « pre­mière gare éco-citoyenne ». N’a‑t-on pas l’intention de dessin­er un jardin en haut du nou­veau bâti­ment ? En plus des com­merces, ne prévoit-on pas des espaces de spec­ta­cle et de cowork­ing ? De la novlangue, du 1984 tout craché, certes. Mais l’adjectif « éco-citoyen » ne veut pas rien dire. Il exprime, croyons-nous, le désir d’un espace sans con­flict­ual­ité, asep­tisé…  Une vie prise dans les flux de la marchan­dise, dev­enue flu­ide à l’image des marchan­dis­es qui défi­lent dans les vitrines. 

On a les rêves qu’on peut quand on est au som­met de la pyra­mide Auchan !

La phil­an­thropie d’Auchan s’appuie cepen­dant sur un appareil répres­sif tou­jours plus écras­ant dans ce quarti­er. Le pro­jet de réno­va­tion de la gare s’inscrit ain­si dans une vision poli­cière : il est là pour cor­riger la déviance de cer­tains de ses habi­tants. Inter­rogé par le Monde (23 juin 2019), l’architecte de Sta­tioNord, Denis Val­ode, n’en fait pas mys­tère : « Avec toutes les activ­ités que pro­pose la gare, il y aura en per­ma­nence des gens qui vien­nent pour des choses nor­males. Ceux qui vien­nent pour des choses anor­males seront un peu repoussés. Les ter­rass­es des restau­rants ouvrent en out­re sur les zones d’ombre… Cela crée une forme d’autocontrôle social. C’est mieux que des ron­des de police ! » Il est vrai que les ron­des de police sont fréquentes autour de la gare du Nord. C’est le lieu qu’avaient choisi les soci­o­logues Fabi­en Jobard et René Lévy en 2012 pour réalis­er leur enquête de ter­rain sur les con­trôles d’identité. Cette enquête avait prou­vé empirique­ment l’existence des con­trôles au faciès.

«Leur petit com­merce ne cadre pas avec la pro­preté atten­due d’un espace «éco-citoyen» où l’on pour­rait con­som­mer à loisir sans souf­frir la vue de la misère»

La prin­ci­pale déviance enreg­istrée dans le quarti­er, par­mi les « choses anor­males » que l’architecte se pro­pose de repouss­er, c’est la vente de cig­a­rettes à la sauvette. Selon une source à la pré­fec­ture de police, qui a tra­vail­lé la ques­tion, ceux qui s’adonnent à ce com­merce n’ont pas des pro­fils de délin­quants ; ils sont sou­vent « en sit­u­a­tion irrégulière », vien­nent d’arriver en France et cherchent un moyen de sub­sis­tance à court terme. Leur présence est « désagréable pour les riverains » mais ne crée pas un « cli­mat de dan­ger ». Le but de la police n’est pas de les chas­s­er mais de « main­tenir la qual­ité de vie des riverains, de faire en sorte que le quarti­er reste calme et que ce ne soit pas le bor­del partout. » De l’aveu même de la police, ceux que Val­ode (l’architecte) appelle les « anor­maux » sont donc avant tout des mis­éreux, dont le pro­fil les rap­proche davan­tage de la «men­dic­ité» que de la délinquance. 

Mais voilà, leur petit com­merce ne cadre pas avec la pro­preté atten­due d’un espace « éco-citoyen » où l’on pour­rait con­som­mer à loisir sans souf­frir la vue de la mis­ère, sans avoir sous les yeux la réal­ité du sys­tème économique qui promeut ce type d’expérience. Comme à l’époque colo­niale, l’aspect sécu­ri­taire du pro­jet con­siste à dépein­dre les locaux comme déviants afin de légitimer leur expul­sion, pour créer des espaces gou­vernés par la seule règle du capitalisme. 

Pour ne pas oubli­er que la vio­lence la plus som­maire se cache tou­jours der­rière ce genre d’entreprise, on peut compter sur Emmanuel Gré­goire, pre­mier adjoint à la mairie de Paris, qui s’est récem­ment dit prêt à « déclencher les feux de l’enfer » pour assainir ce quarti­er de ses mis­éreux, qu’il com­pare volon­tiers à des « abcès » dans une inter­view don­née au Monde (15 avril 2019).  La pos­ture guer­rière de l’édile – façon Apoc­a­lypse Now – sert l’intérêt de Sta­tioNord. Mais à l’approche des élec­tions munic­i­pales de savants cal­culs élec­toraux l’inspirent sans doute davan­tage que toute autre chose. 

Une perspective divergente

Il y a assuré­ment des bagar­res, du traf­ic, entre la Gare du Nord et La Chapelle. Mais comme nous l’explique Abdo, un réfugié soudanais que nous avons ren­con­tré dans un café des envi­rons, ce quarti­er abrite, pro­tège des mil­liers de gens venus de très loin : Afrique de l’Est (Soudan, Soma­lie, etc.) à La Chapelle ; Indi­ens rue du faubourg Saint-Denis. Ils s’y « captent » comme dit Abdo, y man­gent par­fois au restau­rant pour se rap­pel­er leur pays d’origine, etc. Grand rem­place­ment alors ? Pour l’heure, c’est eux qu’on veut juste­ment rem­plac­er… Et qu’on n’aide guère à trou­ver une place dans la société. 

Abdo, du reste, aurait bien quelques idées pour empêch­er les trafics et autres nui­sances : la régu­lar­i­sa­tion des deman­deurs d’asile, inter­dits d’emploi, con­traints à tomber dans ces petits écarts à la loi. En effet, qui pour­rait vivre pen­dant des mois avec l’allocation pour deman­deurs d’asile (200 euros) ? « Tout est une ques­tion de papiers. On a envie, dit-il, d’une vie tran­quille, sta­ble ; de gag­n­er notre vie, d’avoir des droits au chô­mage, à la retraite [putain, le salaud !].» 

Non seule­ment les prob­lèmes de ce quarti­er pop­u­laire de Paris ne sauraient être réso­lus que par de bonnes mesures sociales, mais tou­jours d’après Abdo la police arrangerait peu les choses : elle lais­serait faire les bagar­res et har­cèlerait les pas­sants racisés à coups de con­trôles d’identité arbi­traires et humiliants. Lui se dit « tout le temps, tout le temps » arrêté « parce que j’ai un beau vélo. Donc quand ils me voient avec, les policiers pensent que je l’ai volé et ils me dis­ent : T’as un beau vélo… Tu tra­vailles ? » etc. Mais ça les regarde pas ! » Tan­dis que de leur côté les ser­vices d’hygiène con­trôleraient beau­coup les restau­rants indi­ens et africains.

Protéger un bout de ville pas encore complètement assujetti

Con­tre le futur chantier de la Gare du Nord et le dur­cisse­ment annon­cé de la répres­sion dans ses envi­rons, il est urgent de se mobilis­er. Non pas pour per­pétuer des trafics ou des débor­de­ments indé­ni­ables, mais pour pro­téger un bout de ville pas encore com­plète­ment assu­jet­ti au cap­i­tal­isme polici­er, enfin, nous voulons dire, à l’utopie éco-citoyenne. 

D’autant plus que le groupe Auchan asso­cié à l’État et à la SNCF n’en est pas à sa pre­mière défaite. À Gonesse dans le Val d’Oise, il pré­tendait con­stru­ire un immense cen­tre com­mer­cial (Europac­i­ty) : peine per­due.  Les châteaux en Espagne des puis­sants qui sont des grands pro­jets inutiles peu­vent être évités. D’autant plus que la réno­va­tion de la Gare du Nord est engagée dans un compte à rebours : la gare doit être prête pour des jeux olympiques en 2024, voire dès juin 2023 pour une grande com­péti­tion de bal­lon ovale (coupe du monde). « Des com­merces et des jeux ! »

Antoine Pérouse et Zakaria Ben­dali pour Le Chif­fon

Illus­tra­tion : Quentin Nozet

Pho­togra­phie : Gary Libot

 

Chaque matin, quand je sors de chez moi je trou­ve des dizaines de per­son­nes entourant, négo­ciant des marchan­dis­es ven­dues à vil prix : vête­ments, appareils élec­tro-ménagers, lam­pes, chaus­sures, etc. Enfin, pas chaque matin car par­fois les chif­fon­niers s’abritent de la pluie sous les arcades de la place et plus sou­vent encore ils se sauvent de policiers venus les chasser.

 

Les chif­fon­niers : c’est le mot choisi par une péti­tion de riverains mécon­tents qui a cir­culé dans cer­tains halls d’immeubles du quartier :

« Les habi­tants de la rue Bec­ca­ria subis­sent chaque jour de marché la présence de chif­fon­niers de plus en plus nom­breux qui s’installent sur les trot­toirs de la rue Bec­ca­ria, neu­tral­isant com­plète­ment des por­tions de trot­toirs. Chaque jour, leur nom­bre s’accroît, obstru­ant déjà des accès à des immeubles. Dès que la police est passée, ils s’installent ou se réin­stal­lent. De plus en plus, il s’agit d’un traf­ic organ­isé qui prend de l’ampleur : les chif­fon­niers déchar­gent main­tenant de leur voiture des objets hétéro­clites qu’ils ont récupérés dans les poubelles. […] Les habi­tants de la rue Bec­ca­ria et du quarti­er d’Aligre deman­dent que des mesures énergiques (présence régulière de la police et con­fis­ca­tion des objets…) soient pris­es pour met­tre fin à cette sit­u­a­tion qui engen­dre d’importantes nui­sances en matière d’hygiène (détri­tus dans la rue), de sécu­rité (les “vendeurs” sont agressifs). […] »

 

J’aurais plutôt par­lé de vendeurs à la sauvette spon­tané­ment, mais ce nom démodé ne con­vient peut-être pas si mal à ces fau­teurs de trou­ble : un chif­fon­nier, nous dit le dic­tio­n­naire, est une per­son­ne qui fait com­merce de vieux chif­fons, de vieux objets, achetés ou ramassés dans les rues. Pour être tout à fait exact, nos chif­fon­niers font com­merce de ce qu’ils trou­vent nuita­m­ment dans les poubelles : tous les com­merçants de la place que j’ai inter­rogés me l’ont con­fir­mé et les moins hos­tiles ont tenu à me pré­cis­er qu’ils ne volaient pas.

Pour­tant, beau­coup de bro­can­teurs sont aus­si mécon­tents de l’in­stal­la­tion des chif­fon­niers que les habi­tants péti­tion­naires dénon­cent. Comme dit l’un d’eux : « C’est pas bon pour les affaires, ils cassent les prix [et] ils ramè­nent des poubelles. » Un autre dira aus­si laconique­ment, comme un mot de passe, « ce sont des Roms. » Et de fait c’est un mot qui a le pou­voir de faire pass­er bien des choses aujourd’hui. Il révèle racisme effi­cace et qui ne sem­ble pas prêter à conséquence.

Je me sou­viens qu’en 2010, sous Sarkozy, l’État s’était ain­si embar­qué dans une bruyante cam­pagne d’expulsion des Roms venant de Bul­gar­ie et de Roumanie, mal­gré le principe de libre cir­cu­la­tion des ressor­tis­sants de l’union européenne.

Mais je ne crois pas qu’on puisse appel­er les chif­fon­niers sim­ple­ment des Roms, nom qui sert surtout à eth­ni­cis­er et, par là, nat­u­ralis­er la misère.

D’ailleurs, j’en ai ren­con­tré qui ne venaient pas du tout de Roumanie ou de Bul­gar­ie, comme cet homme qui fai­sait com­merce de ses pro­pres jeans pour la pre­mière fois. Il avait appris l’existence du « marché clan­des­tin » (ce sont ses mots), en pas­sant, car il dort dans la gare de Lyon. J’aurais aimé lui par­ler plus longue­ment, mais je n’ai pas encore réus­si à établir un véri­ta­ble con­tact avec les chif­fon­niers. Je dis bien : pas encore, car j’espère trou­ver le moyen de recueil­lir leur parole pour un prochain arti­cle pour lequel il faudrait donc dépass­er non pas de l’hostilité (je n’en ai pas ressen­tie), mais le sen­ti­ment de notre dif­férence et de la pru­dence de leur côté.

En tout cas, les plaintes des riverains et des com­merçants (qui me font penser à la Chan­son pour l’Auvergnat de Brassens) sont pris­es au sérieux par la mairie du 12ème et la police, qui har­cèle les chiffonniers.

 

« Elle est à toi cette chan­son
Toi l’étranger qui sans façon
D’un air mal­heureux m’a souri
Lorsque les gen­darmes m’ont pris

Toi qui n’as pas applau­di quand
Les cro­quantes et les cro­quants
Tous les gens bien inten­tion­nés
Riaient de me voir emmené
»

Mais seul un fac­tion­naire pour­rait les faire dis­paraître. Aux grands mots les grands remèdes! Sans plus lésin­er, l’agence ban­caire le Crédit du Nord, située sous les arcades de la place d’Aligre, emploie un garde-chien le same­di et dimanche, jours d’affluence. Celui-ci empêche aus­si quiconque de s’installer rue Bec­ca­ria. Le privé se charge ain­si de libér­er l’espace pub­lic des indésirables.

Un genre d’Auvergnat

À ce pro­pos, un bro­can­teur, Auvergnat en quelque sorte, me disait :

« La maire social­iste est venue, elle a beau­coup par­lé de sécu­rité, mais pas un moment de social. Ces gens-là, ils ont des enfants, ils dor­ment dans la rue, mais tout le monde s’en fout. Ils font ça pour sur­vivre. Je suis d’origine kabyle, mon père est arrivé pieds nus en France. Du coup, moi, je ne peux pas accepter ça. Je con­nais un peu cer­tains d’entre eux, je les laisse dépos­er leurs affaires à côté de ma place. Cer­tains dor­ment tout près d’ici, rue du faubourg Saint-Antoine, ou un peu plus loin, de l’autre côté de la Seine, sous le métro aérien de la sta­tion Glacière. »

D’après lui du reste, les affaires des com­merçants en règle ne pâtis­sent pas de la présence de ces clan­des­tins, car « plus il y a de com­merçants, plus il y a d’acheteurs. C’est sys­té­ma­tique! » Les rela­tions entre chif­fon­niers et com­merçants ne se résu­ment même pas seule­ment au bon vieux cli­vage amis/ennemis, puisque cer­tains bro­can­teurs rachè­tent pour une bouchée de pain des objets qu’ils reven­dent à leur tour, plus cher toutefois.

Entre disparition et réapparition

Ces derniers temps, les chif­fon­niers se font moins nom­breux rue Bec­ca­ria. Alors la dis­pari­tion des chif­fon­niers est-elle pour demain ? Les efforts de la police et la ténac­ité de leurs adver­saires finis­sent-ils par payer ?

J’ai fail­li le croire, sauf qu’à y bien regarder, rien n’est moins sûr! Ils se dépla­cent, à présent ils traî­nent (ils sont plus d’une dizaine en semaine) au cen­tre de la place en atten­dant le pas­sage de la police et débal­lent ensuite leurs marchan­dis­es. Tout à coup, les acheteurs afflu­ent tran­quille­ment, ils obser­vent l’offre avec atten­tion, flâ­nent tout autour dans le vague espoir de faire des affaires. Si les vendeurs sont alertés de l’arrivée des flics, ils rem­bal­lent en vitesse et les clients, qui sont au moins deux fois plus nom­breux qu’eux, s’éloignent aus­si, plus lentement.

En fait les chif­fon­niers per­sévèrent parce que beau­coup n’ont pas grand’chose à crain­dre de la police hormis de la gêne : si on les prend sur le fait, ils ne risquent que des con­tra­ven­tions, qu’ils ne peu­vent de toute façon pas pay­er. Les chif­fon­niers ne dis­parais­sent donc pas de la place d’Aligre et de ses abor­ds, – pas tout à fait. Et il est per­mis de réfléchir un peu à cette sur­vivance, à cet “archaïsme” dans une cap­i­tale telle­ment à la pointe. Dans une ville qui se rem­plit d’espaces de cowork­ing et de bureaux, où la richesse économique serait créée par des gens très instru­its tra­vail­lant sur des ordi­na­teurs, un peu­ple trime au-dehors, ramasse pénible­ment de vieux chif­fons, toutes sortes d’objets dont de plus rich­es (peut-être ceux- là mêmes qui tra­vail­lent le jour der­rière leur écran) ne savaient plus que faire sans doute.

Les chif­fon­niers parais­sent mal accordés avec notre temps, ils dérangent sa bonne marche et accusent un retard. Grand mer­ci aux hon­nêtes péti­tion­naires de leur avoir ren­du ce nom qui nous rap­pelle au XIXème siè­cle, âge d’or de la chiffonnerie !

Oui, en cet autre siè­cle de pro­grès, le chif­fon­nier était une fig­ure vrai­ment famil­ière de Paris. Il y jouait un rôle économique majeur car il val­ori­sait toutes sortes de déchets, notam­ment les vieux papiers et chif­fons néces­saires à la librairie. Pour­tant, il fai­sait déjà scan­dale : “[Il] a fasciné son époque, les regards de ceux qui les pre­mier ont enquêté sur le paupérisme, se sont posés sur lui, comme hyp­no­tisés, sem­blant deman­der jusqu’où pou­vait aller la mis­ère humaine1. »

Baude­laire (1821–1867) leur dédi­ait un poème dans les Fleurs du Mal, « Le Vin des Chif­fon­niers », dans lequel le chif­fon­nier s’identifierait selon cer­tains cri­tiques au pro­lé­tari­at révo­lu­tion­naire vain­cu en juin 1848 mais rêvant à la revanche. L’aller-retour his­torique nous per­met alors d’entrevoir ceci : le chif­fon­nier, plus encore que de révéler la mis­ère, l’injustice, a porté pour nous, du passé, l’espoir de l’émancipation.

“Sou­vent, à la clarté rouge d’un réver­bère
Dont le vent bat la flamme et tour­mente le verre,
Au coeur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l’humanité grouille en fer­ments orageux,

On voit un chif­fon­nier qui vient, hochant la tête
Butant, et se cog­nant aux murs comme un poète,
Et sans pren­dre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glo­rieux pro­jets.

Il prête des ser­ments, dicte des lois sub­limes,
Ter­rasse les méchants, relève les vic­times,
Et sous le fir­ma­ment comme un dais sus­pendu
S’enivre des splen­deurs de sa pro­pre vertu.

Oui, ces gens harcelés de cha­grins de ménage,
Moulus par le tra­vail et tour­men­tés par l’âge,
Érein­tés et pli­ant sous un tas de débris,
Vom­isse­ment con­fus de l’énorme Paris,

Revi­en­nent, par­fumés d’une odeur de futailles,
Suiv­is de com­pagnons, blan­chis dans les batailles
Dont la mous­tache pend comme les vieux dra­peaux.
Les ban­nières, les fleurs et les arcs tri­om­phaux

Se dressent devant eux, solen­nelle magie !
Et dans l’étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tam­bour,
Ils appor­tent la gloire au peu­ple ivre d’amour !

C’est ain­si qu’à tra­vers l’Humanité friv­o­le
Le vin roule de l’or, éblouis­sant Pactole ;
Par le gosier de l’homme il chante ses exploits
Et règne par ses dons ain­si que les vrais rois.

Pour noy­er la ran­coeur et bercer l’indolence
De tous ces vieux mau­dits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le som­meil ;
L’Homme ajou­ta le Vin, fils sacré du Soleil !”

Charles Baude­laire

 

Cet espoir demeure, même si cette iden­ti­fi­ca­tion au pro­lé­tari­at révo­lu­tion­naire est dis­cutable. La représen­ta­tion des chif­fon­niers du temps de Baude­laire était loin de se restrein­dre à la sub­ver­sion de l’ordre social2 ; la fâcheuse répu­ta­tion d’indicateurs de la police, de « mouchards », leur col­lait à la peau. Le jour­nal­iste Karl Marx prit juste­ment sur cette grande “cor­po­ra­tion” parisi­enne les mesures du Lumpen­pro­le­tari­at. Opposé au pro­lé­tari­at révo­lu­tion­naire, le Lumpen­pro­le­tari­at c’est le mau­vais peu­ple, ivrogne, non pas révo­lu­tion­naire mais émeu­ti­er à l’occasion.

Le Lumpen­pro­le­tari­at, c’est-à-dire en français (on le traduit rarement) le pro­lé­tari­at en gue­nilles, de chiffons.

Bien sûr, les chif­fon­niers actuels n’occupent plus la place cen­trale que les chif­fon­niers d’hier occu­paient dans l’économie et la cul­ture de leur temps. Aujourd’hui, ils val­orisent des déchets dont l’économie se passe très bien et on par­le d’eux aus­si peu que pos­si­ble. Mais l’injustice de l’ordre social, ils n’ont pas cessé de la révéler.

Antoine Pérouse pour Le Chif­fon

Pho­to de Une > Le marché de la place d’Aligre.
Pho­to 1 > Le marché clan­des­tin de la rue Bec­ca­ria, côté place d’Aligre.
Pho­to 2 > Un « stand» de chif­fon­nier.

Crédit pho­togra­phies : Gary Libot

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